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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la taupe de Townsend (Scapanus townsendii) au Canada

Biologie

Généralités

La taupe de Townsend est un animal fouisseur adapté au creusage de tunnels et à la vie souterraine. Les yeux vestigiaux de la taupe de Townsend ne sont sensibles qu’à l’intensité de la lumière. Ses vibrisses et son museau lui donnent une excellente sensibilité tactile. Son odorat et son ouïe ne sont probablement pas très développés. Étant donné son taux métabolique élevé, attribuable à sa petite taille, elle consomme de grandes quantités d’invertébrés terricoles, de même que des matières végétales. Les taupes de Townsend se reproduisent dès leur première année et ont en moyenne 3 petits par année. Leur longévité est de 3 ou de 4 ans. Ces taupes sont solitaires et territoriales, et les densités varient de 0,42 à 12 individus par hectare, selon la qualité de l’habitat. Elles ont peu de prédateurs naturels.

Reproduction

On peut trouver des taupes de Townsend mâles aux testicules hypertrophiés dès novembre (Moore, 1939; Pedersen, 1963). Les femelles sont en état de se reproduire du début de décembre à la fin de février, période pendant laquelle des embryons sont présents (Pedersen, 1963). Chez les populations d’Oregon, les accouplements sont les plus nombreux en janvier et au début de février (Pedersen, 1963). Au Canada, l’activité reproductrice est probablement plus tardive à cause de la latitude.

Les petits naissent et sont élevés dans un nid souterrain à la fin de mars ou au début d’avril. Le nid, construit juste avant la parturition (Pedersen, 1963) dans une chambre de 20 à 23 cm de diamètre et de 15 cm de hauteur, est fait d’herbes grossières tapissées d’herbes fines. Il est aménagé à une profondeur variant entre 15 et 20 cm et est relié à l’un des tunnels principaux, plus profonds, à un emplacement élevé du territoire, sans doute pour prévenir les inondations (Kuhn et al., 1966; Pedersen, 1966; Carraway et al., 1993). L’emplacement d’un nid est reconnaissable à la présence de grands monticules de 30 à 45 cm de hauteur et de 70 à 130 cm de diamètre, de plusieurs petits monticules groupés, ou d’un gros monticule unique au pied d’un piquet de clôture (Pedersen, 1963; Kuhn et al., 1963).

La chambre de nidification, qui compte de 3 à 11 entrées latérales, est reliée à un tunnel principal situé directement en dessous de façon à faciliter la fuite. Les nids sont parfois réutilisés d’une saison de reproduction à l’autre (Pedersen, 1966; Carraway et al., 1993; Nagorsen, 1996). On suppose que les taupes garnissent intentionnellement les nids avec de l’herbe humide pour obtenir de la chaleur grâce à la fermentation (Kuhn et al., 1966; Pedersen, 1966). Les nids qu’on dérange sont habituellement abandonnés, à moins que des petits ne s’y trouvent déjà, auquel cas la mère y retournera parfois (Pedersen, 1963; Kuhn et al., 1966).

Chaque année, les taupes femelles donnent naissance à une portée de 1 à 4 petits, la moyenne étant de 2,9 petits. Elles ont huit mamelles. La gestation dure de quatre à six semaines (Yates et Pedersen, 1982). Les nouveau-nés pèsent environ 5 g et restent nus les 22 premiers jours, après quoi ils acquièrent un court pelage pelucheux, complet au bout de 30 jours. À cette étape, ils pèsent entre 60 et 80 g. Les petits demeurent au nid de 30 à 36 jours, puis se dispersent en mai et en juin. Les taupes peuvent se reproduire dès l’hiver qui suit leur naissance (Pederson, 1963; van Zyll de Jong, 1983).

Survie

La durée de vie de la taupe de Townsend serait semblable à celle de la taupe du Pacifique, soit d’environ trois saisons de reproduction (Sheehan et Galindo-Leal, 1996). Le mode de vie fouisseur de la taupe la protège de nombreux prédateurs. Il arrive que les taupes mâles à la recherche de partenaires sexuels et les jeunes en dispersion se déplacent la nuit en surface, où ils risquent d’être la proie de prédateurs de petits mammifères. Certains jeunes sont tués sur les routes. De plus, les nids peuvent être piétinés par le bétail.

Dans les basses terres, les crues hivernales peuvent être particulièrement meurtrières. Selon un rapport, 62 taupes ont été tuées dans une grosse inondation survenue en janvier en Oregon (Giger, 1973).

Physiologie

L’air des taupinières est riche en dioxyde de carbone et pauvre en oxygène. Schaefer et Sadleir (1979) ont déterminé que dans les galeries des taupes du Pacifique, le dioxyde de carbone atteignait une concentration maximale de 5,5 p. 100, alors que la concentration minimale d’oxygène était de 14,3 p. 100. De telles conditions sont assez problématiques, car les taupes travaillent fort sous terre, déplaçant parfois en terre jusqu’à 20 fois le poids de leur corps en 15 minutes (Schaefer, 1978).

On sait que la taupe d’Europe (Talpa europaea) a adapté son système circulatoire à son environnement. La composition sérologique de son sang est également adaptative avec un taux d’hémoglobine plus élevé, comme chez les humains acclimatés aux altitudes élevées (Dabrowski et Skoczen, 1962; Quillam et al., 1971). La taupe de Townsend présente vraisemblablement les mêmes adaptations.

Déplacements et dispersion

La taupe de Townsend est un animal territorial. Elle limite ses déplacements à une aire d’une longueur d’environ 38 m en habitat favorable et d’environ 116 m en habitat peu propice, avec une largeur moindre. Les territoires sont clairement définis par les intervalles séparant les différents groupes de monticules (Sheehan et Galindo-Leal, 1996). En octobre, la taupe du Pacifique peut quitter les grands champs agricoles qu’elle occupe l’été pour migrer vers des prairies enherbées (Glendenning, 1959).

Les jeunes qui se dispersent à la fin du printemps et en été en surface peuvent parcourir de plus longues distances (de 13 à 856 m). La distance de dispersion semble être déterminée davantage par la qualité de l’habitat que par la densité de la population (Giger, 1973). La taupe de Townsend est bonne nageuse et peut traverser de petits fossés ou des ruisseaux (Moore, 1939; Giger, 1973).

La dispersion des jeunes se fait par les tunnels communs et en surface. De nombreux jeunes sont tués sur les routes ou mangés par des hiboux (Pedersen, 1963; Campbell, 1983).

Les taupes déplacées sur une distance de 100 à 200 m par une crue naturelle occupent de nouveau leurs territoires d’origine lorsque les eaux se retirent. Celles qui ont été déplacées artificiellement à des distances allant jusqu’à 450 m retournent elles aussi à leurs territoires (Giger, 1973).

L’habitat de la taupe de Townsend au Canada se prolonge sur une petite superficie aux États-Unis.

Alimentation et relations interspécifiques

La taupe de Townsend mange surtout des invertébrés terricoles. Son alimentation est composée, pour l’essentiel, de lombrics (de 55 à 86 p. 100; moyenne de 76 p. 100) (Wight, 1928; Whitaker et al., 1979). Les insectes et leurs larves, ainsi que divers autres invertébrés comme les millipèdes, les centipèdes, les limaces et les escargots, représentent 8 p. 100 de son alimentation. Des musaraignes et des souris ont également été trouvées dans des contenus stomacaux. Les 16 à 38 p. 100 restants consistent en des matières végétales : bulbes, légumes, racines de graminées (Wight, 1928; Moore, 1933; Pedersen, 1963; Whitaker et al., 1979). C’est d’ailleurs ce qui distingue la taupe de Townsend de la taupe du Pacifique, qui consomme uniquement des matières animales. Cela fait aussi de la taupe de Townsend un animal nuisible dans les zones agricoles et résidentielles; en effet, puisqu’elle mange des bulbes et des racines, elle peut sérieusement endommager les tulipes, les iris, les pommes de terre et les carottes. La taupe de Townsend n’a pas besoin d’eau libre, car son alimentation a une bonne teneur en eau.

Les taupinières sont des réseaux complexes de galeries qui agissent comme des pièges et dans lesquels les taupes chassent les invertébrés. Les gros lombrics de la famille des Lombricidés, comme le Lumbricus terrestris, qui forment la majeure partie de l’alimentation de la taupe de Townsend, sont des espèces européennes introduites dans la région des États du Nord-Ouest des États-Unis bordés par le Pacifique il y a environ 200 ans. Auparavant, les taupes mangeaient probablement davantage de larves d’insectes (Schaefer, 1984). En effet, leur dentition ressemble à celle des musaraignes, qui mangent beaucoup de larves d’insectes aux exosquelettes chitineux plutôt coriaces. En une seule journée, la taupe de Townsend consomme régulièrement entre 33 et 66 p. 100 de sa masse corporelle en nourriture (Cahalane, 1947, cité dans Carraway et al., 1993), et on a déjà observé une consommation de 1,4 fois la masse corporelle en un jour (Nagorsen, 1996).

La prédation sur la taupe de Townsend est minime et concerne surtout les jeunes en dispersion (van Zyll de Jong, 1983). Des mustélidés (Mustela spp.), le boa caoutchouc (Charina bottae) (animaux de compagnie relâchés), le Grand-duc d’Amérique (Bubo virginianus), l’Effraie des clochers (Tyto alba), la Buse à queue rousse (Buteo jamaicensis), le coyote (Canis latrans) et des animaux de compagnie comme les chats et les chiens capturent des taupes à l’occasion. Les vaches peuvent être attirées vers les nids souterrains par l’odeur de l’herbe fraîche utilisée comme garniture et ainsi piétiner les petits qui s’y trouvent (Pedersen, 1963).

Les tunnels de la taupe de Townsend, souvent communs, sont empruntés par des souris et des campagnols susceptibles de porter l’hantavirus. Ce virus est considéré comme préoccupant quand il est question de manipuler des taupes (B.C. Ministry of Environment, Lands and Parks, 2001).

Comportement et adaptabilité

Les tunnels de taupe de Townsend sont de quatre types (Pedersen, 1963), dont dont le réseau permanent profond de 10 à 20 cm servant aux déplacements dans le territoire. Elles creusent aussi des tunnels plus nombreux, mais moins profonds (de 1 à 10 cm de profondeur) qui servent à l’alimentation, la plupart des lombrics étant présents presque toute l’année dans les 7,5 premiers centimètres du sol (Edwards et Lofty, 1972). Parfois, les taupes de Townsend descendront jusqu’à 3 m pour passer sous des routes et des obstacles divers, ou pour trouver des lombrics en période chaude et sèche. Pendant la saison de reproduction et la dispersion, les individus à la recherche de partenaires peuvent creuser des tunnels temporaires immédiatement sous la surface.

La taupe creuse avec ses griffes avant. La terre excavée est rejetée à la surface où elle forme des monticules au-dessus des passages souterrains. La taille des monticules est variable. De petits monticules peuvent indiquer des réparations à des tunnels existants, alors que des monticules plus gros sont le signe de nouveaux tunnels. En moyenne, un monticule de taupe de Townsend mesure 17 cm de hauteur et 43 cm de diamètre, le diamètre du tunnel vertical associé étant de 5 cm. Au chapitre du comportement de creusage, la taupe de Townsend se distingue de la taupe du Pacifique par la hauteur et le diamètre de ses monticules, et par le volume et le diamètre de ses tunnels, qui sont tous supérieurs (Sheehan et Galindo-Leal, 1996).

La densité des taupes de Townsend en Colombie-Britannique est inconnue. En Oregon, on peut en compter 12 par hectare en habitat favorable et 0,4 par hectare en habitat peu propice. Il peut y avoir jusqu’à 805 monticules par hectare en habitat favorable à certains moments de l’année (Yates et Pedersen, 1982).

Bien que l’information sur le rythme quotidien d’activité fasse défaut, il ressemblerait à celui de la taupe du Pacifique, qui vit selon des cycles de huit heures divisés en quatre heures d’activité et quatre heures de sommeil (Schaefer, 1982). Plusieurs chercheurs disent avoir vu la taupe de Townsend être active sur une période de 24 heures (Pedersen, 1963; Giger, 1973; Sheehan et Galindo-Leal, 1996).