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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur l’ours blanc (Ursus maritimus) au Canada - Mise à jour

3. Répartition

3.1 Aire de répartition mondiale

L’ours blanc est présent dans la région circumpolaire de l’hémisphère nord. On a d’abord pensé que les ours blancs constituaient une seule population homogène répartie dans tout l’Arctique circumpolaire, les animaux se déplaçant passivement sur la glace de mer au gré des courants dominants (Amstrup, 2003). Cependant, des études récentes de télémétrie satellitaire et de marquage-recapture ont montré que, même si certains déplacements peuvent paraître exceptionnellement étendus (Messier et al., 2001), les ours blancs ne vivent pas en nomades errant dans l’ensemble de l’Arctique : ils manifestent plutôt une fidélité saisonnière à certains lieux (Taylor et Lee, 1995; Bethke et al., 1996; Taylor et al., 2001). Aujourd’hui, on divise habituellement la population circumpolaire en 19 ou 20 sous-populations, dont 13 (qui excluent les ours du bassin Arctique, lequel n’abriterait essentiellement que des ours de passage présents en faible densité) vivent en tout ou en partie sur le territoire canadien (figures 1, figure2 et figure3; Taylor et al., 2001).

3.2 Aire de répartition canadienne

En Amérique du Nord, la zone d’occupation (figure 3) de l’ours blanc s’étend depuis la bordure sud de la banquise permanente de l’océan Arctique (bassin Arctique) jusqu’à la glace de mer et les régions côtières du Groenland et de l’archipel Arctique, et vers l’est jusqu’à la côte du Labrador, vers le sud jusqu’à la baie James, et vers l’ouest jusqu’à la mer de Béring. Quelques ours blancs sont régulièrement vus encore plus au sud, sur l’île de Terre-Neuve. On en voit aussi occasionnellement dans le golfe du Saint-Laurent, dans les années où il y a dérive d’épais fragments de banquise plus au sud que d’habitude. Ces observations sont prises en compte dans l’établissement de la zone d’occurrence de l’espèce (figure 3). La zone d’occupation actuelle de l’ours blanc au Canada semble correspondre à la zone d’occupation historique de l’espèce après la fin du dernier grand retrait glaciaire (il y a 10 000 ans), mais certains auteurs croient que l’espèce était plus commune dans le sud du Labrador et dans l’île de Terre-Neuve dans les siècles précédents qu’elle ne l’est aujourd’hui (Smith et al., 1975; Stirling et Kiliaan, 1980). Smith et al. (1975) signalent que les premiers explorateurs rencontraient fréquemment des ours blancs à Terre-Neuve, et que l’espèce était parfois observée en fortes densités dans le sud du Labrador (par exemple, dans les années 1770, Cartwright a observé un groupe de 32 ours en train de s’alimenter de saumon à l’embouchure de la rivière Eagle). Les diminutions des effectifs de l’espèce observées dans le sud du Labrador et à Terre-Neuve dans le passé ont pu découler de la présence humaine sur plusieurs siècles, durant lesquels l’ours blanc a été chassé, ou du réchauffement climatique survenu après les épisodes de refroidissement les plus intenses du « Petit Âge glaciaire », particulièrement les importantes avancées glaciaires (et avancées de glace de mer) qui se sont produites en Amérique du Nord dans les périodes allant de 1711 à 1724 et de 1835 à 1849 (Lamb, 1977, p. 453).

3.3 Unités désignables

La délimitation des sous-populations au Canada (figure 2) a été largement établie par analyse de groupement hiérarchique appliquée aux déplacements d’ourses munies d’un collier émetteur (Bethke et al., 1996; Taylor et al., 2001; Amstrup et al., 2004). La dynamique de la plupart des sous-populations semble être déterminée par les taux internes de natalité et de mortalité (principalement due à la chasse, fixée à différents niveaux selon les sous-populations) plutôt que par l’émigration et l’immigration, bien que les taux annuels d’échange entre sous-populations adjacentes se situent entre 0,4 p. 100 et 8,9 p. 100 (Taylor et al., 2001). Les distances génétiques entre individus échantillonnés des différentes sous-populations selon l’indice FST (corrélation de fréquences alléliques entre populations [Weir et Cockerham, 1984]) laissent penser qu’il pourrait exister quatre grappes de sous-populations parmi les sous-populations identifiées (tableau 1, et Paetkau et al., 1999); cependant, les taux de classement erroné dans les tests d’assignation aux différentes grappes et sous-populations (tableau 2) excluent l’existence de démarcations définitives en termes d’isolement génétique pour l’ensemble de l’aire de répartition de l’ours blanc (Paetkau et al., 1999). Les valeurs des FST par paire sont faibles : parmi toutes les sous-populations canadiennes, la plus forte différence établie par Paetkau et al. (1999) est celle existant entre la sous-population du sud de la mer de Beaufort et celle du bassin de Foxe, avec une FST de 0,091, la moyenne des FST par paire pour l’ensemble du Canada s’établissant à 0,039 (tableau 1). Cette moyenne est relativement basse comparativement à celle établie pour d’autres espèces de carnivores de l’Amérique du Nord, notamment pour des populations non hybridantes de loups gris (Canis lupus) et de coyotes (Canis latrans) (0,168 et 0,107, respectivement; Roy et al. ,1994), de grizzlis de la région centrale des Rocheuses (0,096; Proctor et al. , 2005), et de carcajous (Gulo gulo) (0,067; Kyle et Strobeck, 2001). Après comparaison d’individus de paires de sous-populations très éloignées d’ours noirs (Ursus americanus), d’ours bruns et d’ours blancs, les plus faibles valeurs de distance génétique (DLR) intraspécifique ont été observées chez l’ours blanc (figure 5 de Paetkau et al. , 1997). Si on considère les unités démographiques proposées par Paetkau et al. (1999; tableau 1) qui sont adjacentes, les valeurs de FST pour les sous-populations concernées se situent entre 0,024 et 0,061. Les données de Paetkau et al. (1999) soutiennent fortement l’hypothèse qu’il y a dans la population d’ours blancs – malgré l’existence de différences régionales dans la dynamique des populations et les conditions environnementales – d’importants échanges génétiques entre les sous-populations, avec gradation de la parenté génétique dans l’aire de répartition. Aucune adaptation locale n’a conduit à l’isolement génétique de l’une ou l’autre des sous-populations : les unités identifiées ne sont pas significatives sur le plan évolutionnaire (Paetkau et al., 1999).

Figure 3. Zone d’occurrence (polygone en gras, 8,7 × 10km²) et zone d’occupation (région ombrée au contour pointillé, 5,6 × 106 km²) de l’ours blanc au Canada (superficies estimées au moyen de la projection azimutale équivalente [pôle nord] de Lambert et avec le progiciel ArcGIS, version 9.1 [ESRI, 380 New York Street, Redlands, CA]). À noter que les superficies calculées comprennent les portions océanique et terrestre, avec les eaux douces. La zone d’occurrence est définie comme suit par le COSEPAC (Processus et critères d’évaluation du COSEPAC, document examiné et approuvé par le COSEPAC en avril 2006) : « La superficie délimitée par un polygone sans angles concaves comprenant la répartition géographique de toutes les populations connues d'une espèce » (jusqu’à la frontière internationale, y compris celle-ci ). La zone d’occupation est définie comme suit : « La superficie au sein de la “ zone d'occurrence ” occupée par un taxon, à l'exclusion des cas de nomadisme. »

Figure 3. Zone d’occurrence (polygone en gras, 8,7 × 106 km2) et zone d’occupation (région ombrée au contour pointillé, 5,6 × 106 km2) de l’ours blanc au Canada (superficies estimées au moyen de la projection azimutale équivalente [pôle nord] de Lambert et avec le progiciel ArcGIS, version 9.1 [ESRI, 380 New York Street, Redlands, CA]).

Tableau 1. Distances génétiques entre sous-populations d’ours blancs du Canada et d’ailleurs (le texte qui suit le titre de la figure 2 donne la signification des abréviations pour les sous-populations canadiennes [identifiées en caractères gras]) présentées par Paetkau et al. (1999) : FST (× 100) sous la diagonale, DLR au-dessus. Les rectangles ombragés mettent en évidence les distances génétiques au sein des quatre unités démographiques proposées par Paetkau et al. (1999). L’indice FST est une corrélation de fréquences alléliques entre populations (Weir et Cockerham, 1984) et la distance génétique, DLR, est la moyenne des logarithmes décimaux des rapports de vraisemblance (rapports des probabilités d’appartenance) des génotypes d’individus de la paire de sous-populations considérée (Paetkau et al., 1997). Source : tableau tiré et reproduit de Paetkau et al. (1999), et © 1999 Blackwell Science Ltd.
LocationWHFBDSBBKBLSGBMCVMNWNBSBmer des Tchouktchesarchipel François-Joseph et Nouvelle-ZembleSvalbardGroenland oriental
WH
-
0,5
1,4
3,9
3,6
3,9
3,5
5,2
4,4
4,3
5,4
5,9
6,65,65,05,9
FB
0,9
-
1,1
3,3
3,3
3,9
4,1
4,7
4,7
4,9
6,3
6,4
7,8 5,5 5,3 5,8 
DS
2,1
1,4
-
1,6
2,1
2,6
2,4
2,7
3,0
3,4
3,7
4,6
4,93,13,23,8
BB
5,2
4,4
2,6
-
0,1
0,9
1,3
1,5
1,7
2,5
3,0
3,5
3,92,82,72,7
KB
5,6
4,8
3,6
0,3
-
1,1
1,5
1,7
1,7
2,2
2,7
3,3
4,03,02,32,2
LS
5,4
5,2
3,9
1,0
1,1
-
0,7
0,8
0,8
1,7
2,5
3,4
4,53,02,82,6
GB
4,8
5,1
3,6
1,4
2,1
1,0
-
1,1
1,3
2,6
2,5
2,8
3,82,83,03,1
MC
5,7
5,2
3,2
0,9
1,3
0,5
1,1
-
0,9
3,7
2,5
3,7
3,92,62,42,7
VM
6,1
6,3
4,3
1,9
2,4
1,7
1,9
0,8
-
2,2
1,6
2,3
3,62,52,62,5
NW
6,8
7,5
5,8
3,5
2,4
2,4
3,7
3,9
3,5
-
3,4
4,3
5,44,54,44,1
NB
8,1
8,9
6,5
3,8
3,8
3,9
3,3
2,7
2,6
5,2
-
0,5
0,91,31,01,3
SB
8,6
9,1
7,4
4,6
4,9
5,8
4,3
4,2
3,7
6,3
0,5
-
0,91,41,82,1
mer des Tchouktches9,510,88,25,36,06,85,15,05,57,90,81,0-1,21,11,9
archipel François-Joseph et Nouvelle-Zemble8,58,45,33,94,65,14,43,33,76,81,41,81,7-0,00,4
Svalbard7,67,95,33,13,24,13,92,53,55,91,02,21,30,2-0,4
Groenland oriental8,78,86,53,43,24,24,23,03,85,81,42,62,10,80,3-

 

Tableau 2. Résultats du test d’assignation de Paetkau et al. (1999) fondé sur l’analyse de locus microsatellites d’individus échantillonnés dans les sous-populations mondiales d’ours blancs (le texte qui suit le titre de la figure 2 donne la signification des abréviations pour les sous-populations canadiennes [identifiées en caractères gras]). Les rangées correspondent aux échantillons prélevés dans les zones d’étude (« sous-populations »), et les colonnes indiquent les sous-populations auxquelles ces échantillons ont été « assignés » (c’est-à-dire les sous-populations dans lesquelles l’occurrence des génotypes de ces échantillons est la plus vraisemblable). Par exemple, parmi les 30 animaux capturés dans le détroit de Davis (DS), 13 ont été correctement assignés à cette sous-population par l’analyse génétique, tandis que les 17 autres ont été assignés à d’autres sous-populations. Les rectangles présentent les 4 unités démographiques proposées par Paetkau et al. (1999), comme le montre le tableau 1. Source : tableau tiré et reproduit de Paetkau et al. (1999), et © 1999 Blackwell Science Ltd.
LocationWHFBDSBBKBLSGBMCVMNWNBSBmer des Tchouktchesarchipel François-Joseph et Nouvelle-ZembleSvalbardGroenland orientalTotal
WH
21
6
5
 1  33
FB
9
16
3
1
1
    30
DS
1
5
13
4
2
2
1
1
 1  30
BB
3
13
7
2
1
2
11 131
KB
1
9
9
2
2
4
1
1
   130
LS
2
1
2
10
2
5
4
3
 1  30
GB
1
1
4
2
3
10
3
3
2
 
1
    30
MC
2
1
2
7
3
    15
VM
1
2
1
4
2
1
14
1
4
    30
NW
1
1
2
1
3
2
2
17
 1  30
NB
1
1
1
1
11
6
611130
SB
2
2
6
11
35 130
mer des Tchouktches          171541230
archipel François-Joseph et Nouvelle-Zemble1  1   12 33189332
Svalbard     11 2 1 1511931
Groenland oriental    2   21213541131

L’existence d’échanges entre les sous-populations identifiées est aussi indiquée par des connaissances traditionnelles autochtones (CTA) récemment recueillies (Keith, 2005; Nirlungayuk, 2008) et les résultats d’analyses génétiques indépendantes (Crompton, 2004; Saunders, 2005). Par exemple, en examinant 9 locus microsatellites, Saunders (2005, p. 39) n’a trouvé aucune preuve de discontinuité génétique entre la sous-population du détroit de M’Clintock et celle du golfe de Boothia. Crompton (2004) a par ailleurs obtenu des résultats indiquant que les ours blancs de l’ouest de la baie d’Hudson, du bassin de Foxe et du détroit de Davis (figure 2) ne constituent pas des sous-populations séparées; cette auteure pense plutôt que les ours blancs de la région de la baie d’Hudson sont structurés en au moins trois groupes reproducteurs dans la partie sud de la baie d’Hudson, ce qui semble de plus être une grande population associée dans le nord. En outre, on sait que l’échange d’individus entre les sous-populations du sud et du nord de la mer de Beaufort (telles qu’elles sont définies actuellement; figure 2) est également considérable (Amstrup et al., 2004).

À plus grande échelle, Thiemann et al. (sous presse) ont récemment soutenu que le COSEPAC devrait diviser la population canadienne d’ours blancs en cinq unités désignables à des fins de conservation. Leur argumentation repose en partie sur les résultats de Paetkau (1999), mais aussi sur les différences de régime alimentaire et de conditions de glace entre sous-populations. Les unités proposées correspondent aux quatre grappes de sous-populations de Paetkau et al. (1999) indiquées dans le tableau 1, avec cependant comme cinquième unité la sous-population du détroit de Davis, isolée de toutes les autres sous-populations en raison de différences de conditions écologiques (principalement de plus fortes abondances de phoques du Groenland dans la région). De manière semblable, Amstrup et al. (2007), sur la base de modèles des régimes saisonniers de répartition et de déplacement des glaces, ont proposé diverses écorégions pour les ours blancs à des fins de modélisation. Les écorégions d’Amstrup et al. (2007) diffèrent sur plusieurs points des unités désignables proposées par Thiemann et al. (sous presse) : elles établissent une frontière entre les sous-populations du nord et du sud de la mer de Beaufort, mais non entre celles de la baie Norwegian et celles de l’archipel Arctique, et regroupent les sous-populations qui vivent là où la glace de mer disparaît presque complètement durant l’été (sous-populations de la baie de Baffin, du détroit de Davis et de la baie d’Hudson).

Bien qu’elles soient utiles aux fins de description des tendances locales de la croissance des populations, des paramètres démographiques et des comportements ainsi qu’aux fins de gestion des ours blancs, les sous-populations identifiées ne peuvent pas être considérées comme des unités désignables selon les lignes directrices du COSEPAC (Annexe F5, Manuel des opérations et des procédures du COSEPAC – dernière version révisée et approuvée par le COSEPAC en 2005). De plus, malgré les arguments de Thiemann et al. (sous presse), la présence de subdivisions régionales de la population d’ours blancs à grande échelle ne justifie pas l’adoption de plus d’une unité désignable au Canada. Toutefois, les menaces à la conservation des ours blancs ne sont pas uniformes pour autant dans l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce. Pour cette raison et étant donné que la gestion de l’espèce a toujours été effectuée par sous-populations suivant les limites géographiques présentées à la figure 2 (y compris des taux de récolte variant d’une sous-population à l’autre), les tendances de la population canadienne d’ours blancs sont de façon générale examinées dans le présent rapport sur la base des sous-populations identifiées (voir la section 7).