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Mise à jour - Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le Ketmie des marais (Hibiscus moscheutos) au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

La détérioration des milieux humides riverains et leur colonisation par des espèces envahissantes, en particulier le roseau commun (Phragmites australis), sont les deux menaces qui compromettent le plus la survie de l’Hibiscus moscheutos au Canada. Bien que de grandes populations bénéficient d’une certaine protection en Ontario, il n’y a aucune activité de lutte efficace contre le roseau commun dans les milieux humides de la province, et on ignore l’ampleur de la menace que représente pour l’H. moscheutos cette graminée extrêmement envahissante. D’après les observations faites par l’auteur principal dans plusieurs localités d’H. moscheutos en 2002, le pronostic n’est pas très bon.

Les propriétaires fonciers privés sont au courant de la présence de la plante sur leurs propriétés, étant donné la nature très voyante de l’espèce, mais ignorent généralement son importance.

1) Détérioration de l’habitat

Tel qu’indiqué précédemment, les conditions idéales pour l’H. moscheutos semblent être un régime régulé de niveau d’eau avec des rabattements partiels annuels (Farney et Bookhout, 1982). Onze des populations de l’Ontario se trouvent dans des marais endigués, les meilleurs exemples étant les localités 8 et 39. Les régimes hydrologiques artificiels réduisent considérablement la concurrence non seulement des arbustes et des arbres, mais également du roseau commun. Dans le sud de l’Ontario précolonial, les incendies et les fluctuations des niveaux d’eau auraient permis de freiner largement la succession dans les prés humides ouverts. Aujourd’hui, on effectue très peu de brûlage dirigé dans les marais riverains, la gestion annuelle des marais de Walpole étant l’une des exceptions. La majorité des populations d’H. moscheutos sont donc soumises à un déclin graduel de la qualité de leur habitat, consécutif à l’apport ininterrompu de nutriments, à la progression de la succession et à un manque général de perturbations naturelles. La prolifération des roseaux communs et des quenouille glauques, qui exploitent les milieux présentant ces caractéristiques, est un symptôme de cette dégradation.

La détérioration de l’habitat a été constatée dans plusieurs localités lors des relevés sur le terrain de 2002 effectués pour le présent rapport. Les observations pour la localité 16 sur la rive sud du lac Sainte-Claire ont toujours fait état de deux plantes seulement, mais les possibilités d’expansion y sont inexistantes. Environ 50 p. 100 du milieu est occupé par des quais de bois, et les pelouses sont tondues jusqu’au pied des deux plantes existantes. En fait, les H. moscheutos poussent dans de la terre de remplissage déposée le long d’un ruisseau. La rive et l’embouchure du ruisseau Pike sont fortement aménagées, avec les habitations de prestige de Pilot’s Cove Estates à l’extrémité ouest. Des murs de soutènement de béton et d’acier, une marina et des pelouses et des jardins méticuleusement entretenus ne permettent comme milieu humide riverain que la minuscule parcelle occupée par les deux H. moscheutos. Près de cette population, le roseau commun domine les rives du bras mort du ruisseau. Des impacts directs de la proximité des habitations sur les H. moscheutos ont été observés aux localités 17 et 27, où des déchets de gazon et d’arbustes sont jetés dans les H. moscheutos. Plusieurs populations sont situées très près d’exploitations agricoles. Les deux plus grandes populations (localités 8 et 39) font face au lac, mais sont par ailleurs ceinturées de terres agricoles. Dans la majeure partie de la localité 12, les H. moscheutos se trouvent dans des milieux humides résiduels directement en bas de champs de soya exploités intensivement et sont donc exposés à des apports de sédiments et de nutriments ainsi qu’à des pesticides et herbicides. Plusieurs localités subissent les effets de l’entretien des bords des routes, comme la localité 20, où on a trouvé dans le peuplement d’H. moscheutos une bande de trois mètres fraîchement coupée par une équipe d’entretien routier municipal. Des travaux d’entretien similaires sont pratiqués le long des chemins de fer, mais leurs impacts nets sont difficiles à évaluer, puisque la coupe permet au moins de conserver l’aspect ouvert du milieu. Avec la baisse du niveau des eaux des Grands Lacs au cours des dernières années, on a observé que le peuplier deltoïde (Populus deltoides) apparaît dans plusieurs localités riveraines, comme la localité 23, où il envahit un peuplement compact de roseau commun.

2) Aménagement des rives

Quelques-unes des localités historiques d’H. moscheutos ont probablement été détruites par l’aménagement des milieux humides riverains à des fins industrielles et récréatives, par exemple à Sarnia, à Niagara-on-the-Lake, à Queenston et dans la municipalité de Welland. Ford a signalé, dans son rapport de 1985, la persistance de ces problèmes, citant en exemple l’aménagement d’une marina sur la rivière aux Canards près de la population existante d’H. moscheutos, la construction d’habitations aux dépens de milieux humides à la localité 7 et la longue entreprise d’assèchement des milieux humides qui s’est poursuivie jusque dans les années 1980 à la localité 38, où la population d’H. moscheutos aurait pu être éliminée. Ces pertes directes de milieux humides sont probablement moins marquées aujourd’hui qu’il y a vingt ans, grâce en partie à une meilleure protection législative de ces milieux de par la Déclaration de principes provinciale et peut-être également à une sensibilisation des propriétaires fonciers à l’égard des milieux humides et des avantages qu’ils représentent.

Les populations d’H. moscheutos subissent toujours les impacts de l’aménagement des rives, comme l’a constaté en 2002 l’auteur principal du présent rapport. Par exemple, la rive sud du lac Sainte-Claire fait actuellement l’objet d’un processus de lotissement rapide. Dans la localité 17, des sous‑populations ont été perdues dans le processus d’urbanisation du paysage, et la rive de tout ce secteur est aujourd’hui entièrement occupée par des habitations de prestige, des pelouses impeccables, des quais et des murs de soutènement. Le seul habitat restant se trouve le long de l’emprise ferroviaire. D’autres localités d’H. moscheutos subissent les impacts de la construction d’habitations dans les environs. La population de la localité 25 a été détruite lorsque les côtés du chemin de fer ont été « améliorés » dans le cadre des travaux généraux d’aménagement des lots adjacents. À la localité 15, une canalisation d’égout construite dans une berme divise le milieu riverain et compromet son hydrologie. L’aménagement de 149 lots pour des maisons individuelles y est prévu. Ce lotissement ceinturerait le milieu humide et pourrait détériorer encore plus cet habitat déjà malmené. De même, l’aménagement de plusieurs lots adjacents à la localité 7 a été approuvé, alors qu’à l’heure actuelle les H. moscheutos présents ne sont touchés que par les déchets de gazon jetés en bordure des pelouses des lots vacants. L’aménagement des rives est également en progression sur la rivière Detroit, sous forme notamment d’un mur de soutènement d’acier presque continu de deux mètres de hauteur, sans zone de transition pour l’H. moscheutos. Le roseau commun tend à occuper ce qui reste de milieu naturel le long de la rive aménagée de la rivière.

Le seul cas d’impact direct de l’agriculture sur l’espèce a été observé en 2002 à la localité 20, où on a relevé plusieurs touffes d’H. moscheutos poussant à la bordure ouverte et humide d’un champ de soya.

3) Espèces envahissantes

Le principal changement survenu au cours des quinze années écoulées depuis le premier rapport de situation en ce qui a trait aux espèces envahissantes concerne le roseau commun (Phragmites australis). Cette espèce a connu une expansion spectaculaire dans les milieux humides du comté d’Essex en particulier (Pratt, 2003, comm. pers.), de Long Point (Wilcox et Petrie, publication non datée c) et dans l’ensemble des Grands Lacs inférieurs (Haggeman, 1999, comm. pers. dans Wilcox et Petrie, publication non datée b). Un certain nombre de sites d’H. moscheutos sont dominés par le roseau commun, notamment celles de la rivière aux Canards, de la rivière Detroit, de la rive sud du lac Sainte-Claire et du système du ruisseau Big (Amherstburg). Certains sites semblent sur le point d’être occupés exclusivement par cette graminée, par exemple aux localités 21 et 23. Au vu de la dominance presque totale du roseau commun observée par l’auteur principal à de nombreux sites en 2002, on estime que l’espèce a probablement causé la disparition de populations ou de sous-populations d’H. moscheutos aux localités suivantes : rivière aux Canards, ruisseau Fox, île Fighting, marina LaSalle, Belle River et embouchure de la rivière Thames.

Dans le cadre d’une étude réalisée dans la réserve nationale de faune de Long Point (Wilcox et Petrie, publication non datée c), les chercheurs ont détecté une augmentation modérée du couvert de roseaux communs entre 1985 (4 ha) et 1995 (18 ha), et une augmentation exponentielle entre 1995 et 1999, période pendant laquelle l’espèce a accru sa zone d’occupation à 142 hectares, soit 1 p. 100 de l’aire couverte par l’étude. Fait particulièrement inquiétant concernant la survie de l’H. moscheutos, on a constaté que les milieux envahis par le roseau commun étaient surtout des prés humides (33 p. 100) et des marais à Typha (32 p. 100). Les auteurs de l’étude concluent que l’abondance du roseau commun est corrélée négativement avec le niveau du lac Érié et positivement avec la température ambiante, ce qui porte les chercheurs à croire que si les projections de réchauffement planétaire s’avèrent, le Phragmites australis continuera d’envahir les Grands Lacs inférieurs.

Certains auteurs affirment que le Phragmites australis est la plante phanérogame la plus répandue dans le monde (Tucker, 1990, dans Rice et al., 2000). Au cours des trente dernières années, l’espèce a si bien proliféré le long de la côte atlantique des États-Unis qu’elle est considérée aujourd’hui comme une nuisance (Rice et al., 2000; Tucker, 1990; Chambers et al., 1999; Wilcox et Petrie, publication non datée c) et qu’il existe un large consensus quant à la nécessité de lutter contre elle (Phragmites Bio-control Workshop, 1999, dans Wilcox et Petrie, publication non datée c). Après enquête auprès de 22 réserves nationales de faune américaines, on a trouvé que 18 d’entre elles consacrent annuellement quantité de temps et de ressources à lutter contre le roseau commun (Phragmites Bio-control Workshop, 1999, dans Wilcox et Petrie, publication non datée c).

L’une des propriétés du roseau commun qui a probablement un impact sur l’H. moscheutos est son mode de croissance, l’espèce produisant des clones homogènes ayant jusqu’à 200 brins/ (Tewksbury et al., 2002). Ses tiges mortes demeurent sur pied pendant trois ou quatre ans avant d’intégrer la couche détritique en décomposition lente. Ces tiges mortes ont une biomasse qui peut excéder celle des pousses vivantes, formant un tapis épais que même les nouvelles pousses de roseau n’arrivent pas à pénétrer (Haslam, 1971, dans Wilcox et Petrie, publication non datée a). Une autre de ces propriétés est que les invasions suivent généralement une perturbation ou un stress, comme une altération du régime hydrologique, un dragage, un accroissement de l’apport en nutriments ou un aménagement (Wilcox et Petrie, publication non datée a; Rice et al., 2000). De tels avantages compétitifs se sont soldés par le remplacement de couverts végétaux palustres diversifiés par des peuplements homogènes de roseau commun et par une diminution de la diversité végétale et une altération du cycle des nutriments et des régimes hydrologiques (Marks et al., 1994; Chambers, 1997, dans Tewksbury et al., 2002).

Les auteurs ne connaissent aucun endroit en Ontario où une lutte efficace contre le roseau commun aurait été mise en œuvre, et aucune des localités d’H. moscheutos ne fait l’objet d’une surveillance quant aux impacts de ce roseau. Aucune mesure de lutte biologique n’est disponible à ce jour en Amérique du Nord (Wilcox et Petrie, publication non datée b).

La deuxième espèce envahissante en importance pour l’H. moscheutos est la quenouille glauque (Typha ´glauca). Elle est dominante ou codominante (toujours avec le roseau commun) dans un certain nombre de sites d’H. moscheutos, par exemple dans l’ensemble des milieux humides du ruisseau Big (Amherstburg), à la pointe Pelée et dans les terres humides autour du lac Sainte-Claire. À la localité 37, Haggeman (2002, comm. pers.) a remarqué que la quenouille hybride Typha ´glauca supplante l’H. moscheutos depuis quelques années. Fait intéressant, le Typha ´glauca est assez répandu dans les marais des localités 8 et 39, d’où le roseau commun semble exclus. Le roseau commun est présent juste de l’autre côté de la digue de la localité 39, soit dans le marais riverain ouvert sur le lac. Comme dans le cas du roseau commun, les auteurs ne connaissent aucune initiative efficace de lutte contre le Typha ´glauca en Ontario ni aucune activité de surveillance quant aux impacts du Typha ´glauca sur les populations d’H. moscheutos.

Bien que la salicaire (Lythrum salicaria) soit certainement présente dans certains sites d’H. moscheutos, la menace qu’elle représentait pour ce dernier au cours des années 1980, mentionnée par Ford dans le premier rapport de situation, s’est amenuisée. On ignore si le phénomène est attribuable à un plafonnement naturel de sa capacité d’expansion ou à des agents biologiques. Allen a constaté en 2002 la mort d’un grand peuplement de salicaire au coin nord-ouest de la localité 8; l’étendue de tiges mortes était en voie de colonisation par l’Impatiens capensis.

Au cours de relevés sur le terrain menés en 2002, Allen a observé plusieurs autres espèces envahissantes au sein de populations d’H. moscheutos, notamment le butome à ombelle (Butomus umbellatus, localités 4, 8 et 27), le chardon vulgaire (Cirsium vulgare, localités 15, 27 et 19), le pin sylvestre (Pinus sylvestris, localité 25, sous-population du chemin Matchette), la cardère (Dipsacus fullonum, localité 19) et l’aulne glutineux (Alnus glutinosa). Les effets nuisibles possibles de ces espèces non indigènes sur l’Hibiscus moscheutos sont inconnus.

L’expansion spectaculaire d’une autre espèce, celle-ci indigène, doit également être notée. Le Cormoran à aigrettes est aujourd’hui extrêmement abondant dans le sud de l’Ontario. Il peut être présent dans les localités d’H. moscheutos et pourrait nuire aux populations, notamment celles du bassin ouest du lac Érié (localités 26, 29, 30, 31, 32 et 33). Les auteurs ne connaissent aucune étude visant à mesurer les impacts de cet oiseau.