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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le ginseng à cinq folioles au Canada - Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

Les principaux facteurs menaçant le ginseng à cinq folioles sont la petite taille de ses populations, la cueillette ainsi que la destruction et la dégradation de son habitat par le débroussaillage et la coupe forestière. Au Canada, la plupart des populations connues de ginseng à cinq folioles sont petites (figures 3 et 4). Or, les petites populations sont très sensibles aux phénomènes environnementaux stochastiques, aux catastrophes naturelles et, dans une moindre mesure, aux fluctuations démographiques stochastiques (Menges, 1992). La plupart des petites populations ontariennes réexaminées en 1997 étaient en déclin (Nault et al., 1998). La cueillette est une pratique très courante au Canada, particulièrement en Ontario, où elle touche 55 % des sites étudiés. Neuf des populations sont apparemment disparues à cause de la cueillette.


Figure 3 : Taille des populations ontariennes de gingseng à cinq folioles recensées de 1996 à 1998

Figure 3 : Taille des populations ontariennes de gingseng à cinq folioles recensées de 1996 à 1998.


Figure 4 : Taille des populations québécoises de gingseng à cinq folioles recensées de 1994 à 1998

Figure 4 : Taille des populations québécoises de gingseng à cinq folioles recensées de 1994 à 1998.


La stratégie conservatrice qui caractérise le cycle vital du ginseng à cinq folioles peut expliquer la grande sensibilité de l’espèce à la cueillette. Les cueilleurs qui prélèvent les plus gros sujets nuisent gravement au potentiel reproducteur de la population puisqu’ils éliminent justement les sujets nécessaires à son maintien. Sutter (1982) a estimé que les populations soumises à une cueillette ne produisent que de 12 à 25 % de la quantité de graines produite par les populations non exploitées. Selon Nantel et al. (1996), il suffit d’une cueillette annuelle de 5 % des racines pour entraîner la disparition d’une population viable de ginseng à cinq folioles.Dans le passé, les cueilleurs ontariens semblent avoir agi de façon responsable, en effectuant la cueillette tard dans la saison, en ressemant les graines se trouvant sur les sujets récoltés et en épargnant un certain nombre de sujets adultes pour favoriser le recrutement (White, 1988). Cependant, l’augmentation importante des taux de prélèvement semble indiquer que les attitudes ont changé. En Caroline du Nord, les cueilleurs récoltent toutes les racines qu’ils peuvent trouver, estimant que les sujets laissés sur place seraient de toute manière récoltés par d’autres cueilleurs (Sutter, 1982). Depuis que l’exportation de racines sauvages est interdite en Ontario, il n’existe plus de source d’information sur la quantité de racines sauvages récoltée chaque année. On estime qu’en Ontario, entre 1983 et 1986, il s’est récolté en moyenne 330 000 racines (112 kg de racines séchées) par année (White, 1988). On ne sait pas quel impact a eu sur les taux de prélèvement le fait d’interdire l’exportation des racines sauvages à partir du Canada. Par ailleurs, la plante fait toujours au Canada l’objet d’un commerce intérieur, mais on ne possède actuellement aucune estimation du volume des ventes; il est donc impossible d’évaluer l’impact de ce commerce sur les populations sauvages. Les racines sauvages sont faciles à trouver dans les magasins d’aliments naturels asiatiques de Toronto (Wilkins, 1998).

La destruction et la dégradation de l’habitat est une autre menace importante pour le ginseng à cinq folioles. La coupe forestière a contribué à la disparition ou au déclin de 25 % des sites échantillonnés en Ontario. Au Québec, la destruction et la dégradation de l’habitat semblent avoir fait disparaître sept des populations (tableau 3). Le ginseng à cinq folioles pousse normalement sous couvert forestier complet. Or, la coupe forestière crée des ouvertures dans ce couvert et modifie profondément les variables écologiques de la site (Nault et al., 1998) : elle augmente l’intensité lumineuse, abaisse l’humidité du sol, augmente l’amplitude quotidienne des températures au niveau du sol, favorise l’introduction d’espèces envahissantes et augmente considérablement la compétition exercée par les semis d’arbres, les arbustes et les plantes herbacées. De plus, les gros sujets qui survivent à ces conditions sont exposés à la prédation des graines et à un broutage intense par le cerf de Virginie, qui est attiré par la repousse forestière vigoureuse (obs. pers.). En janvier 1998, dans la partie de l’aire de répartition située dans l’est de l’Ontario et au Québec, une grande tempête de verglas a provoqué des dégâts importants dans le couvert forestier. Sur de nombreux sites de ginseng à cinq folioles, cette tempête a eu un impact semblable à celui d’une coupe sélective intensive (obs. pers., 1998), et cela risque de nuire de façon durable à plusieurs des populations.

La culture du ginseng est une industrie très lucrative au Canada. En 1995, la valeur des exportations a été estimée à 65 millions de dollars (Clark et Kort, 1996). Le Canada est actuellement le quatrième producteur de ginseng au monde (N. Charest, Agriculture et Agroalimentaire Canada, comm. pers., 1998). En Ontario, de 1991 à 1995, la superficie consacrée à cette culture s’est accrue de 250 %, passant de 1 564 à 5 500 acres (Clark et Kort, 1996). Cet accroissement a eu pour effet de réduire le prix des racines cultivées en plein champ, mais celui des racines sauvages est demeuré élevé. Cette situation a provoqué un intérêt accru pour la culture en milieu boisé, qui peut constituer une menace importante pour les sujets poussant à l’état sauvage. En effet, les travaux de préparation du terrain (débroussaillage du sous-étage) et d’entretien (application d’engrais et de fongicides), l’introduction des pathogènes qui accompagnent souvent les semences commerciales ainsi que l’introduction de matériel génétique étranger résultant de l’utilisation de semences d’origine inconnue peuvent avoir un impact appréciable sur les populations sauvages (Nault, 1998). En Ontario, la culture du ginseng en milieu boisé se pratique actuellement sur 1 000 à 2 000 acres (Jan Schooley, MAAARO, comm. pers., 1998). Au Québec, cette culture n’est pratiquée que depuis quelques années et occupe déjà une centaine d’acres (Isabelle Nadeau, CLDE, comm. pers., 1998). Étant donné la destruction et la dégradation continuelles de l’habitat par l’exploitation forestière, l’aménagement forestier et le développement, l’impact additionnel de la culture du ginseng sur l’habitat de l’espèce revêt une importance cruciale.


Évaluation et statut proposé

Le ginseng à cinq folioles a été désigné espèce menacée en 1988 parce que son habitat faisait l’objet d’une destruction continuelle, parce que la plupart de ses populations étaient petites et, surtout, parce que l’espèce était continuellement soumise à une cueillette excessive à des fins médicinales. Avant 1988, la plus grande partie des racines sauvages de ginseng à cinq folioles étaient récoltées en Ontario et exportées en Asie. Peu de temps après la rédaction du dernier rapport de situation, l’exportation de ginseng sauvage a été interdite, mais la cueillette s’est poursuivie pour le marché canadien et la racine est encore facile à trouver dans les magasins d’aliments naturels (Wilkins, 1998). Comme les populations continuent de décroître ou de disparaître à cause de la cueillette, il semble que l’interdiction d’exportation n’ait eu que peu d’impact sur la conservation de l’espèce.

Il existe 139 mentions de ginseng à cinq folioles pour le Canada, dont 65 pour l’Ontario et 74 pour le Québec. En Ontario, parmi les 65 sites mentionnés, 42 ont été recensées en détail de 1996 à 1998; 31 des populations existent toujours, tandis que 11 sont disparues. Au Québec, parmi les 59 sites étudiés en détail de 1994 à 1998, 49 existent toujours et 10 sont disparus. La situation de l’espèce, tant en Ontario qu’au Québec, est donc très précaire. Le taux de disparition des populations au cours des cinq à dix dernières années a été élevé (27 % en Ontario et 17 % au Québec). Par ailleurs, au Québec, la limite nord-est de l’aire de répartition de l’espèce a reculé de plus de 100 km. La plupart des populations étudiées en Ontario de 1988 à 1997 sont disparues ou en déclin. On ne connaît que sept populations toujours viables en Ontario et 15 au Québec, et aucune d’elles n’est hors de danger. En Ontario, de 1988 à 1997, la pratique de la cueillette a été confirmée ou soupçonnée dans le cas de 55 % des sites visités (dont neuf sont disparus) et la coupe forestière est soupçonnée d’avoir provoqué le déclin de 25 % des populations. Il est donc évident que la cueillette ainsi que la destruction ou la dégradation de l’habitat ont réduit de façon appréciable les populations canadiennes de ginseng à cinq folioles depuis la rédaction du rapport de situation de 1988. De plus, la menace potentielle que constitue l’expansion rapide de la culture du ginseng en milieu boisé pourrait avoir un impact important sur la survie de l’espèce. Si cette tendance ne change pas rapidement, le ginseng à cinq folioles risque de disparaître d’une bonne partie de son aire canadienne. Nous recommandons donc que le statut d’espèce menacée déjà attribué au ginseng à cinq folioles soit remplacé par celui d’espèce en voie de disparition.

La situation très précaire du ginseng à cinq folioles au Canada exige l’application de mesures concrètes visant à favoriser sa survie. Nous présentons à cet égard les recommandations suivantes :

  1. Effectuer des relevés de terrain additionnels en Ontario, afin d’établir si d’autres populations existent dans les régions sous-représentées.
  2. Établir un programme de surveillance dans les zones protégées.
  3. Élaborer une stratégie préventive permettant de protéger toutes les populations viables.
  4. Promouvoir la restauration des petites populations, afin d’empêcher que la disparition de populations se poursuive.
  5. Étudier l’impact de la culture en milieu boisé sur l’habitat du ginseng à cinq folioles.
  6. Effectuer un contrôle phytosanitaire des semences commerciales.
  7. Adopter une loi interdisant entièrement la vente du ginseng sauvage au Canada.
  8. Réévaluer la situation de l’espèce dans trois à cinq ans.


Protection

Depuis que le ginseng à cinq folioles a été désigné espèce menacée, peu de mesures ont été prises pour améliorer ses chances de survie au Canada. Comme l’espèce figure maintenant dans l’Annexe II de la CITES, le gouvernement de l’Ontario doit effectuer une surveillance étroite visant à garantir que le commerce international ne menace pas la survie de l’espèce à cause d’une récolte excessive. Peu de temps après que le COSEPAC eut attribué à l’espèce le statut d’espèce menacée, on a cessé d’accorder des permis d’exportation pour les racines sauvages de ginseng récoltées en Ontario. Curieusement, les données de la douane des États-Unis révèlent que ce pays a importé du Canada, en 1996, 6 000 kg de racines sauvages de ginseng (Robbins, 1998). Cette situation pourrait s’expliquer de deux façons : (1) le ginseng cultivé est faussement déclaré à titre de ginseng sauvage; (2) les exportateurs canadiens utilisent l’expression « cultivé en forêt » sur les connaissements, et les produits ainsi déclarés sont consignés comme ginseng sauvage par les agents de la douane des États-Unis. Une certaine quantité de ginseng sauvage a été saisie dans le cadre de l’inspection des produits soumis pour l’obtention d’un permis d’exportation aux termes de la CITES. En 1997, un seul lot de 7 kg de racines séchées a été confisqué (Coote, 1998). Comme les ressources insuffisantes ne permettent pas de vérifier tous les colis soumis à l’administration de la CITES aux fins de l’obtention d’un permis, il se peut que du ginseng sauvage soit exporté illégalement avec le ginseng cultivé. On soupçonne par ailleurs que de petites quantités de racines sauvages de grande qualité soient exportées en Asie, à partir du Canada, dans les bagages personnels de voyageurs (Coote, 1998). Aux États-Unis, l’exportation de ginseng sauvage a connu une augmentation fulgurante de 1990 à 1996, passant de 67 à 190 tonnes métriques (Robbins, 1998). Cependant, on ne sait pas quelle proportion de cette grande quantité est constituée de ginseng sauvage authentique, et non de ginseng cultivé en milieu boisé.

Plusieurs populations de ginseng à cinq folioles sont situées dans des parcs provinciaux ou d’autres « zones protégées ». En Ontario, dans au moins deux cas, des sentiers passant à proximité de populations de ginseng à cinq folioles ont été déplacés pour que la plante soit à l’abri des regards. Une de ces modifications a été effectuée à la suite d’une cueillette partielle. Dans l’autre cas, le sentier n’a été déplacé que légèrement, et la grande population de ginseng située à proximité a subi une cueillette quelques années plus tard. En 1991, dans l’est de l’Ontario, une population importante située dans un boisé privé visé par un projet de développement a été déménagée (par DJW) dans une zone protégée.

Au Québec, un projet de recherche sur la conservation du ginseng à cinq folioles a été lancé en 1994 au Biodôme de Montréal. Ce projet visait à (1) caractériser les populations de ginseng à cinq folioles et leur habitat; (2) mettre au point des techniques de micropropagation aux fins de restauration; (3) restaurer dix populations appauvries (Nault et al., 1997). En 1997, un programme de surveillance a été établi dans dix sites clés répartis dans la province et les travaux de restauration se poursuivent. Une collaboration a également été entreprise avec les producteurs de ginseng de la province (par l’entremise du Centre local de développement de l’Érable, à Plessisville). Cette collaboration a permis de sensibiliser les producteurs à la précarité de l’espèce dans la nature et à l’impact possible de la culture en milieu boisé sur les populations sauvages. Le ginseng à cinq folioles doit bientôt être désigné « espèce menacée » aux termes de la Loi sur les espèces menacées et vulnérables (projet de loi 108) du Québec (Nault, 1997).