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Évaluation et rapport de situation du COSEPAC sur l’hermine de la sous-espèce haidarum au Canada - Mise à jour

Facteurs limitatifs

Il est très peu probable que le M. e. haidarum soit limité par un manque de milieux répondant à ses besoins. L’hermine possède une grande plasticité à l’égard de l’habitat : elle fréquente indifféremment des milieux de différents stades successionnels et des milieux non boisés (Fagerstone, 1987; Banfield, 1977; Cowan et Guiguet, 1965; Lisgo, 1999; Samson et Raymond, 1998; Doyle, 1990; Sullivan et Sullivan, 1980; Simms, 1979b; Fitzgerald, 1977; MacLean et al., 1974; Maher, 1967; Aldous et Manweiler, 1942).

Trois facteurs en particulier pourraient être limitatifs pour la sous-espèce Haidarum et méritent une attention particulière; il s’agit du bassin de proies disponibles, des interactions entre l’hermine et la martre, et des interactions entre l’hermine et certaines espèces introduites.


Ressources alimentaires

L’hermine est un prédateur spécialiste admirablement bien adapté pour localiser et tuer des rongeurs de la sous-famille des Arvicolinés. La taille de la femelle lui permet de s’introduire dans les galeries souterraines ou subnivales de ces rongeurs. On constate à la grandeur de l’aire de répartition de l’hermine une corrélation étroite entre la taille de la femelle et celle des principaux Arvicolinés de la région (Simms, 1979a). Lorsque l’hermine pénètre dans le terrier d’une proie, celle-ci ne peut plus s’échapper. L’hermine peut donc chasser à la fois les adultes et les juvéniles, et ce à n’importe quelle heure du jour et n’importe quel temps de l’année, que ce soit ou non le moment d’activité de la proie.

Le régime alimentaire de l’hermine est très majoritairement composé d’Arvicolinés, en particulier ceux des genres Microtus, Clethrionomys, Lemmus et Dicrostonyx (Lisgo, 1999; Fagerstone, 1987; Simms, 1979a; Fitzgerald, 1977; Aldous et Manweiler, 1942). Ceux dont se nourrit l’hermine d’Eurasie appartiennent principalement aux genres Arvicola, Microtus et Clethrionomys (Erlinge, 1981; Debrot, 1983; King, 1985; Korpimaki et al., 1991). Le belette pygmée d’Eurasie, dont la taille est à peu près égale à celle de l’hermine, se nourrit également en majeure partie d’Arvicolinés, surtout ceux des genres Microtus et Clethrionomys (Jedrzejewski et al., 1995; Korpimaki et al., 1991; King, 1980).

Plusieurs études ont montré que la densité des populations d’hermine et de belette pygmée est liée à la densité des populations de leurs proies (Alterio, 1998, et ouvrages cités; Jedrzejewski et al., 1995; Korpimaki et al., 1991; King, 1985, et ouvrages cités; Fitzgerald, 1977). Lorsque les proies (généralement des Arvicolinés) sont abondantes, le taux de reproduction de l’hermine et de la belette est plus élevé, du moins il est présumé plus élevé, et la population augmente; lorsque les proies sont rares, le taux de reproduction est faible ou nul, et la population décline ou disparaît.

On ne trouve pas d’Arvicolinés à Haida Gwaii. Les petits mammifères dont l’hermine peut se nourrir, du moins l’hermine femelle, se limitent probablement, peut-être strictement, à la souris Peromyscus keenii et la musaraigne sombre. Des études ont révélé que la souris sylvestre (Peromyscus maniculatus) et, plus encore, la musaraigne sombre font partie du régime alimentaire d’autres sous-espèces d’hermine d’Amérique du Nord (Lisgo, 1999; Simms, 1979a; Fitzgerald, 1977). Comme il a déjà été mentionné, l’écureuil roux, le rat noir, le rat surmulot et le rat musqué, introduits à Haida Gwaii, ne sont probablement pas au nombre des proies de l’hermine femelle et, par conséquent, ont probablement, en tant que ressource alimentaire, une incidence limitée sur la dynamique de la population d’hermine.

Puisque dans le reste de son aire, l’hermine semble dépendre pour son alimentation de petits mammifères, en particulier d’Arvicolinés, on peut penser que la communauté limitée de petits mammifères à Haida Gwaii est très désavantageuse pour l’hermine. La souris sylvestre est peut-être plus difficile à attraper que les Arvicolinés, proies pour lesquelles l’hermine semble le mieux adaptée (King, 1985), et plusieurs études indiquent que la souris sylvestre n’est recherchée ni par l’hermine (Lisgo, 1999; Simms, 1979b), ni par la martre (Thompson et Colgan, 1990; Weckworth et Hawley, 1962), peut-être pour cette raison. La souris Peromyscus keenii, étant plus arboricole que la souris sylvestre (Nagorsen, comm. pers.), est peut-être encore moins accessible pour l’hermine. Le poids moyen de la musaraigne sombre est d’environ 6 g (Nagorsen, 1996); comme proie potentielle, cette espèce a donc moins de valeur que les Arvicolinés, dont la taille est plus importante.

De toute évidence, le bassin de proies disponibles pour l’hermine à Haida Gwaii n’est pas le même que dans le reste de l’aire de répartition de l’espèce, et il ne comporte probablement pas les proies idéales pour l’hermine. Cependant, la question qui se pose est de savoir si le caractère particulier des ressources alimentaires disponibles dans l’archipel constitue une menace à long terme pour la survie de la sous-espèce Haidarum. Dans l’affirmative, y a-t-il des mesures à prendre pour améliorer la situation de cette population? Ces ressources alimentaires ont certes permis au M. e. haidarum de survivre jusqu’à ce jour; cependant, elles ne sont peut-être plus ce qu’elles étaient il y a un certain nombre d’années, en raison notamment de la présence d’espèces introduites. Il est malheureusement impossible de savoir quelle était la qualité des ressources alimentaires dans le passé et de quelle façon elles ont été modifiées par l’homme au cours du siècle dernier.

Tout compte fait, il est probablement raisonnable de penser que le bassin de proies disponibles pour l’hermine à Haida Gwaii a toujours été moins favorable que dans les régions où on trouve des Arvicolinés, proies préférées de l’espèce, et que cette pauvreté relative des ressources alimentaires a peut-être toujours limité l’effectif du M. e. haidarum. On ne sait pas si les ressources alimentaires disponibles pour l’hermine à Haida Gwaii sont très différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient dans le passé.


Interactions avec la martre d’Amérique

On pense qu’à Haida Gwaii, les principales interactions entre l’hermine et la martre d’Amérique sont la compétition pour les ressources alimentaires et la prédation de la martre sur l’hermine. Il est possible que la pression de ces deux facteurs sur la population d’hermine se soit accentuée dans les dernières années par suite d’un accroissement de la population de martre. Ces trois composantes des relations entre la martre et l’hermine sont considérées séparément ci-après.

Évolution de la population de martre d’Amérique

Nous n’avons trouvé aucune donnée sur les tendances de la population de martre d’Amérique à Haida Gwaii. Cependant, les observations personnelles indiquent qu’elle s’est fortement accrue au cours des dernières décennies. Tous les trappeurs interviewés par Reid et al. (2000) disent que les martres à Haida Gwaii sont de cinq à dix fois plus nombreuses aujourd’hui que dans les années 1940. Devant cette unanimité, il ne fait aucun doute que l’espèce a connu un accroissement démographique spectaculaire.

L’introduction du cerf à Haida Gwaii est antérieure à 1912 (Banfield, 1977). Compte tenu de l’importance de la charogne de cerf dans l’alimentation de la martre, du moins en hiver, on peut penser que l’effectif de l’espèce avait déjà augmenté à l’époque des premières mentions des trappeurs. Si tel est le cas, l’estimation des trappeurs concernant l’accroissement de la population par un facteur de 5 à 10 pourrait être en-deçà de la réalité.

Selon H. Hughan (comm. pers.), qui piège la martre depuis plusieurs années en Colombie-Britannique, à Haida Gwaii et sur le continent, la population de martres à Haida Gwaii est depuis quelques années anormalement élevée par rapport aux populations continentales vivant dans des conditions favorables.

Bien qu’on ne puisse écarter la possibilité d’un biais lié à l’effort de piégeage, on peut penser que la population de martre s’est accrue par suite de l’introduction d’espèces alimentaires, notamment le cerf à queue noire, l’écureuil roux, le rat noir et le rat surmulot. Des analyses ont révélé que ces quatre mammifères réunis peuvent compter pour 23 p.100 en volume des aliments identifiables (appâts exclus) consommés par la martre en hiver à Haida Gwaii (Nagorsen et al., 1991). L’hiver où ces analyses ont été réalisées, la chair de cerf (dont une partie provenait peut-être des appâts) comptait à elle seule pour plus de 15 p.100 de ce volume (Nagorsen, comm. pers.), suivie par la chair de rat musqué (plus de 4 p.100), d’écureuil roux (3 p.100) et de rat (1 p.100). La souris Peromyscus keenii était le seul mammifère indigène dont la martre s’était nourrie; elle comptait pour seulement 3 p.100 en volume des aliments identifiables, à l’exclusion des appâts. Il est possible qu’en d’autres saisons, les espèces introduites occupent une place plus importante encore dans l’alimentation de la martre, en particulier les trois rongeurs, pendant l’été, où la martre peut plus facilement attraper des jeunes sans expérience. On a observé ailleurs que la martre tue plus de Sciuridés au printemps et à l’été (Zielinski et al., 1983; Weckworth et Hawley, 1962), peut-être, entre autres raisons, parce qu’il y a plus de jeunes sans expérience à ce temps de l’année. Bien que le castor (Castor canadensis) et le wapiti (Cervus elaphus), également introduits à Haida Gwaii (Cowan, 1989), ne soient pas mentionnés par Nagorsen et al. (1991) parmi les aliments de la martre, les carcasses de ces mammifères sont probablement aussi une ressource alimentaire importante pour l’espèce.

Compétition pour les proies

L’hypothèse d’une compétition entre la martre et l’hermine pour les ressources alimentaires aurait plus de poids s’il était démontré que les deux prédateurs partagent les mêmes habitats et exploitent les mêmes proies.

On ne trouve aucune documentation détaillée sur l’habitat de la martre à Haida Gwaii. Cependant, des études réalisées ailleurs indiquent que l’espèce exploite n’importe quel type de forêts aux derniers stades de succession où elle trouve à se nourrir (Buskirk et Powell, 1994). Il n’est pas sûr qu’à Haida Gwaii la martre recherche autant la structure complexe d’une forêt, puisque ses prédateurs potentiels sont moins nombreux. De même, les lieux de retraite sous la neige ont peut-être moins d’importance à Haida Gwaii, où le sol est rarement enneigé. Il est raisonnable de supposer qu’à Haida Gwaii, l’habitat de la martre et celui de l’hermine se chevauchent au moins dans la plupart des forêts aux derniers stades de succession que fréquente l’hermine, et peut-être ailleurs vu le peu de neige.

Les observations d’autres auteurs appuient l’hypothèse de l’exploitation de milieux communs par la martre et l’hermine. Cowan (1989) mentionne que la martre parcourt souvent les rivages marins de Haida Gwaii à la recherche de nourriture. Or, une proportion importante des spécimens d’hermine les plus anciens des collections ont été capturés sur ces rivages (Osgood, 1901). Hughan a probablement capturé plus d’hermines à Haida Gwaii dans les dernières années que n’importe quel autre trappeur dans les dernières décennies (annexe 2). Toutes ont été prises dans des forêts aux derniers stades de succession, à proximité de la rivière Yakoun, dans des pièges destinés à la martre, où Hughan prend chaque hiver entre 60 et 100 martres.

Il est presque sûr qu’il y a toujours eu à Haida Gwaii un recoupement partiel entre la base alimentaire de la martre et celle de l’hermine. Aujourd’hui, alors que la majeure partie de la chair de mammifère consommée par la martre en hiver provient d’espèces introduites, la souris Peromyscus keenii compte encore pour plus de 3 p.100 en volume de la totalité des aliments identifiés ingérés par la martre et plus de 11 p.100 de la part identifiée comme étant de la chair de mammifères (Nagorsen et al., 1991). Avant l’arrivée d’espèces exotiques à Haida Gwaii, la souris Peromyscus keenii devait être le seul mammifère, à part les musaraignes, dont la martre pouvait se nourrir. Or, l’étude du régime alimentaire actuel de la martre en hiver (Nagorsen et al., 1991) donne à croire que les musaraignes n’ont jamais été un élément important de son régime. La souris Peromyscus keenii, comme il a déjà été mentionné, a probablement toujours été, comme aujourd’hui, un élément important du régime alimentaire du M. e. haidarum.

Vu le peu de petits mammifères indigènes à Haida Gwaii, les ressources alimentaires ont probablement toujours été très limitatives à la fois pour la martre et pour l’hermine. La souris Peromyscus keenii était probablement une proie importante pour les deux prédateurs, plus pour l’hermine que pour la martre, ce qui peut avoir donné lieu à une compétition par exploitation et par interférence entre les deux espèces. Il est toutefois impossible de déterminer si l’une ou l’autre forme de compétition a réellement eu cours. Si le Peromyscus keenii était assez abondant ou assez habile pour échapper souvent à la martre et à l’hermine, ou encore si la martre et l’hermine ne chassaient pas dans le même type de milieux, un recoupement de l’aire géographique et de la base alimentaire des deux espèces n’aurait pas nécessairement été source de compétition. De toute façon, la compétition pour le Peromyscus keenii aurait plutôt joué en faveur de l’hermine. Du fait de sa plus petite taille, l’hermine est probablement plus efficace comme prédateur du petit mammifère, à la fois parce qu’elle est capable de poursuivre sa proie dans des retraites plus exiguës et parce que la poursuite et la mise à mort lui demandent une moins grande dépense d’énergie. En règle générale, on constate que la plus petite espèce parmi des Mustélidés sympatriques est aussi la plus redoutable dans la compétition pour ses petites proies habituelles (Rosenzweig, 1966; Simms, 1979a).

La question reste entière quant à savoir si la compétition pour la souris Peromyscus keenii, en supposant qu’elle ait déjà existé, s’est atténuée avec l’arrivée d’espèces exotiques. D’une part, l’élargissement des ressources alimentaires disponibles pour la martre peut avoir réduit sa dépendance vis-à-vis des souris. D’autre part, la population de martre à Haida Gwaii semble beaucoup plus élevée qu’elle ne l’était, de sorte que même si chaque individu prélève un moins grand nombre de souris, le nombre de souris prélevées par l’ensemble de la population peut être beaucoup plus élevé qu’auparavant. Il n’existe aucune donnée permettant de déterminer l’importance relative de ces deux facteurs.

La martre et l’hermine ont peut-être été dans le passé en compétition pour d’autres proies, en particulier des oiseaux, et cette compétition peut avoir changé avec l’accroissement de la population de martre. Les arguments à l’appui de cette hypothèse sont les mêmes que pour la souris, sauf que l’éventualité est encore plus incertaine.

La compétition pour les charognes est peut-être un facteur limitatif important pour l’hermine. Comme il a déjà été mentionné, on pense que les charognes constituent un apport important au régime alimentaire de la martre et de l’hermine. La martre s’approprie vraisemblablement les carcasses alléchantes, les défendant tant qu’il reste quelque chose à manger (Lensink et al., 1955); elle en interdirait ainsi l’accès à l’hermine et exercerait peut-être même une prédation sur les hermines attirées par cette source de nourriture. Cette pression sur l’hermine se serait considérablement accrue avec l’accroissement de la population de martre.

En somme, l’importance de la compétition pour les ressources alimentaires dans les interactions entre les populations de martre et d’hermine de Haida Gwaii reste à déterminer. Pour ce qui est de la charogne, il semble que la compétition par exploitation et par interférence se soit accrue au détriment de l’hermine.

Prédation de la martre sur l’hermine

Les belettes et l’hermine ont de nombreux prédateurs, parmi lesquels se trouvent le coyote, le renard roux, le chat domestique, le putois, le pékan, la martre, la belette à longue queue, l’hermine et plusieurs rapaces diurnes et noctures (Reid et al., sous presse; Jedrzejewski et al., 1995 ; Weir, 1995; Mulder, 1990; Thomson et Colgan, 1990; Korpimaki et Nordahl, 1989; Fagerstone, 1987; Erlinge, 1983; Erlinge, 1981; Weckworth et Hawley, 1962; Latham, 1952; Gaughran, 1950; Polderboer et al., 1941). Mulder (1990) présente des arguments convaincants pour démontrer que la prédation par le renard, introduit dans les dunes côtières des Pays-Bas, a complètement éliminé la population d’hermine de cette région. Latham (1952) soutient que l’explosion des populations de renard en Pennsylvanie entraîne par prédation une forte baisse des populations de Mustela.

Compte tenu des nombreux exemples de prédation sur les belettes et les hermines par des mammifères, des deux cas susmentionnés, qui ne sont peut-être pas les seuls, où des populations de Mustela semblent réduites par l’effet de la prédation par un mammifère, ainsi que des cas documentés de prédation de l’hermine par la martre (Jedrzejewski et al., 1995; Thompson et Colgan, 1990; Weckworth et Hawley, 1962), il ne fait aucun doute que l’hermine est une proie potentielle pour la martre à Haida Gwaii.

En théorie, il est raisonnable de supposer que le plus grand de deux Mustélidés sympatriques exerce une prédation sur le plus petit (Rosenzweig, 1966), pour la simple raison qu’il en tire deux avantages : il assure ainsi sa sustentation immédiate et augmente ses chances de survie à long terme en réduisant la compétition pour les ressources alimentaires.

Korpimaki et Nordahl (1989) soutiennent que l’effet de la prédation sur les populations d’hermine a souvent été sous-estimée parce que les chercheurs n’analysent pas correctement les données sur la composition des régimes alimentaires des prédateurs. Les données présentées par ces auteurs indiquent que la prédation peut avoir une incidence considérable sur les populations de Mustela, même lorsque ces espèces ne constituent qu’un très faible pourcentage, de l’ordre de 0,75 p. 100, du régime alimentaire des prédateurs. Powell (1973), en se basant sur les données de Craighead et Craighead (1956), a conçu un modèle mathématique qui, selon lui, démontre que les rapaces peuvent limiter les populations de belette et d’hermine, même lorsque celles-ci constituent seulement 1 p. 100 environ de leur régime alimentaire.

Les arguments de Korpimaki et Nordahl (1989) et de Powell (1973) paraissent très pertinents et méritent d’être illustrés par un exemple. Supposons qu’une martre produise 700 déjections par an. Si cette martre tue une hermine par an, seulement une de ces 700 déjections contient des restes d’hermine, ce qui donne une fréquence d’occurrence (FO) de 0,14 p.100. Maintenant, si chacune des martres de la population tue une hermine, on obtient une FO globale d’encore 0,14 p. 100. Autrement dit, une FO de seulement 0,14 p.100 signifie que chaque martre tue une hermine par an, de sorte que si les densités d’hermine et de martre sont égales, après un an, toutes les hermines seraient tuées. Cet exemple hypothétique suppose une densité égale pour les populations de martre et d’hermine. Or, à Haida Gwaii, les densités de martre sont probablement plus élevées que les densités d’hermine. Il serait donc fort improbable que la population d’hermine, qui est relativement peu productive, puisse se maintenir avec une FO de 0,1 p.100 dans les déjections de la martre. Selon cet exemple, il n’est pas étonnant que Nagorsen et al. (1991) n’aient pas trouvé de restes d’hermine dans les aliments consommés par les 97 martres de leur échantillon. La probabilité de trouver des restes d’hermine dans un échantillon de cette taille était probablement inférieure à un sur dix, peut-être beaucoup moindre, et ce même pour des taux de prédation qui constitueraient vraisemblablement une menace pour la survie de l’hermine.

Il ne fait aucun doute qu’à Haida Gwaii, l’hermine est vulnérable à la prédation par la martre et que sa chair est prisée par ce prédateur. Selon H. Hugan (comm. pers.), les hermines prises dans des pièges accessibles à la martre sont invariablement mangées par celle-ci. La seule façon qu’il a trouvée de soustraire ses prises aux martres était de placer ses pièges sur un support surélevé, de sorte que l’animal capturé soit suspendu au-dessus du sol. En dépit de cette précaution, les martres réussissaient à consommer environ la moitié des hermines capturées.

La martre est un chasseur vif et non sélectif, s’attaquant probablement à toute proie potentielle qu’elle trouve sur son chemin (Thompson et Colgan, 1990; Poole et Graf, 1996). Ce comportement de prédateur opportuniste a des conséquences très graves pour l’hermine de la sous-espèce Haidarum. Comme l’hermine est vulnérable à la prédation par la martre et qu’en outre sa chair est très prisée par ce prédateur, on peut penser que chaque fois que la martre aperçoit une hermine, elle tente de l’attraper. Il s’ensuit qu’à Haida Gwaii, la prédation sur la population d’hermine a probablement augmenté plus ou moins proportionnellement à l’augmentation de la population de martre. On peut croire que le taux de prédation est aujourd’hui plusieurs fois ce qu’il était dans le passé, l’augmentation atteignant peut-être un ordre de grandeur. Comme le bassin de proies disponibles pour l’hermine est relativement pauvre, et qu’en conséquence le taux de reproduction de la sous-espèce est probablement relativement faible, une aussi forte augmentation de la pression de prédation pourrait aisément éliminer le M. e. haidarum de plusieurs localités, et même entraîner sa disparition complète de Haida Gwaii.

Une observation personnelle de H. Hughan (comm. pers.) est peut-être révélatrice à cet égard. Pendant plusieurs années, ce trappeur prenait normalement deux à quatre hermines. Mais une année, il en a capturé plus de 20; 13 ont été remises à la direction de la pêche et de la faune d’alors, les autres ayant été mangées par des martres. L’effort et les techniques de piégeage au cours de ces années n’avaient pas tellement varié. Lorsque nous l’avons interrogé à ce sujet, H. Hughan s’est rappelé qu’une année durant cette période, les martres étaient fortement infestées par les tiques et que ses prises de martres l’hiver suivant avaient été de moins de la moitié du nombre qu’il prenait normalement. Il ne se souvenait pas cependant si l’année des faibles prises de martres était la même que celle des prises d’hermines anormalement élevées. Malheureusement, aucun registre ne permet de retracer l’année de l’infestion de tiques ni l’année de l’augmentation des prises d’hermine, et la plupart, sinon la totalité, des hermines remises à la direction de la pêche et de la faune semblent avoir été perdues.

En somme, il y a lieu de croire qu’à Haida Gwaii, la martre est un prédateur opportuniste de l’hermine et que l’accroissement de l’effectif de la martre a probablement entraîné un accroissement à peu près proportionnel de la pression de prédation sur l’hermine. Bien qu’il n’existe pas de données concluantes à cet égard, ce facteur peut présenter une menace grave pour la survie du M. e. haidarum.


Interactions avec des espèces introduites autres que la martre d’Amérique

Il semble qu’à l’île Langara, l’introduction du rat noir ait entraîné une diminution des populations de la souris Peromyscus keenii (Cowan, 1989). On peut donc penser que ce rat, de même que le rat surmulot, sont susceptibles de réduire les populations de souris ailleurs dans l’archipel. Outre l’impact qu’ils peuvent avoir sur les populations du Peromyscus keenii et le fait qu’ils constituent une source d’alimentation pour la martre, les rats ont probablement peu d’interactions directes avec l’hermine. L’hermine peut se nourrir de carcasses de rats si elle les trouve avant la martre.

De même, l’impact sur l’hermine du castor, du rat musqué et du wapiti, autres espèces introduites, n’est probablement pas important, en dehors du fait que les carcasses de ces espèces constituent une source d’alimentation pour la martre et, occasionnellement, pour l’hermine.

En revanche, il peut y avoir d’importantes interactions entre l’hermine et l’écureuil roux. L’écureuil roux est le plus carnivore des écureuils d’Amérique (Banfield, 1977); il peut se nourrir de souris, d’oiseaux de petite taille, d’oisillons et d’œufs. Il y a donc possibilité de compétition par interférence et par exploitation entre l’hermine et l’écureuil roux. La compétition avec l’écureuil roux n’est probablement pas aussi importante qu’avec la martre, mais elle peut ajouter à la pression de compétition. L’écureuil roux peut être la proie de l’hermine mâle, mais l’hermine femelle ne peut probablement se nourrir que des carcasses d’écureuils morts.

La présence du cerf à queue noire a peut-être une incidence considérable sur l’hermine. Cet herbivore a en effet pratiquement détruit le couvert arbustif sur de vastes étendues de l’archipel (Banner et al., 1989). Il est possible que l’absence de ce couvert rende l’hermine beaucoup plus vulnérable à la prédation par la martre et par les rapaces, comme l’Autour des palombes, surtout en hiver où le pelage blanc de l’animal le rend très visible sur le sol non enneigé. Comme il a déjà été mentionné, les carcasses de cerf sont une source alimentaire importante pour la martre, et probablement pour l’hermine lorsqu’elle a le temps de s’en nourrir avant que la martre ne les découvre.

Il y a peut-être des interactions importantes entre l’hermine et le raton laveur, notamment une compétition par interférence et par exploitation pour la charogne et peut-être aussi pour les invertébrés de la zone intertidale. À Haida Gwaii, le raton laveur fréquente de préférence les rivages marins, où il fouille la zone intertidale à la recherche d’invertébrés (Hartman, 1993). Il pourrait aussi consommer de la charogne. On suppose que le raton laveur est un prédateur potentiel de l’hermine, mais il est probablement peu fréquent qu’il s’en nourrisse, vu la faible proportion de chair de mammifère dans son alimentation (Johnson, 1970).


Résumé des facteurs limitatifs

De tous les facteurs limitatifs décrits dans ce rapport, la prédation par la martre semble être le plus menaçant pour le M. e. haidarum. À la pression de prédation peut s’ajouter la compétition par exploitation et par interférence, peut-être surtout la compétition avec la martre pour la charogne.

On pense que le cerf à queue noire, introduit à Haida Gwaii, peut avoir aggravé la prédation par la martre et les rapaces en détruisant la strate arbustive sur de vastes étendues de forêt, laquelle servait de couvert à l’hermine. L’absence de couvert est probablement plus néfaste pour l’hermine en hiver, son pelage blanc la rendant alors beaucoup plus facilement repérable en l’absence de neige.