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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur l'esturgeon à museau court (Acipenser brevirostrum) au Canada

Biologie

Généralités

Bien que les esturgeons soient menacés de disparition du pays et/ou d’extinction dans la plupart de leurs aires de répartition, leur biologie demeure très mal connue, et l’esturgeon à museau court ne fait pas exception. La première occurrence signalée de l’esturgeon à museau court dans la rivière Saint-Jean remonte à 1957 (Liem et Day, 1959). Avant son identification, il était capturé « involontairement » par les pêcheurs d’esturgeon de la rivière Saint-Jean et classifié comme un « esturgeon » dans les statistiques sur les pêches. Les travaux de Dadswell (1979) font autorité sur cette espèce depuis les années 1970. Les étudiants du professeur Litvak, à l’Université du Nouveau-Brunswick, campus de Saint-Jean, s’occupent actuellement de mettre à jour et d’enrichir cette information.

À l’instar des autres esturgeons, l’esturgeon à museau court jouit d’une grande longévité. L’individu le plus âgé capturé dans la rivière Saint-Jean était une femelle de 67 ans (Dadswell, 1979). L’âge des esturgeons est généralement mesurable par le décompte des anneaux de croissance de la section transversale du premier rayon « osseux » de la nageoire pectorale, qui sont translucides en hiver et opaques en été (Cuerrier, 1951). La détermination de l’âge des esturgeons, y compris l’esturgeon à museau court, est un aspect important de la gestion et de la protection de ces espèces; mais jusqu’à tout récemment, la technique d’âgeage nécessitait de tuer l’individu. Heureusement, une technique non destructrice a été développée (Collins et Smith, 1996), ce qui a permis de déterminer l’âge de représentants de la population actuelle de la rivière Saint-Jean (Crossman et Litvak, données inédites).

Le plus gros spécimen capturé dans la rivière Saint-Jean, avant ces récentes études, était une femelle de 23,6 kg d’une longueur à la fourche de 122 cm (Dadswell, 1979). Depuis, trois individus d’une longueur supérieure ont été capturés (Litvak, données inédites). Le ratio poids-longueur de la population n’a pas changé significativement en 25 ans. D’après Dadswell (1979) et les calcul récents de Litvak (données inédites), la relation entre le poids (W) et la longueur à la fourche (LF) est, respectivement : log­10 W = 3,21 (log­10 LF) – 5,45 (ddl=1, 2 889, p<0,0001, r2=0,99) et log10 W = 3,11 (log10 LF) – 5,36 (ddl=1, 858, p<0,0001, r2=0,87) (figure 6). Ces deux relations indiquent un rapport allométrique entre le poids et la longueur, c’est-à-dire que les individus de grande taille sont relativement plus lourds que les individus de petite taille.

Figure 6. Graphique du poids en fonction de la longueur (droite bleue) d’esturgeons à museau court capturés dans le cours inférieur de la rivière Saint-Jean en 1998-2002 avec limites de confiance de 95 p. 100 (droites noires). La droite rouge superposée représente cette même relation établie par Dadswell (1979) pour 1973-1977.

Figure 6.  Graphique du poids en fonction de la longueur (droite bleue) d’esturgeons à museau court capturés dans le cours inférieur de la rivière Saint-Jean en 1998-2002 avec limites de confiance de 95 p. 100 (droites noires)

Dadswell (1979) n’a relevé aucune différence de poids entre les mâles et les femelles de longueur identique. Litvak (données inédites) a déterminé le sexe de 40 adultes, soit 14 femelles et 26 mâles. La relation entre le poids et la longueur a été employée pour déterminer si les individus présentaient un ratio poids-longueur comparable à celui de la population et pour vérifier l’existence d’un dimorphisme sexuel en termes de poids. Un test T des différences résiduelles par rapport à la fonction de régression poids-longueur a révélé qu’à longueur égale, les mâles sont significativement plus légers que les femelles (ddl=38; p<0,05). Aucun caractère externe ne semble avoir été identifié à ce jour pour différencier les sexes, mais l’esturgeon à museau court présente un dimorphisme sexuel en termes de poids. Cela donne à penser que l’espèce pourrait présenter d’autres caractères dimorphiques permettant de distinguer les sexes sur le terrain.

Dadswell (1979) a estimé le taux de croissance de 106 individus marqués et recapturés. Pendant la période de l’étude, les individus ont gagné 490 grammes par année (1,32 g/jour). Selon les travaux de Litvak (données inédites), les esturgeons à museau court capturés dans la rivière Saint-Jean (1998-2002) présentaient un gain de poids annuel moyen de 540 g (1,48 g par jour, ET +1,2), soit un taux de croissance spécifique quotidien (d’après Ricker, 1975) de 0,017 p. 100 ± 0,067. Les courbes de croissance de Von Bertalanffy, basées sur la longueur à la fourche et l’âge des adultes, ont été tracées pour les femelles et les mâles de la population de la rivière Saint-Jean : Wd (femelles)=24,8(1-e-0,042(t-0,8))3 et Wd (mâles)=13,9(1-e-0,063(t-0,51))3, respectivement (Dadswell, 1979).

La distribution de la longueur des individus capturés entre 1998 et 2002 (Litvak, données inédites) indique que la limite de taille des captures fixée à 122 cm (48 po) pour les individus présents dans le réseau hydrographique de la rivière doit être révisée, car certains individus dépassent cette taille (figure 7).

Figure 7. Distribution de fréquence de la longueur à la fourche d’esturgeons à museau court capturés dans la rivière Saint-Jean en 1998-2002. La limite de taille des captures est actuellement de 122 cm.

Figure 7.  Distribution de fréquence de la longueur à la fourche d’esturgeons à museau court capturés dans la rivière Saint-Jean en 1998-2002

Reproduction

Les oeufs

L’esturgeon à museau court est un poisson itéropare très fécond produisant un grand nombre d’œufs démersaux et adhésifs (de 27 000 à 208 000 œufs; Dadswell, 1979). La production d’œufs est directement proportionnelle à la taille de la femelle; chaque femelle produit en moyenne 11 600 œufs par kilogramme de poids corporel (Dadswell, 1979). Les œufs sont de couleur noire à brune et d’environ 3,5 mm de diamètre au moment de la ponte, puis atteignent un diamètre de 4 mm après la fécondation et l’adhésion au substrat (Kynard, 1997). On n’a signalé que des observations anecdotiques du comportement de fraye en captivité. La fraye n’a jamais été observée à l’état sauvage.

Les spermatozoïdes

Deux études se sont penchées sur l’ultrastructure fine des spermatozoïdes de l’esturgeon à museau court (Dilauro et al., 1999 et 2000). Les auteurs ont employé la microscopie électronique à transmission pour décrire les spermatozoïdes de ce poisson. La cellule possède un acrosome, une région céphalique, un segment intermédiaire et un seul flagelle. La longueur du corps cellulaire est de 9,71 µm (acrosome + noyau + segment intermédiaire) et la longueur du flagelle est de 37 µm. À la lumière de cette description des spermatozoïdes, les auteurs ont conclu que l’esturgeon à museau court est plus étroitement apparenté à l’esturgeon blanc (A. transmontanus), à l’esturgeon jaune (A. fulvescens) et à l’esturgeon étoilé (A. stellatus) qu’à l’esturgeon noir (Dilauro et al., 1999 et 2000).

Brown et Litvak (2004) ont étudié le comportement et la motilité des spermatozoïdes des esturgeons à museau court et des esturgeons noirs. Les spermatozoïdes recueillis ont été activés et leurs mouvements, notamment la vitesse moyenne globale, la vitesse maximum moyenne, la linéarité de la trajectoire et la motilité, ont été observés et notés sur une période de cinq minutes. La vitesse moyenne globale (esturgeon à museau court = 212 µm s-1 et esturgeon noir = 137 µm s-1), ainsi que la vitesse maximum moyenne (esturgeon à museau court = 372 µm s-1 et esturgeon noir = 268 µm s-1) diffèrent considérablement entre les spermatozoïdes de ces deux espèces, tout comme leur motilité. La linéarité moyenne de leur trajectoire ne diffère pas significativement ni entre les deux espèces, ni dans le temps. Les spermatozoïdes de l’esturgeon à museau court conservent leur motilité plus longtemps que ceux de l’esturgeon noir. Ces observations apportent un éclairage nouveau à la capacité de fraye des esturgeons mâles; la promiscuité des mâles chez les esturgeons à museau court et noirs serait plus prononcée qu’on ne le croyait.

La période de reproduction

Les adultes reproducteurs de la rivière Saint-Jean, comme ceux d’autres populations, entreprennent une migration de fraye au printemps. Ces migrations commencent lorsque la température de l’eau atteint 8 ou 9 °C. Dadswell (1979) a été le premier à supposer que l’esturgeon à museau court fraierait entre Oak Point et Fredericton dans les rivières Saint-Jean et Kennebecasis. Cela a été corroboré par la capture de trois larves sur les hauts-fonds d’Oromocto au RKM 120 (Taubert et Dadswell, 1980). Par contre, on n’a trouvé ni œufs ni larves dans la rivière Kennebecasis. Dadswell (1984) a suggéré par la suite qu’un autre site de fraye devait se trouver entre Fredericton et le barrage Mactaquac. Kynard (1997) a avancé l’hypothèse que l’espèce se rend probablement au barrage Mactaquac ou près de celui-ci pour frayer, puisque presque toutes les autres populations d’esturgeons à museau court occupant de grandes rivières sur lesquelles un barrage a été érigé frayent près du premier ouvrage qui bloque le cours d'eau. Des études récentes par marquage sonique ont révélé la présence d’esturgeons à museau court jusqu’au pied du barrage Mactaquac (RKM 145; Litvak, données inédites), ce qui corrobore l’hypothèse de Kynard (1997). Ces individus, marqués l’automne précédent, avaient passé l’hiver dans la rivière Kennebecasis, un affluent du cours inférieur de la rivière Saint-Jean, puis migré rapidement vers l’amont au printemps. Entre 1998 et 2002, 14 larves ont été prises à cet endroit avec un filet bongo tracté et lesté. En 2003, à l’aide d’un système différent, on a capturé des centaines d’œufs et de larves à moins de cinq kilomètres du barrage (Litvak, données inédites). Dadswell (1979) a avancé l’hypothèse que l’esturgeon à museau court fraye de la mi-mai à la mi-juin. Litvak (données inédites), a utilisé l’étude de Hardy et Litvak (2004a) sur l’effet de la température sur la croissance de l’esturgeon à museau court pour prédire rétrospectivement les dates de l’éclosion des œufs et de la saison de reproduction. L’auteur a conclu que l’esturgeon à museau court, au cours des quatre années de l’étude, avait commencé à frayer plus tôt qu’on ne le croyait, soit en avril.

Les migrations précédant la fraye peuvent varier chez l’esturgeon à museau court (Kieffer et Kynard, 1993). Kieffer et Kynard (1993) proposent trois modèles : 1) une courte migration en une seule étape au printemps, quelques semaines seulement avant la fraye; 2) une longue migration en une seule étape à la fin de l’hiver et au début du printemps, avant la fraye; 3) une courte migration en deux étapes composée d’une longue migration d’automne pour se rapprocher de l’habitat de fraye avant l’hivernage, suivie d’une courte migration telle que décrite au point 1 (Kieffer et Kynard, 1993). Dadswell (1984) pense que l’esturgeon à museau court fraye dans des chenaux profonds et effectue une migration en deux étapes, selon le modèle 3. Au moyen de marques soniques, Litvak (données inédites), n’a observé que le modèle 2 chez l’espèce, mais cela peut être une caractéristique propre au segment de la population de la rivière Saint-Jean étudiée.

Dadswell (1979) est d’avis que les adultes demeurent en amont jusqu’à ce qu’une baisse de la température de 2 ou 3 °C en automne déclenche une avalaison. Kynard (1997) a observé pour sa part que les adultes se dispersent vers l’aval après la fraye. Litvak (données inédites) a observé que les géniteurs marqués emploient les deux stratégies dans la rivière Saint-Jean.

Le ratio des sexes

Le ratio femelles-mâles dans la rivière Saint-Jean est d’environ 2 pour 1 (Dadswell, 1979). Le plus vieux mâle capturé dans la rivière était âgé de 32 ans (Dadswell, 1979). Cette constatation, ainsi que le ratio des sexes de 1 pour 1 chez les juvéniles révélé par les échantillonnages, porte à croire que les mâles vivent moins longtemps que les femelles (Dadswell, 1979). Les mâles et les femelles atteignent la maturité sexuelle à 11 et à 13 ans en moyenne, respectivement, plus tard que dans les populations du sud; l’âge moyen des adultes est d’environ 21 ans (Dadswell, 1984). On dispose de peu d’information sur la périodicité de la fraye. On a avancé l’hypothèse que les femelles fraieraient moins fréquemment, soit une fois tous les trois à cinq ans, alors que les mâles fraieraient aux deux ans (Dadswell, 1979). Les populations plus méridionales tendent à frayer plus souvent (Dadswell et al., 1984). Les mâles de la rivière Saint-Jean en captivité ne produisent pas de sperme tous les ans (P. Soucy, Canadian Caviar, comm. pers., 2003).

Périodicité de la fraye et production annuelle d’œufs

Dadswell (1979) a avancé l’hypothèse qu’un tiers de la population femelle de la rivière Saint-Jean frayait chaque année et que 12 000 femelles produisaient en moyenne 94 000 œufs par individu, soit une production d’environ 3,76 x 109 œufs par année. Puisque la rivière compte moins de 20 000 adultes, ce nombre élevé d’œufs souligne l’importance de déterminer les facteurs qui influent sur la survie au début du cycle vital.

Taux de survie

Les esturgeons ont un corps massif, une peau épaisse et résistante et des plaques osseuses qui les protègent des prédateurs aux stades juvénile et adulte. La mortalité aux premiers stades n’a pas été très étudiée chez l’esturgeon et demeure méconnue, mais il est probable que le facteur le plus déterminant est l’effectif des classes d’âge. De récentes analyses d’élasticité indiquent que chez trois espèces d’esturgeons de l’Amérique du Nord (noir, blanc et à museau court), c’est le taux de survie dans les premières années de développement qui induit la plus grande variabilité dans la dynamique des populations (Gross et al., 2002). Même si, tel que mentionné précédemment, 3,76 x 109 œufs sont produits annuellement, on ne capture que peu de juvéniles, ce qui indique que le principal facteur limitatif du recrutement intervient lors des premiers stades du développement.

Les œufs élevés en écloserie sont vulnérables aux infections fongiques (Litvak, obs. pers.). Ils doivent être enduits de terre à foulon pour éviter l’agglutination. Ils sont ensuite déposés dans des bocaux MacDonald à un débit de 3 l/min. Malgré ces précautions, les œufs sont tout de même infectés par des champignons. Par contre, peu de signes de champignons ont été observés lors des cueillettes d’œufs sur le terrain. Selon Kynard (1997), 8 p. 100 de la mortalité des œufs est attribuable à des infections fongiques dans la frayère du fleuve Connecticut.

L’inanition a été identifiée comme un déterminant important de la formation des classes d’âge chez de nombreuses espèces de poissons à sélection r. La survie et le recrutement des larves pourraient être déterminés par la correspondance spatio-temporelle des larves et de leur espace de prédation (l’hypothèse d’appariement-mésappariement de Cushing, 1972). Hardy (2000) a étudié la résistance à l’inanition de larves d’esturgeon à museau court et leur croissance en réponse à une interruption de l’alimentation. L’inanition a un effet sur la croissance et la survie, mais les larves peuvent atteindre un degré d’inanition élevé puis reprendre leur croissance et conserver un taux de survie élevé après avoir recommencé à s’alimenter. Le taux de croissance spécifique (poids sec) à la reprise de l’alimentation est le plus élevé chez les individus ayant été privés de nourriture le plus longtemps, ce qui permet de penser qu’il existe un mécanisme compensatoire déclenché par l’inanition. Un point de non-retour de 56 p. 100 est atteint à 41 jours après la fécondation, ce qui est long comparativement à bien d’autres espèces de poissons à sélection r. Ces études indiquent que l’inanition, intimement liée à la disponibilité de la nourriture, ne représenterait pas un déterminant majeur du taux de survie aux stades précoces du cycle vital. Les travaux de recherche à venir devraient donc se pencher sur la mortalité causée par la prédation.

Il est indispensable d’approfondir les connaissances sur la biologie et l’écologie des premiers stades du cycle vital des esturgeons pour pouvoir élaborer des stratégies de protection de ces espèces (Smith et al., 2002). Le faible taux de survie des esturgeons juvéniles pourrait affecter la vitalité à long terme des populations d’esturgeons et constituer un goulot d’étranglement du recrutement (Gross et al., 2002; Smith et al., 2002). Bien que les stades juvéniles du cycle vital des esturgeons soient d’une grande importance, leur biologie et leur écologie demeurent largement méconnues.

Physiologie

Effets de la température

Le taux de croissance de l’esturgeon à museau court est inversement proportionnel à la latitude; les individus des populations septentrionales croissent plus lentement que leurs congénères méridionaux (National Marine Fisheries Service, 1998). Ce phénomène est lié à la température plutôt qu’à un caractère intrinsèque des populations. Hardy et Litvak (2004b) ont élevé des esturgeons à museau court et des esturgeons noirs à différentes températures (13, 15, 18 et 21 °C) post-éclosion et comparé le taux et l’efficacité d’absorption du vitellus, la longueur standard maximum, le taux de survie et le développement du réflexe de fuite. Les esturgeons noirs nouvellement éclos sont de plus petite taille, résorbent le sac vitellin (incorporation du vitellus dans les tissus corporels) de manière plus efficace et se développent plus rapidement que les esturgeons à museau court élevés à température égale (13 et 15 °C). Lorsque l’on compare les individus d’une même espèce, la diminution de la température retarde l’absorption du vitellus et le déclenchement du réflexe de fuite et prolonge le délai avant l’atteinte de la taille maximale et d’un taux mortalité de 100 p. 100. Par contre, l’efficacité d’absorption du vitellus et la taille des larves sont indépendantes de la température chez les deux espèces. Ces résultats indiquent que, même si la température influe sur le métabolisme pour accélérer le développement, ces deux espèces demeurent extrêmement efficaces pour transformer les nutriments du vitellus en tissus corporels. La moindre efficacité à ce chapitre des larves d’esturgeon à museau court pourrait être attribuable à une différence dans la qualité du vitellus entre les deux espèces ou à un rendement de conversion plus efficace chez l’esturgeon noir. La capacité de ces deux espèces à se développer entièrement et efficacement dans un vaste domaine de températures pourrait représenter un avantage compétitif sur d’autres espèces plus sténothermes et expliquer leur persistance au cours des âges.

Tolérance à la salinité

Jarvis (2001) a étudié les effets de la salinité sur la croissance de l’esturgeon à museau court en aquaculture. Des juvéniles (poids moyen de 273 g) ont été élevés à quatre taux de salinité (0, 5, 10 et 20 ppm) pendant 10 semaines à 18 °C. Le gain de poids et l’indice de consommation ont diminué avec l’augmentation de la salinité. Les poissons élevés à zéro partie par millier ont gagné significativement plus de poids et présenté un indice de consommation plus élevé que tous les autres poissons. Les poissons élevés à 20 parties par millier ont eu la croissance la plus faible.

Physiologie de l’exercice

Kieffer et al. (2001) ont étudié la réponse physiologique à l’exercice de l’esturgeon noir et de l’esturgeon à museau court. Le taux de consommation d’oxygène et d’excrétion d’ammoniac a été mesuré chez les deux espèces, et une série de paramètres physiologiques musculaires (concentration de lactate, de glycogène, de pyruvate, de glucose et de phosphocréatine) et sanguins (osmolalité et concentration de lactate) ont été mesurés chez des esturgeons à museau court juvéniles après cinq minutes d’exercice intensif. Chez les deux espèces, le taux de consommation d’oxygène et d’excrétion d’ammoniac ont approximativement doublé après l’exercice intensif. Le taux de consommation d’oxygène post-exercice est revenu à la valeur de référence après 30 minutes chez les deux espèces d’esturgeons, mais le taux d’excrétion d’ammoniac post-exercice est demeuré élevé chez l’esturgeon noir pendant les quatre heures qu’a duré l’expérience. Les concentrations des métabolites énergétiques dans les muscles au repos chez l’esturgeon à museau court sont similaires à celles d’autres espèces de poissons, mais elles n’ont diminué que légèrement après une période d’exercice, et la récupération était complète au bout d’une heure. Au repos, la concentration musculaire de lactate est basse (<1 μmol/g) mais elle augmente à environ 6 μmol/g après l’exercice, puis revient au niveau de référence après six heures. Contrairement à d’autres espèces de poissons téléostéens qui subiraient un stress semblable, comme la truite arc-en-ciel (Oncorhynchus mykiss), la concentration plasmatique de lactate n’a pas augmenté considérablement et est revenue au niveau de référence après deux heures. L’osmolalité plasmatique n’a pas été affectée significativement par l’exercice chez l’esturgeon à museau court. Ces résultats, dans leur ensemble, indiquent que la réponse physiologique à l’exercice de l’esturgeon noir et de l’esturgeon à museau court est différente de la réponse typique des autres espèces de poissons. Il est possible que ces esturgeons possèdent des mécanismes comportementaux ou endocriniens différents de ceux des autres poissons, qui réduisent leur capacité de réponse physiologique à l’exercice.

Oxygène

Collins et al. (2000) ont avancé l’hypothèse que la détérioration de la qualité de l’eau affecte la production de juvéniles dans les aires d’alevinage et que le faible taux d’oxygène, en particulier dans ces aires, serait un facteur limitatif du recrutement. Mais les populations méridionales occupent des rivières chaudes et donc pauvres en oxygène; les conditions ne sont probablement pas aussi sévères au Canada. Secor et Nicklitschek (2001) ont suggéré que l’absence ou le déclin des populations d’esturgeon à museau court et d’esturgeon noir serait attribuable à la rareté de l’oxygène. Ils ont également avancé que le rétablissement apparent de l’esturgeon à museau court dans l’Hudson serait dû au retour à la normale du taux d’oxygène dans ce fleuve. Afin d’élucider la question dans le cas de la population d’esturgeons à museau court de la rivière Saint-Jean, le laboratoire de Kieffer à l’UNB étudie présentement les besoins en oxygène de l’espèce.

Déplacements et dispersion

Dispersion aux premiers stades du cycle vital

Les larves vésiculées d’esturgeon à museau court sont photophobes et recherchent le couvert (Kynard et Horgan, 2002). Les esturgeons à museau court des fleuves Hudson et Connecticut migrent sur une période de trois jours (Kynard et Horgan, 2002) après l’absorption du sac vitellin. Ces auteurs ajoutent que l’esturgeon à museau court pourrait entreprendre une migration en deux étapes lors des premiers stades de son cycle vital : 1) une brève période de déplacement larvaire actif/passif, puis 2) une migration active vers les aires de croissance en aval au début du stade juvénile.

Dispersion des juvéniles

Les esturgeons juvéniles se déplacent généralement vers l’amont en été et vers l’aval en automne et en hiver (Dadswell et al., 1984; Hall et al., 1991). Une étude de marquage et pistage ultrasonique dans la Savannah a démontré que l’esturgeon à museau court juvénile (<56 cm) connaît une migration d’été induite par la température de l’eau (Collins et al., 2000). Les individus se dirigent vers l’amont lorsque la température excède 22 °C et retournent vers le port de Savannah en aval lorsque la température tombe en deçà de ce seuil. Aucune migration nycthémérale n’a été observée lors de cette étude.

Déplacements des adultes à la lumière des études génétiques (voir la section Reproduction pour une discussion des migrations de fraye). Dadswell et al. (1984) et Kynard (1997) ont évoqué la possibilité que les adultes s’aventurent, bien qu’occasionnellement, hors de leurs rivières natales, et que ce comportement facilite le flux génique entre les populations. Bien que la probabilité d’émigration soit plus élevée chez les populations septentrionales, les échanges génétiques y sont considérés comme faibles comparativement à d’autres espèces « anadromes » (Grunwald et al., 2002; Quattro et al., 2002). Ces auteurs ont suggéré de gérer tous ces groupes comme des populations discrètes. Leurs données indiquent en outre que la population de la rivière Saint-Jean a été nettement isolée sur le plan reproducteur pendant une longue période, et pourrait donc être plus distincte sur le plan génétique par rapport à sa population voisine immédiate que ne le sont les deux populations situées aux extrémités de l’aire de répartition étatsunienne. Cela indique que la probabilité d’une immigration de source externe provenant de populations adjacentes est faible. Enfin, toutes les populations d’esturgeons à museau court dont la structure génétique a été étudiée par Grunwald et al. (2002) et Quattro et al. (2002) ne présentaient pas de goulot d’étranglement génétique.

Alimentation et relations interspécifiques

Les esturgeons sont des poissons de fond qui s’alimentent par succion. Les esturgeons à museau court juvéniles se nourrissent principalement de crustacés et d’insectes, alors que les adultes dans l’estuaire de la rivière Saint-Jean consomment principalement des mollusques, en particulier la mye, Mya arenaria (Dadswell, 1979; Pottle et Dadswell, 1979; Dadswell et al., 1984).

Il est possible que les esturgeons à museau court et les esturgeons noirs, surtout les juvéniles, entrent en compétition pour la nourriture (Bain, 1997). L’analyse du contenu de l’intestin d’esturgeons à museau court et d’esturgeons noirs juvéniles capturés dans le réseau hydrographique de la rivière Saint-Jean par Pottle et Dadswell (1979) révèle la présence de proies communes dans l’œsophage des deux espèces. Ces deux poissons sont sympatriques dans la plus grande partie de leur aire de répartition, et on croit que les juvéniles fréquentent les mêmes habitats. Cependant, jusqu’à tout récemment, peu de recherches avaient été menées sur leurs relations interspécifiques potentielles (voir la section Comportement et adaptabilité ci-dessous), et on ne disposait que d’observations anecdotiques suggérant la formation d’une hiérarchie de dominance (Kynard et Horgan, 2002). Les différences entre les deux espèces pourraient affecter leur répartition et leur utilisation des ressources alimentaires dans la nature.

S’il est vrai que la compétitivité varie au sein d’une espèce et d’une espèce à l’autre, la croissance pourrait être affectée lorsqu’une espèce ou des individus plus agressifs prennent le contrôle d’une part grandissante des ressources alimentaires disponibles (Beacham, 1993; Cutts et al., 1998; McCarthy, 2001). Giberson (2004) a démontré que lorsque des esturgeons à museau court et des esturgeons noirs juvéniles sont élevés ensemble, la recherche de nourriture et le taux de croissance diminuent chez l’esturgeon à museau court. Giberson (2004) a comparé l’effet de l’abondance de la nourriture sur le taux de croissance et le changement du coefficient de variation (CV) du poids d’esturgeons noirs et d’esturgeons à museau court juvéniles élevés ensemble et séparément. Dix-huit groupes de quatre esturgeons, composés soit d’une seule espèce (groupes monospécifiques), soit des deux espèces (groupes mixtes), ont été placés dans autant de cages flottantes. Les cages ont été sélectionnées au hasard pour que la nourriture y soit abondante (3 p. 100 du poids corporel par jour [PC/j]) ou rare (1 p. 100 du PC/j). Les esturgeons noirs dans les groupes mixtes et monospécifiques ont présenté un taux de croissance spécifique quotidien significativement supérieur à celui des esturgeons à museau court, aux deux niveaux d’abondance de nourriture. Les esturgeons à museau court dans les groupes mixtes ont présenté un taux de croissance significativement inférieur à celui de leurs congénères dans les groupes monospécifiques, aux deux niveaux d’abondance de nourriture. Le taux de croissance des esturgeons noirs n’a pas été affecté par la présence d’esturgeons à museau court, aux deux niveaux d’abondance de nourriture. Le changement du CV du poids a été significativement affecté par l’espèce, l’abondance de nourriture (1 p. 100 ou 3 p. 100 PC/j) et la composition du groupe (mixte ou monospécifique). Dans les groupes mixtes, les esturgeons à museau court et les esturgeons noirs nourris à 1 p. 100 PC/j ont présenté un plus grand changement de CV que les individus des groupes monospécifiques nourris à 3 p. 100 PC/j. Ces résultats indiquent que l’esturgeon noir, un compétiteur en apparence supérieur, pourrait exercer une pression sur l’esturgeon à museau court dans les situations où l’habitat ou la nourriture sont limités.

Comportement et adaptabilité

Bien que les esturgeons soient l’un des groupes de poissons à nageoires rayonnées les plus primitifs (Bemis et al., 1997), ils disposent probablement d’un système d’interactions et de comportements sociaux plus complexe qu’on ne le croyait auparavant. Le stade juvénile du cycle vital des esturgeons est particulièrement important, car le taux de survie à ce stade affecte directement le taux de recrutement de la population adulte (Gross et al., 2002; Smith et al., 2002). Par conséquent, comme on l’a vu dans la section précédente, il est important de savoir si les esturgeons à museau court et les esturgeons noirs se partagent des ressources et, le cas échéant, de quelle manière. Giberson (2004) a formé des paires composées d’un esturgeon à museau court et d’un esturgeon noir dans une expérience de compétitivité. L’auteur a observé que les esturgeons noirs entreprennent la recherche de nourriture les premiers et initient plus d’événements de recherche de nourriture. Même lorsqu’ils sont appariés avec un esturgeon à museau court de plus grande taille, les esturgeons noirs commencent à chercher de la nourriture les premiers et de manière plus active.

Les esturgeons à museau court semblent être des poissons sociaux. Ils se rassemblent en bancs quelques jours après l’éclosion (Litvak, obs. pers.). Ce comportement grégaire ne s’observe que là où l’eau circule; les larves forment alors des bancs serrés mais bien espacés pour nager à contre-courant. Ces bancs se dissipent lorsque le courant cesse. Des observations en plongée autonome semblent indiquer que les adultes à l’état sauvage se tiennent également en bancs (Levi Sabatis, Première Nation Oromocto, comm. pers.).

Certains autres indices fort concluants, quoique inusités, semblent indiquer que les esturgeons à museau court adultes sont extrêmement sociaux et pourraient même former des paires. Dadswell (1979) a fait l’intéressante observation que, lorsque des groupes de poissons marqués sont repris au filet maillant, les individus sont souvent recapturés avec d’autres poissons dans le même ordre que lors de la capture initiale. La probabilité que des paires de poissons soient recapturées ensemble et retirées du filet maillant dans le même ordre par hasard est extrêmement faible. Les étudiants du laboratoire de Litvak ont fait la même observation.

Comme il est mentionné précédemment, il est important de connaître les mécanismes de partage des ressources entre les esturgeons noirs et les esturgeons à museau court. On considérait généralement que les esturgeons à museau court et les esturgeons noirs se partageaient les ressources selon leur préférence de salinité des eaux (National Marine Fisheries Service, 1998). Cependant, Giberson (1999) a fabriqué un canal inclinable pour offrir aux esturgeons un choix de différents débits. Dans tous les cas, les esturgeons à museau court ont choisi de nager dans des eaux à plus fort débit que les esturgeons noirs. Cela indique que, même si les deux espèces semblent se partager les ressources en privilégiant des habitats de salinité légèrement différente, ce choix pourrait être autant motivé par une prédilection pour le débit.

Ces poissons sont relativement faciles à élever en laboratoire et seraient d’excellents candidats à une réintroduction, au besoin. Un stock de géniteurs peut être manipulé par injection d’hormones (LHRHa) pour produire des gamètes (Conte et al., 1988). Les œufs fécondés sont incubés dans des bocaux MacDonald jusqu’à l’éclosion. Le taux de survie normal du stade d’œuf au stade juvénile en laboratoire est de plus de 70 p. 100 (Litvak, données inédites), et les larves sont faciles à sevrer avec des préparations alimentaires. L’espèce semble assez facile à élever en captivité, mais le succès final que connaîtrait un programme de reproduction en captivité est inconnu.