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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le Garrot d’Islande (Bucephala islandica) au Canada – 2000

Facteurs limitatifs et menaces

Transport maritime et déversement d'hydrocarbures

Les canards de mer comme le Garrot d'Islande sont particulièrement sensibles aux déversements de pétrole, vu leur grégarisme et le fait qu'ils sont le plus souvent dans l'eau durant l'hiver. Lorsque le mazoutage du plumage se produit dans l'eau, il détruit les propriétés isolantes des plumes et peut entraîner l'hypothermie, c'est-à-dire que l'oiseau perd plus de chaleur qu'il en produit (Burridge et Kane, 1985). Par exemple, la perte de chaleur chez des eiders mazoutés dans l'eau est de 360 % plus élevée que la normale, alors qu'elle est seulement de 57 %supérieure à la normale chez des eiders mazoutés et trempés dans l'eau, puis placés sur la terre plutôt que dans l'eau (Jenssen et Ekker, 1990). En plus de problèmes de thermorégulation, les oiseaux exposés aux déversements de pétrole peuvent aussi s'empoisonner en ingérant du pétrole ou mourir à cause du stress prolongé attribuable au mazoutage (Burridge et Kane, 1985). On sait en outre que les canards de mer, qui doivent se nourrir dans l'eau, risquent davantage d'être victimes de mazoutage que les canards barboteurs, qui peuvent se nourrir à terre (Jenssen et Ekker, 1991). Par ailleurs, les oiseaux sont plus sensibles aux déversements de pétrole durant l'hiver (Joensen et Hansen, 1977). Non seulement les basses températures augmentent la perte de chaleur chez les oiseaux souillés, mais les températures plus froides de la mer peuvent également faire en sorte que le pétrole flottant reste plus longtemps dans un état qui est dangereux pour les oiseaux marins.

Or, les Garrots d'Islande sont non seulement directement affectés par le mazoutage, mais ils le sont également de manière indirecte par la réduction ou la contamination de leur principale source de nourriture en hiver, à savoir les mollusques. Par ailleurs, les mâles adultes sont sensibles aux déversements de pétrole durant l'été, dans les aires de mue côtières des baies d'Hudson et d'Ungava et dans les fjords du nord du Labrador, où ils se rassemblent et perdent la capacité de voler. Ces menaces risquent d'augmenter avec le développement des régions nordiques. On ne connaît pas l'emplacement des sites de mue des femelles (sauf un lac intérieur au nord du corridor du Saint-Laurent), mais certains pourraient se trouver le long de ce corridor. De plus, les Garrots d'Islande, comme le Garrot à Sil d'or et d'autres canards de mer, forment souvent en eaux libres de grands radeaux durant la nuit. Et pareille concentration rend les canards très vulnérables aux déversements de pétrole.

De tout temps, le Saint-Laurent a servi au transport de marchandises. De nos jours, le fleuve relie les divers ports du Québec et, ce qui est encore plus important, les ports des Grands Lacs et de toute la côte Atlantique. Le corridor du Saint-Laurent est donc une des principales voies navigables de l'Amérique du Nord pour le transport de marchandises. En effet, bien qu'il soit difficile d'y naviguer (en raison des glaces, du chenal étroit et sinueux, des forts courants de marée et de la fréquente mauvaise visibilité attribuable à la brume et à la neige), il demeure une voie navigable très utilisée. Par exemple, en 1991, la Garde côtière canadienne a enregistré 10 461 voyages de navires commerciaux sur les eaux du golfe et du fleuve; ce nombre exclut les 867navires de passagers et les milliers de bateaux de plaisance (Centre Saint-Laurent, 1996).

Divers types de navires de taille variée, allant des barges aux très gros vraquiers de 300 000 tonnes, peuvent trouver place dans la quarantaine de ports commerciaux situés le long du corridor du Saint-Laurent. Les principaux types de transport par conteneurs sont le vrac solide, le vrac liquide et les marchandises générales conteneurisées ou non conteneurisées. En 1992, 97,2 millions de tonnes de marchandises ont été manutentionnées dans les ports du Saint-Laurent; elles comprenaient surtout du minerai de fer (34,6 %), des céréales (20,5 %), des produits pétroliers (15,8 %), du minerai de titanium (4,9 %) et des produits conteneurisés (6,0 %). La même année, 17,4 millions de tonnes de matières dangereuses (explosifs, gaz comprimé, liquides inflammables, solides inflammables, oxydants et peroxydes organiques, substances toxiques et infectieuses, matières radioactives, substances corrosives, etc.) ont été manutentionnées dans les mêmes ports (Centre Saint-Laurent, 1996).

Les activités de transport peuvent représenter un risque de pollution en cas de déversement d'une grande quantité de produits dangereux. Un seul déversement d'hydrocarbures pourrait en effet faire disparaître une partie appréciable de la population de l'est de l'Amérique du Nord du Garrot d'Islande. En outre, le risque de déversements de pétrole est plus élevé à certaines périodes de l'année, en particulier durant l'hiver lorsqu'il y a formation d'embâcles de glace ou de glace flottante (Centre Saint-Laurent, 1996), c'est-à-dire au moment où les Garrots d'Islande sont rassemblés le long du Saint-Laurent. Par ailleurs, le transport de marchandises par navires constitue une source potentielle de pollution, non seulement en raison des accidents de navigation, mais aussi à cause des activités de transbordement d'hydrocarbures ou de produits chimiques et de l'immersion en mer des déchets provenant des eaux de lavage et de cale.

Selon le comité Brander-Smith (Comité d'examen public des systèmes de sécurité des navires-citernes et de la capacité d'intervention en cas de déversements en milieu marin, 1990, cité dans Centre Saint-Laurent, 1996), le transport de produits pétroliers et chimiques par des navires-citernes représente sans aucun doute le plus grand danger pour le Saint-Laurent. Le transport d'hydrocarbures dans l'estuaire vers la raffinerie d'Ultramar à Saint-Romuald (face à la ville de Québec) constitue un risque élevé de déversement. Les données de 1988-1991 indiquent qu'environ cinq millions de tonnes de brut sont manutentionnées à cet endroit chaque année. Le danger est attribuable en partie au fait que de très gros navires-citernes naviguent souvent avec un tirant d'eau dépassant le niveau minimal garanti indiqué sur les cartes nautiques. Ainsi, à la Traverse Nord (à l'extrémité sud-est de l'île d'Orléans, où doivent passer les navires-citernes en provenance de Saint-Romuald), plusieurs grands navires à tirant d'eau supérieur à 15,2 mètres peuvent, lorsque la marée est propice, traverser un chenal dont le niveau minimal garanti à marée basse n'est que de 12,5 mètres. Si ces navires ont des problèmes de navigation, comme une panne de moteur durant plus de trois heures, ils risquent fort de s'échouer (Centre Saint-Laurent, 1996).

Dans le but d'évaluer les dangers potentiels du transport maritime, en particulier pour le Garrot d'Islande hivernant le long du Saint-Laurent, nous avons recueilli diverses données sur les navires passant dans les aires d'hivernage des garrots. De 1993 à 1997, entre 6 243 et 7 228 navires par année (moyenne de 6 894) passent par la gare maritime du Saguenay-Les Escoumins (à environ 20 km de l'embouchure de la rivière Saguenay, sur la rive nord de l'estuaire du Saint-Laurent), la plupart étant des navires marchands. De ce nombre, près de 900 navires-citernes par année passent dans le secteur en question (tableau 10).

Tableau 10. Nombre et types de navires ayant navigué dans la voie maritime du Saint-Laurent de 1993 à 1997, tel qu'enregistré à la station de la Garde côtière canadienne du Saguenay-Les Escoumins (Lucie Pagé, Pêches et Océans Canada)
Types de navires19931994199519961997Moyenne
Marchand
4 754
5 343
5 553
5 450
5 528
5 326
Navire-citerne
890
892
907
919
908
903
Garde côtière
309
271
326
252
258
283
Remorqueur
116
107
211
238
234
181
Barge
20
11
21
9
18
16
Autres
154
215
210
194
151
185
Total
6 243
6 839
7 228
7 062
7 097
6 894

Par ailleurs, comme l'indique le tableau 11, même si le nombre de navires qui passent chaque mois dans l'estuaire du Saint-Laurent est plus élevé en été (de mai à novembre), il est quand même important durant l'hiver (de décembre à avril), au moment où les Garrots d'Islande de l'est de l'Amérique du Nord se rassemblent le long de l'estuaire. En fait, une moyenne de 353 navires par mois y passent durant l'hiver et, fait intéressant, autant de navires-citernes (jusqu'à 84) que durant le reste de l'année (tableau 11).

Tableau 11. Nombre de navires ayant navigué (par mois) dans la voie maritime du Saint-Laurent durant l'été et l'hiver de 1993 à 1997, tel qu'enregistré à la station de la Garde côtière canadienne du Saguenay-Les Escoumins (Lucie Pagé, Pêches et Océans Canada)
Types de navires1993
Été1
1993
Hiver2
1994
Été
1994
Hiver
1995
Été
1995
Hiver
1996
Été
1996
Hiver
1997
Été
1997
Hiver
Marchand
471
244
527
279
548
290
520
321
529
322
Navire-citerne
77
66
73
76
74
77
72
84
71
84
Garde côtière
20
35
19
29
18
45
17
28
16
31
Remorqueur
10
8
9
7
22
7
24
10
25
7
Barge
2
-
1
-
2
-
-
-
2
-
Navire de guerre
2
-
3
-
2
-
3
-
2
-
Autres
16
-
22
1
22
2
19
2
14
2
Total
598
353
654
392
688
421
655
445
659
446

1 Été : de mai à novembre.
2 Hiver : de décembre à avril.

Le tableau 12 décrit les types de produits transférés dans certains ports près desquels se rassemblent beaucoup de Garrots d'Islande durant l'hiver. Le port de Baie-Comeau (baie des Anglais) est particulièrement important, étant donné qu'une grande partie de la population de l'est de l'Amérique du Nord du Garrot d'Islande (jusqu'à 22,7 %, tableau 8) y passe l'hiver. En 1998, 279 navires ont accosté dans la baie des Anglais et y ont transféré 5 048 milliers de tonnes de marchandises (tableau 12). Plus important encore est le fait qu'environ 128 milliers de tonnes de produits pétroliers ont été manutentionnées la même année dans la baie des Anglais. Le port de Rimouski est aussi achalandé; il se trouve au milieu de la rive sud de l'estuaire du Saint-Laurent, où se concentrent quelques centaines de Garrots d'Islande à la fin de l'automne et au début du printemps. En 1998, 216 milliers de tonnes de produits pétroliers y ont été transférés (tableau 12). Par ailleurs, les deux ports avec le plus fort tonnage manutentionné dans l'ensemble du corridor du Saint-Laurent, à savoir Port-Cartier et Sept-Îles, sont également situés dans des zones où se rassemblent des Garrots d'Islande. Par exemple, en 1992, 21 423et 19 094 milliers de tonnes de marchandises ont été respectivement manutentionnées à Port-Cartier et à Sept-Îles. De 600 à 700 navires passent chaque année dans chacun de ces ports (Centre Saint-Laurent, 1996).

Tableau 12. Types de produits, en milliers de tonnes, manutentionnés dans certains ports de l'estuaire du Saint-Laurent et de la baie des Chaleurs en 1998 (Gaétan Thibault, Transports Canada)
Types de produitsBaie-ComeauRimouskiLa Malbaie-Pointe-au-PicBaie des Chaleurs1
Produits pétroliers
127,9
216,1
-
28,6
Produits métallurgiques et miniers
912,5
39,0
-
12,7
Bois, pâtes et papiers
346,2
12,8
164,4
39,7
Céréales
2 172,7
-
-
-
Autres
1 488,7
17,3
-
-
Total
5 048,0
285,2
164,4
81,0
Nombre de navires
279
89
24
15

1 La baie des Chaleurs comprend les ports de Carleton, de Chandler et de Paspébiac.

En tout, 262 déversements polluants ont été signalés dans le corridor du Saint-Laurent et dans la baie des Chaleurs de 1975 à 1994, et la plupart se sont produits dans le golfe et le long de l'estuaire du Saint-Laurent (tableau 13). Quelque 2655 tonnes de produits polluants ont été déversés durant ces incidents. Ces valeurs sont évidemment des minimums, vu qu'elles ne représentent que les déversements signalés. Selon les données du tableau 13, il semble que la fréquence des déversements soit à la baisse; ainsi, 94, 86, 53 et 29 déversements ont été respectivement mentionnés pour les périodes de 1975 à 1979, de 1980 à 1984, de 1985 à 1989 et de 1990 à 1994. Cette baisse pourrait être attribuable en partie à la plus grande vigilance des armateurs et des compagnies d'assurance, associée à une réglementation plus stricte et aux coûts élevés que doivent assumer les responsables de ces incidents (Claude Rivet, Environnement Canada, comm. pers.).

Tableau 13. Nombre de déversements polluants signalés par période de cinq ans dans le corridor du Saint-Laurent et dans la baie des Chaleurs, de 1975 à 1994 (Claude Rivet, Environnement Canada)
Périodes (5 ans)Baie des Chaleurs
# déversements

Estuaire du Saint-Laurent
# déversements
Golfe du Saint-Laurent
# déversements
Total
# déversements
Baie des Chaleurs
Tonnage minimum déversé
Estuaire du Saint-Laurent
Tonnage minimum déversé

Golfe du Saint-Laurent
Tonnage minimum déversé
Total
Tonnage minimum déversé
1975-1979
3
25
66
94
8,7
74,9
60,5
144,1
1980-1984
2
24
60
86
10,1
122,2
1 585,0
1 717,3
1985-1989
4
20
29
53
8,6
401,8
110,8
521,2
1990-1994
1
14
14
29
0,0
241,2
31,5
272,7
Total
10
83
169
262
27,4
840,1
1 787,8
2 655,3

Le tableau 14 présente les données recueillies sur les déversements polluants qui se sont produits entre 1975 et 1994 dans certains ports de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent près des aires de rassemblement de nombreux Garrots d'Islande durant l'hiver. Parmi les ports de l'estuaire, ce sont ceux de Baie-Comeau (baie des Anglais) et de Rimouski qui ont connu le plus grand nombre de déversements; un déversement majeur a par ailleurs eu lieu au quai de La Malbaie-Pointe-au-Pic au début des années 1980. À Baie-Comeau (baie des Anglais), plus de 300 tonnes de produits polluants ont été déversées de 1975 à 1994. La plupart des déversements surviennent cependant dans le golfe du Saint-Laurent, dans les ports de Port-Cartier et de Sept-Îles, où 74 et 35 déversements ont respectivement eu lieu durant la même période; 461 tonnes de produits polluants ont été répandues lors de ces déversements. Dans l'ensemble, de 1975 à 1994, 157 déversements polluants se sont produits, et un total de 887 tonnes de matières dangereuses se sont répandues dans les eaux des principaux ports à proximité desquels les Garrots d'Islande se rassemblent durant l'hiver (tableau 14). Le tableau 15 donne les types de produits déversés entre 1971 et 1994 dans les mêmes ports. Le mazout lourd (A, B et C) et le mazout (nos 1 et 2) sont les deux principaux produits pétroliers en cause.

Nous pensons donc que le transport de marchandises dans le corridor du Saint-Laurent et les déversements polluants qui y sont associés représentent une très grave menace potentielle pour la population de l'Est du Garrot d'Islande. Selon D. Lehoux (SCF-QC, comm. pers.), ce canard est en effet particulièrement sensible aux déversements en raison de sa nature grégaire et parce qu'il est la plupart du temps dans l'eau. Bien qu'aucun désastre écologique majeur ne soit arrivé jusqu'à présent dans le corridor du Saint-Laurent, un gros déversement durant l'hiver pourrait avoir un grave impact sur cette petite population, concentrée dans quelques zones seulement, d'autant plus que les navires naviguant dans l'estuaire du Saint-Laurent doivent passer plus près de la rive nord (où les Garrots d'Islande se rassemblent en hiver) que de la rive sud.

Tableau 14. Nombre de déversements polluants signalés par période de cinq ans dans certains ports de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent, de 1975 à 1994 (Claude Rivet, Environnement Canada)
RégionPortsNombre de déversements et tonnage1975 -19791980 -19841985 -19891990 -1994Total
Estuaire du Saint-LaurentLa Malbaie-Pointe-au-PicNombre de déversements
1
2
1
0
4
Estuaire du Saint-LaurentLa Malbaie-Pointe-au-PicTonnage déversé1
?
22,0
1,0
-
23,0
Estuaire du Saint-LaurentCap-à-l'AigleNombre de déversements
1
0
1
1
3
Estuaire du Saint-LaurentCap-à-l'AigleTonnage déversé1
0,4
0,0
5,0
0,4
5,8
Estuaire du Saint-LaurentRimouskiNombre de déversements
3
3
5
2
13
Estuaire du Saint-LaurentRimouskiTonnage déversé1
57,5
1,6
24,0
4,4
87,5
Estuaire du Saint-LaurentBaie-ComeauNombre de déversements
11
9
3
4
27
Estuaire du Saint-LaurentBaie-ComeauTonnage déversé1
3,9
51,1
22,5
229,2
306,7
Estuaire du Saint-LaurentGodboutNombre de déversements
0
1
0
0
1
Estuaire du Saint-LaurentGodboutTonnage déversé1
-
2,9
-
-
2,9
Golfe du Saint-LaurentPort-CartierNombre de déversements
32
25
13
4
74
Golfe du Saint-LaurentPort-CartierTonnage déversé1
27,3
75,2
16,9
4,0
123,4
Golfe du Saint-LaurentSept-ÎlesNombre de déversements
15
13
3
4
35
Golfe du Saint-LaurentSept-ÎlesTonnage déversé1
12,5
319,7
5,1
0,5
337,8
Total Nombre de déversements
63
53
26
15
157
Total Tonnage déversé1
101,6
472,5
74,5
238,5
887,1

1 Valeur minimum.

Les répercussions du déversement de 49 tonnes de mazout lourd C (Bunker C) provenant du navire-citerne Gordon C. Leitch à Havre-Saint-Pierre en mars 1999 donnent un aperçu de ce qui pourrait arriver si un déversement se produisait en hiver près des zones où se concentrent des Garrots d'Islande. Ce déversement est le deuxième en importance dans l'histoire du Québec, après celui qui est survenu aux îles de la Madeleine durant l'hiver de 1981 et qui a entraîné la mort de 1 200 oiseaux, surtout des Mergules nains (Alle alle) (D. Lehoux, SCF-QC, comm. pers.). À Havre-Saint-Pierre, 1 129 oiseaux souillés ont été capturés ou trouvés morts durant les 25 jours qui ont suivi l'incident, dont 1 003oiseaux sont morts. Ces chiffres sont incomplets, car des observateurs à terre ont mentionné que plusieurs oiseaux touchés s'étaient cachés dans des fissures crées par la glace le long de la côte. On a estimé, en se fondant sur le taux de succès des captures, que le nombre minimum d'oiseaux souillés par le déversement était probablement d'environ 1 500 (D. Lehoux, SCF-QC, comm. pers.). Bien sûr, beaucoup d'autres oiseaux sont sans doute passés inaperçus parce qu'ils étaient morts ou qu'ils avaient simplement été emportés par les courants ou les marées. Il est donc plus que probable que quelque 4 000 oiseaux soient effectivement morts à cause de cet incident (D. Lehoux, SCF-QC, comm. pers.). Les oiseaux souillés étaient pour la plupart des Eiders à duvet (Somateria mollissima, environ 90 %) et des Guillemots à miroir (Cepphus grylle, environ 5 %). Les autres espèces étaient surtout des Laridés (Larusspp.) et, en proportion plus faible, des Guillemots colombins (Clangula hyemalis), des Eiders à tête grise (Somateria spectabilis), des Canards noirs (Anas rubripes), des Grands Harles (Mergus merganser) et des Pygargues à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus).

Tableau 15. Types de produits déversés dans certains ports de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent, de 1971 à 1994 (Claude Rivet, Environnement Canada)
Produits pétroliersEstuaire du Saint - Laurent - Rive nord : Baie-ComeauEstuaire du Saint - Laurent - Rive nord : Cap-à-l'AigleEstuaire du Saint - Laurent - Rive nord : GodboutEstuaire du Saint - Laurent - Rive nord : La Malbaie - Pointe-au-PicEstuaire du Saint - Laurent - Rive sud : RimouskiGolfe du Saint - Laurent : Port-CartierGolfe du Saint - Laurent : Sept-ÎlesTotal
Asphalte/asphalte artificiel
-
-
-
-
-
-
0,1
0,1
Fonds de cale
-
-
-
-
0,9
5,8
0,2
7,0
Mazout lourd A, B et C
6,1
-
-
1,0
-
14,5
329,5
351,1
Busan 881
1,0
-
-
-
-
-
-
1,0
Brut
1,0
-
-
-
-
8,7
-
9,7
Mazout intermédiaire et lourd
12,9
-
-
-
-
0,7
-
13,6
Huile de graissage
0,8
-
-
-
-
0,0
4,9
5,7
Huile usée
0,1
0,4
-
-
1,3
14,8
0,3
16,9
Autres huiles
0,1
-
-
-
-
5,0
2,1
7,2
Fluides hydrauliques
0,0
-
-
-
-
-
-
0,0
Mazout nos 1 et 2
275,0
5,4
-
22,0
81,4
15,1
1,6
400,5
Mazout nos 4 et 5
10,2
-
2,9
-
-
6,3
0,9
20,3
Essence
2,3
0,1
-
10,0
4,4
0,2
-
17,1
Hydroxyde de sodium
0,5
-
-
-
-
-
-
0,5
Chlorure de thionyle
-
-
-
-
-
53,0
-
53,0
Total
310,0
5,9
2,9
33,0
88,0
124,2
339,6
903,6

En outre, même si plusieurs organismes ont élaboré des plans d'intervention d'urgence pour les oiseaux aquatiques en cas de déversement d'hydrocarbures, il est généralement admis que le rétablissement d'oiseaux souillés constitue une intervention de dernier recours, justifiée surtout par l'humanitarisme. Par exemple, sur les 640oiseaux apportés au centre de rétablissement après le déversement à Havre-Saint-Pierre, seulement 66 ont pu être remis en liberté (D. Lehoux, SCF-QC, comm. pers.), ce qui représente un taux de succès de 10 %seulement. Durant un important déversement d'hydrocarbures, les équipes de rétablissement reçoivent beaucoup plus d'oiseaux qu'ils ne peuvent réellement en sauver. Enfin, on sait qu'une partie importante des oiseaux remis en liberté (réhabilités) ne survivent pas longtemps (D. Lehoux, SCF-QC, comm. pers.).

Selon Daigle et Darveau (1995), le Garrot d'Islande est une « priorité moyenne » dans l'indice de priorisation de nettoyage d'oiseaux aquatiques sensibles aux déversements d'hydrocarbures dans le corridor du Saint-Laurent. À notre avis, il faudrait revoir cette classification, étant donné que les données présentées dans ce rapport justifient d'accorder à cette espèce une « très haute priorité » dans l'indice de priorisation de nettoyage.

Contamination des sédiments du fleuve Saint-Laurent

Les données présentées ici sont tirées de Loiselle etal. (1997), qui ont produit pour la section État de l'environnement du Centre Saint-Laurent d'Environnement Canada un rapport thématique qui fait le point sur l'état de contamination des sédiments du fleuve Saint-Laurent. Pour obtenir plus de détails sur les concentrations précises à certains endroits (p. ex. dans la baie des Anglais et dans la baie des Chaleurs), voir Fortin etal. (1996) et Gagnon etal. (1997, 1998).

Dans le Saint-Laurent, les sources de contamination sont diversifiées et comprennent les rejets directs d'effluents urbains, industriels et agricoles, ainsi que les opérations portuaires, le dragage et l'immersion des matériaux dragués. Selon Loiselle etal. (1997), les sédiments de certaines aires d'hivernage importantes du Garrot d'Islande sont fortement contaminés. Or, la contamination des sédiments du Saint-Laurent peut constituer une lourde menace pour le Garrot d'Islande hivernant dans le corridor fluvial parce que les mollusques, en particulier les moules bleues, comptent pour une grande part de sa nourriture en eau salée durant l'hiver (Eadie etal., 2000). De nombreux organismes benthiques, notamment des mollusques, ont tendance en effet à accumuler dans leurs tissus des substances toxiques à des concentrations beaucoup plus élevées que celles qu'on trouve dans les eaux et les sédiments environnants. La contamination des Buccins (Buccinum sp., gastéropode omnivore) par les PCB (polychlorobiphényles) dans la baie des Anglais est un cas bien documenté de bioconcentration des contaminants à partir de sédiments. Il peut aussi y avoir bioamplification, c'est-à-dire augmentation de la concentration d'un contaminant dans la chaîne alimentaire, comme dans le cas des composés organochlorés (p. ex. les PCB et le DDT) (Loiselle etal., 1997).

Les zones côtières de l'estuaire du Saint-Laurent, où des Garrots d'Islande hivernent en grand nombre, sont contaminées par des métaux lourds; mais le degré et l'étendue de la contamination sont faibles dans la plupart d'entre elles. La contamination par le cuivre et/ou par le mercure dépasse le seuil de contamination significative (SCS), qui est atteint lorsque les concentrations de contaminants dépassent les valeurs préindustrielles par un facteur de 2,5, à La Malbaie-Pointe-au-Pic, à Cap-à-l'Aigle et à Baie-des-Rochers, ainsi que dans la région de Tadoussac. Les ports de Sept-Îles et de Port-Cartier sont aussi contaminés par des métaux lourds (cuivre, mercure, chrome et plomb dans le premier cas, et cuivre et nickel dans le second). Selon les données les plus récentes (1987), les concentrations de mercure à Sept-Îles dépassent le seuil d'effets néfastes (SEN), qui affecterait 90 % des organismes benthiques (Gagnon etal., 1997). Les sédiments d'au moins deux autres aires d'hivernage importantes pour le Garrot d'Islande sont fortement contaminés : la baie des Anglais (Baie-Comeau), qui constitue le pire cas de contamination par des rejets industriels de PCB et de HAP de l'ensemble des régions côtières de l'Est du Canada, et la baie des Chaleurs, dont de vastes secteurs sont fortement contaminés par le mercure et le cadmium (Loiselle etal., 1997), notamment à Dalhousie, où se rassemblent à l'occasion la plupart des Garrots d'Islande hivernant dans la baie des Chaleurs.

Baie des Anglais

Historiquement, la contamination des sédiments de la baie des Anglais (Baie-Comeau) a été attribuée aux rejets de PCB provenant des systèmes hydrauliques d'une aluminerie, aux HAP libérés durant l'électrolyse de l'aluminium et au brai perdu durant le transbordement. Autour des quais, les dépôts contaminés ont presque quatre mètres d'épaisseur (SNC-Lavallin, 1995). Certains des sédiments contaminés ont été immergés dans la baie durant les travaux de dragage d'entretien du port. La dispersion des sédiments contaminés après l'immersion en mer et leur remise en suspension périodique par des vagues de tempête expliquent peut-être la contamination de la baie (SNC-Lavallin, 1995). En 1990, la plupart des concentrations de PCB et de HAP dans les sédiments de l'anse du Moulin (l'embouchure de la baie des Anglais) et de la baie des Anglais dépassent le SCS (pour plus de détails, voir le tableau 15 in Loiselle etal., 1997). La contamination la plus grave est celle de l'anse du Moulin, où les concentrations maximums de PCBéquivalent à 70 fois le seuil sans effet (SSE), qui correspond aux concentrations naturelles d'une substance chimique dans les sédiments d'un site non contaminé et où les concentrations maximums de HAP sont 230 fois plus élevées que les concentrations préindustrielles. En 1990, la pollution par les HAP a dépassé le seuil d'effets néfastes (SEN) presque partout dans l'anse du Moulin. Des concentrations comparables de PCB et de HAP ont été mesurées dans un site d'élimination des matériaux de dragage de la baie des Anglais. De plus, cette baie est contaminée par le mercure et le plomb (Loiselle etal., 1997). Les résultats préliminaires d'une étude de 1994 confirment l'étendue de la contamination et permettent d'évaluer la quantité de sédiments contaminés par les PCB et les HAP dans l'anse du Moulin et dans la partie adjacente de la baie des Anglais. Environ 300 000 m3 de sédiments sont fortement contaminés (> SEN) (SNC-Lavallin, 1995). Il faut souligner qu'entre 1985 et 1993, on a pris des mesures pour réduire les sources locales de contamination, et les fuites de PCB et de HAP dans l'environnement ont presque entièrement été éliminées (Fortin etal., 1996). En 1995, on a entrepris des études sur l'utilité d'intervenir pour restaurer des zones contaminées, mais on en attend toujours les conclusions (Loiselle etal.,1997).

Selon Mousseau et Armellin (1996, annexe 6), de nombreuses études ont porté sur la contamination d'organismes benthiques dans la baie des Anglais. Malheureusement, il semble que ces études soient difficilement comparables et que nombre d'entre elles datant d'une vingtaine d'années ne permettent pas nécessairement de caractériser la contamination actuelle du benthos dans cette zone. Il est quand même bon de préciser que les concentrations totales de PCB relevées dans les échantillons de moules bleues récoltés en 1984 près de l'anse au Moulin (embouchure de la baie des Anglais) variaient de 0,1 à 2,9 mg/kg (poids humide, Bertrand etal., 1988 in Mousseau et Armellin, 1996); or, la concentration de 2,9 mg/kg est nettement supérieure aux critères de commercialisation des poissons et d'autres produits de la mer. En outre, les moules bleues et les myes (Mya arenaria) de la région de Baie-Comeau étaient impropres à la consommation en 1990 en raison de leur teneur en saxitoxine (Huppert et Levasseur, 1993 inMousseau et Armellin, 1996).

Baie des Chaleurs

En 1984, de vastes secteurs de la baie des Chaleurs sont contaminées par le mercure et le cadmium (pour plus de détails, voir le tableau 16 in Loiselle etal. 1997). Les zones les plus fortement contaminées sont situées sur la côte nord du Nouveau-Brunswick au large de Dalhousie et de Belledune. Près de Dalhousie, les concentrations de mercure sont 80 fois plus élevées que les concentrations préindustrielles et le niveau de pollution dépasse le seuil d'effets néfastes. Un effluent d'une usine de chloralcali de Dalhousie est la principale source historique de contamination par le mercure dans la baie des Chaleurs. De plus, les matériaux dragués dans le port de Dalhousie et immergés près des quais sont probablement responsables de la contamination par des métaux lourds comme le cadmium.

Contamination des oiseaux

Même si on sait que divers produits contaminent de nombreux sites où hivernent des Garrots d'Islande de l'est de l'Amérique du Nord, on ne connaît pas le degré de contamination des oiseaux. Les deux seuls Garrots d'Islande récoltés au Québec à des fins d'analyse étaient peu contaminés par des résidus chimiques (tableau 16). Il faut néanmoins souligner que ces oiseaux n'ont pas été récoltés dans des zones reconnues comme très contaminées. Il serait donc pertinent d'évaluer la contamination des Garrots d'Islande hivernant dans la baie des Anglais, étant donné qu'ils risquent d'être fortement contaminés.

Tableau 16. Résidus chimiques dans deux Garrots d'Islande récoltés dans l'estuaire du Saint-Laurent (de Braune et al., 1999; Jean Rodrigue, SCF-QC)
Contaminants(mg/kg poids humide)Baie-des-Rochers
(#38585)1 : Foie
Baie-des-Rochers
(#38585)1 : Muscles pectoraux
Mitis
(#52061)2 : Foie
Hg (mercure)1,3000-0,2440
Se (sélénium)--0,7255
As (arsenic)--0,1762
Cd (cadmium)1,1200--0,05503
Pb (plomb)0,5100--0,0350
pp'DDE0,02050,01730,0271
Oxychlordane0,08700,00270,0016
Dieldrine0,00990,0043-0,0005
Mirex0,00070,0006-0,0005
Pentachlorobenzène0,00050,0004-0,0005
PCB0,08710,07060,0749

1Individu récolté en 1988.
2Individu récolté en 1991.
3 Une valeur négative correspond à la moitié du seuil de détection.

Perte de l'habitat de nidification

Le Garrot d'Islande niche dans des cavités d'arbres et a besoin de gros arbres en raison de sa taille. Dans le cas du Garrot à Sil d'or, légèrement plus petit, Prince (1968) a établi que le diamètre intérieur moyen de 16 nids était de 20,6 cm (écart-type = 4,1); quatre nids récemment découverts au Québec (C. Maisonneuve, Faune et Parcs Québec, comm. pers.) se trouvaient dans des arbres de 38 à 69 cm de diamètre à hauteur de poitrine. Sachant que les garrots préfèrent nicher dans des cavités situées à plus de 5 mètres du sol (Eadie etal.,2000), il est évident que la présence de très gros arbres est importante pour la survie du Garrot d'Islande, particulièrement peut-être dans l'est de l'Amérique du Nord (par comparaison avec l'Islande), où l'espèce est associée aux zones boisées (Robert etal., 2000).

L'exploitation forestière tend à réduire le nombre de gros arbres et, à long terme, la taille moyenne des arbres. Elle a des répercussions sur le Garrot d'au moins quatre manières : 1) elle détruit des nids durant les opérations de récolte forestière; 2) elle réduit la disponibilité des sites de nidification potentiels; 3) elle force des garrots à nicher plus loin des étangs, exposant ainsi les canetons aux prédateurs lorsqu'ils se déplacent vers les plans d'eau et 4) elle facilite l'accès aux lacs pour les chasseurs et les pêcheurs, ce qui a pour effet de perturber les oiseaux nicheurs (voir plus bas). En outre, quoique l'hypothèse reste à prouver, le déboisement pourrait aussi toucher les garrots en faisant augmenter les taux de prédation dans les sites de nidification restants; par exemple, la martre d'Amérique (Martes americana) chasse activement dans des forêts résiduelles après la récolte du bois (même si elle chasse aussi dans d'anciennes coupes à blanc où on observe une dense régénération des arbres) (Potvin, 1998).

Dans le but d'évaluer l'importance relative de la perte de l'habitat de nidification, nous avons rassemblé des données sur les zones d'exploitation forestière au Québec. Nous avons aussi tenu compte d'autres facteurs, comme les chablis, les épidémies dans les forêts et les incendies de forêt, qui pourraient réduire le nombre de cavités disponibles pour la nidification. Ces données ont été compilées pour les unités d'aménagement du ministère des Ressources naturelles (MRN) du Québec, qui est responsable de l'aménagement des forêts dans la province. Entre 1976 et 1996, 417153 hectares (4 172 km²) de forêt ont été déboisés dans les unités d'aménagement 21, 23, 33, 91, 92, 93, 94 et 95 du Ministère; ces unités correspondent en gros à l'aire de nidification principale de la population de l'Est du Garrot d'Islande (Figure 4). Or, presque toute la superficie (99 %) a été coupée à blanc.

Durant la même période, dans la même zone, les incendies ont détruit 353942 hectares (3 539 km²) de plus de forêt, les épidémies, 51 519 hectares (515km²) et les chablis, 5 485 hectares (55 km²). Selon les données présentées au tableau 17, au moins 829 346 hectares (8 293 km²) de forêts ont été détruits de 1976 à 1996 dans (une partie de) l'aire de nidification principale de la population de l'Est du Garrot d'Islande. Selon P. Dubois (ingénieur forestier, Union Québécoise pour la Conservation de la Nature), cette superficie est un minimum, parce que la zone touchée est plus vaste : d'autres secteurs subissent en effet indirectement les incidences de l'exploitation forestière, par exemple là où on aménage des chemins d'accès.

Évidemment, seule une partie (inconnue) de la zone touchée par les activités forestières, les incendies, les épidémies et les chablis doit être considérée comme l'habitat de nidification du Garrot d'Islande. Il faut aussi souligner que, si la superficie de l'aire de nidification principale de l'espèce fait environ 120 000 km², une partie seulement (inconnue, mais probablement petite) est occupée par l'espèce. Nous n'avons malheureusement pas de données précises sur la superficie réelle de l'aire de nidification (à savoir la zone d'occupation, au sens du COSEPAC) du Garrot d'Islande dans l'est de l'Amérique du Nord ni sur celle des zones couvertes de forêts de diverses classes d'âge dans l'aire de nidification principale de la population.

Figure 4. Emplacement des unités d'aménagement du ministère des Ressources naturelles du Québec pour lesquelles des données sur la perte d'habitat sont présentées au tableau 15, correspondant à (une partie de) l'aire de nidification principale du Garrot d'Islande dans l'est de l'Amérique du Nord.

Emplacement des unités d’aménagement du ministère des Ressources naturelles du Québec pour lesquelles des données sur la perte d’habitat sont présentées au tableau 17, correspondant à (une partie de) l’aire de nidification principale du Garrot d’Islande dans l’est de l’Amérique du Nord.

Selon les données du ministère des Ressources naturelles du Québec (tableau17), la zone déboisée chaque année dans les unités d'aménagement correspondant à l'aire de nidification principale du Garrot d'Islande est passée de moins de 5 000 hectares (50 km²) dans les années 1970 à près de 50 000 hectares (500 km²) en 1989. Depuis, entre 30 000 hectares (300 km²) et 40 000 hectares (400 km²) ont été déboisés chaque année dans cette région (Figure 5). Selon P. Dubois (ingénieur forestier, Union Québécoise pour la Conservation de la Nature), la rive nord du corridor du Saint-Laurent au nord de la rivière Saguenay sera probablement déboisée beaucoup plus intensivement dans un proche avenir, parce que l'industrie forestière est particulièrement intéressée à y récolter l'épinette noire pour produire du bois de sciage (la croissance de l'épinette noire étant lente, cela produit du meilleur bois). Par exemple, depuis que le prolongement de la route 138 a rendu Natashquan accessible (en 1997), de nouveaux permis d'exploitation forestière ont été délivrés, et les activités de déboisement ont augmenté dans la région (P. Dubois, comm. pers.). D'autres permis ont récemment été délivrés pour l'île René-Levasseur dans le réservoir Manicouagan, c'est-à-dire aussi loin au nord que 51° 30'N. Le ministère des Ressources naturelles prévoit permettre à l'industrie forestière d'élargir ses activités aussi loin au nord que 56° de latitude N (voir Parent 1999: 18), ce qui correspond presque à la limite des arbres.

Tableau 17a. Superficies(ha) touchées par l'exploitation forestière, les chablis, les épidémies et les incendies dans diverses unités d'aménagement au nord du corridor du Saint­Laurent et correspondant à l'aire de nidification principale du Garrot d'Islande dans l'est de Amérique du Nord (Robin Lefrançois, ministère des Ressources naturelles, Gouvernement du Québec). - avant 1976 à 1985
UnitéType d'aménagementAnnée ?1976197719781979198019811982198319841985
21Exploitation forestière
519
89
120
194
314
191
116
550
4039
4932
8659
21Éclaircie précommerciale
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
21Chablis
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
21Épidémie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
2253
21Incendie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
231Exploitation forestière
4910
1454
1319
1482
995
831
812
583
189
296
258
23Éclaircie précommerciale
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
23Incendie
17
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
331Exploitation forestière
140
56
40
-
-
-
1254
2166
2721
3196
3959
33Chablis
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
426
33Épidémie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
49254
33Incendie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
53
911Exploitation forestière
1810
259
314
153
349
420
822
276
169
887
6089
91Épidémie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
91Incendie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
921Exploitation forestière
1513
423
238
257
502
56
476
263
10
4
2
92Incendie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
931Exploitation forestière
1531
47
782
449
682
374
502
1625
2366
479
235
93Épidémie
4
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
93Incendie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
941Exploitation forestière
33
68
289
203
7
-
-
3
-
3
-
94Chablis
6
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
94Incendie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
951Exploitation forestière
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-

 

Tableau 17b. Superficies(ha) touchées par l'exploitation forestière, les chablis, les épidémies et les incendies dans diverses unités d'aménagement au nord du corridor du Saint­Laurent et correspondant à l'aire de nidification principale du Garrot d'Islande dans l'est de Amérique du Nord (Robin Lefrançois, ministère des Ressources naturelles, Gouvernement du Québec). - avant 1986 à 1996
UnitéType d'aménagement19861987198819891990199119921993199419951996Total
21Exploitation forestière
6255
6660
5076
5901
6160
4758
5928
4998
4405
4337
3146
77345
21Éclaircie précommerciale
-
-
-
-
-
-
-
-
-
80
50
130
21Chablis
-
-
-
222
-
11
-
-
-
-
-
233
21Épidémie
-
-
4
-
-
-
-
-
-
-
2253
2257
21Incendie
107
-
-
98
4159
1929
-
-
-
-
-
6293
231Exploitation forestière
196
2290
6957
6031
6233
3425
4151
6253
5861
8614
10058
73178
23Éclaircie précommerciale
-
-
-
-
-
-
-
-
-
86
229
315
23Incendie
-
-
-
92
-
2319
-
-
-
86
10860
13374
331Exploitation forestière
2183
2808
2440
2362
1200
520
1245
1784
-
-
-
28074
33Chablis
-
-
-
-
-
-
-
-
2216
-
-
2642
33Épidémie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
49254
33Incendie
-
-
-
21
-
6086
-
-
-
-
-
6160
911Exploitation forestière
4467
7027
10915
8171
5407
4218
3663
4661
5863
1788
967
68695
91Épidémie
-
4
-
-
-
-
-
-
-
-
-
4
91Incendie
-
-
-
-
-
55091
-
-
-
-
-
55091
921Exploitation forestière
-
172
298
1306
411
2685
2632
2617
6265
9097
7633
36860
92Incendie
-
489
-
-
2347
10704
26
-
-
-
-
109910
931Exploitation forestière
94
9504
13222
15525
6718
10399
6688
8128
8584
13004
11131
112069
93Épidémie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
4
93Incendie
-
-
223
574
2998
117300
-
-
352
73
41548
163077
941Exploitation forestière
24
1301
2160
3364
1142
157
113
-
2059
5426
3603
19955
94Chablis
-
-
-
-
-
-
-
-
-
883
1721
2610
94Incendie
-
-
-
-
-
-
-
-
-
37
-
37
951Exploitation forestière
-
-
-
184
110
-
-
-
-
266
417
977
ToutesExploitation forestière           
417 153
ToutesÉclaircie précommerciale           
445
ToutesChablis           
5 485
ToutesÉpidémie           
51 519
ToutesIncendie           
353 942
Total            
829 346

Figure 5. Superficie totale déboisée chaque année de 1976 à 1996 dans les unités d'aménagement du ministère des Ressources naturelles du Québec correspondant à (une partie de) l'aire de nidification principale du Garrot d'Islande dans l'est de l'Amérique du Nord.

Graphique indiquant la superficie totale (hectares) déboisée chaque année de 1976 à 1996 dans les unités d’aménagement du ministère des Ressources naturelles du Québec correspondant à (une partie de) l’aire de nidification principale du Garrot d’Islande dans l’est de l’Amérique du Nord.

Il faut souligner également que le bouleau à papier (Betula papyrifera) (Courteau etal., 1997), le peuplier faux-tremble (Populus tremuloides) et le bouleau jaune (Betula alleghaniensis) sont des espèces qui deviennent assez grosses pour offrir des cavités propices à la nidification du Garrot d'Islande dans la forêt boréale. Le bouleau blanc est une des composantes principales de la forêt boréale à sapin baumier, qui correspond en partie à l'aire de nidification principale de l'espèce, tel qu'identifiée par Robert etal. (2000). Comme la demande pour cette essence varie selon la région, le bouleau blanc n'est pas toujours récolté durant les activités d'exploitation forestière (M. Darveau et P.Dubois, comm. pers.). La récolte de feuillus (en particulier du bouleau à papier et du peuplier faux-tremble) a néanmoins considérablement augmenté durant les années 1990 (M. Darveau, comm. pers.), et les arbres les plus recherchés sont les plus gros, du moins dans le cas du bouleau à papier (P. Dubois, comm. pers.). Selon les données du ministère des Richesses naturelles du Québec, le volume de feuillus récoltés chaque année dans la province de Québec a doublé entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 1990, et il était d'environ 5 millions de m3 en 1995-1996 (par rapport à près de 27 millions de m3 de conifères, voir Parent 1999: 83). En outre, même si le bouleau n'est pas toujours récolté, il pourrit rapidement une fois que les conifères qui l'entourent ont été éliminés. Les bouleaux morts tombent au sol après quelques décennies.

Par ailleurs, les corridors riverains entourant les lacs dans des zones exploitées ne sont pas entièrement protégés, ce qui pourrait nuire aux garrots vu leur tendance à nicher près des rives des lacs lorsque c'est possible (Johnson, 1967). Selon le règlement sur la forêt au Québec(Règlement sur les normes d'intervention dans les forêts du domaine public; Loi sur les forêts), les compagnies forestières doivent conserver une bande riveraine de seulement 20 mètres autour des lacs et des autres plans d'eau permanents. Lorsque la récolte se fait à côté d'une bande riveraine, que la pente de la zone riveraine est < 40 % et que la densité de la couverture forestière est > 60 %, les compagnies doivent récolter uniformément le tiers des arbres dont le diamètre est e 10 cm (à 30 cm de hauteur) dans la bande riveraine de 20 mètres. Par conséquent, selon le règlement en vigueur, le tiers des arbres adjacents aux lacs (à moins de 20 mètres) sont récoltés dans les zones où se déroulent des opérations de récolte.

De plus, la plus grande partie de la forêt exploitée au cours des 25 dernières années sur la rive nord de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent (c'est-à-dire dans l'aire de nidification principale du Garrot d'Islande) était une forêt mature ancienne qui n'avait jamais été récoltée auparavant. Selon Chartrand (1999), près de la moitié de la superficie forestière qui est présentement déboisée sur la Côte-Nord du Québec date d'avant 1759. Nous estimons que ces anciennes forêts contiennent probablement une plus grande proportion de gros arbres (des arbres qui conviennent à la nidification du garrot) que la nouvelle forêt qui poussera durant les quelques prochaines décennies et qui sera abattue beaucoup plus jeune.

Chasse

Pour le moment, la chasse au Garrot d'Islande est permise, comme la chasse aux autres canards, dans tout l'est du Canada (c'est-à-dire au Labrador, à Terre-Neuve, à l'Île-du-Prince-Édouard, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick, où les maximums de prises et les maximums d'oiseaux à posséder sont respectivement de six et de douze), sauf au Québec, où on a adopté un règlement particulier dans le but de réduire la récolte de Garrots d'Islande. L'adoption d'une réglementation spéciale pour protéger l'espèce est d'autant plus justifiée (la où des individus se trouvent souvent en grands nombres) que ce garrot est plus facile à chasser que le Garrot à Sil d'or pour trois raisons principales : il se nourrit plus près du rivage que son congénère, se fait leurrer plus facilement et se rassemble souvent en groupes plus denses dans quelques zones précises.

Depuis 1995, la saison de chasse aux garrots se termine à la mi-novembre dans le district E au Québec, qui correspond à la portion du corridor du Saint-Laurent de Saint-Siméon à Port-Cartier sur la rive nord, de Rivière-du-Loup à l'extrémité est de la péninsule de Gaspé sur la rive sud, et à la baie des Chaleurs. Les importantes aires d'hivernage du Garrot d'Islande qui se trouvent dans le district E sont Baie-des-Rochers, Tadoussac, la baie des Anglais (Baie-Comeau), Franquelin-Mistassini, Mitis et Les Boules. En outre, la prise quotidienne maximale est de trois garrots (y compris des Petits Garrots) partout au Québec (comparativement à six pour les autres canards), et le maximum d'oiseaux à posséder, de six dans le district E (comparativement à douze ailleurs). Au Québec, une nouvelle zone de chasse interdite a aussi été établie en 1999 pour protéger les Garrots d'Islande hivernant dans le parc provincial du Bic (près de Rimouski sur la rive sud du Saint-Laurent), en particulier dans la baie du Ha! Ha! et dans l'anse à Mercier (P. Brousseau, SCF, comm. pers.). Par ailleurs, la chasse est interdite dans la seule grande aire d'hivernage pour le Garrot d'Islande au Nouveau-Brunswick, c'est-à-dire Dalhousie (M. Bateman, comm. pers.). Il n'existe pas de restrictions particulières à la chasse au Garrot d'Islande dans le Maine ni ailleurs dans l'est des États-Unis, dans les voies migratoires de l'Atlantique ou du Mississippi. Cela signifie qu'une personne peut prendre jusqu'à six Garrots d'Islande par jour à l'intérieur d'une saison de chasse de 60 jours dans les deux voies migratoires (G. Haas, United States Fish and Wildlife Service (USFWS), comm. pers.).

Bien qu'on ait adopté un règlement spécial dans le district E au Québec, d'importantes zones de concentration de Garrots d'Islande sont aussi situées dans d'autres districts de chasse où ne s'applique aucun règlement particulier. C'est le cas de la zone de La Malbaie-Pointe-au-Pic (y compris Cap-à-l'Aigle), située dans le district F (même si nous ignorons si on chasse régulièrement dans cette zone). En outre, de nombreux Garrots d'Islande sont déjà établis le long du corridor du Saint-Laurent en octobre (voir Larivée, 1993 et David, 1996), et une grande partie de la récolte semble se faire durant ce mois (Savard et Dupuis, 1999), c'est-à-dire avant la fin de la saison de chasse aux garrots dans le district E.

Entre 1968 et 1998, les chasseurs de l'Ontario, du Québec et des provinces de l'Atlantique ont retourné 475 ailes de Garrot d'Islande dans le cadre de l'Enquête nationale sur les prises. Selon le tableau 18, la plupart des oiseaux ont été récoltés au Québec (59,6 %) et au Nouveau-Brunswick (21,3 %) et les autres en Nouvelle-Écosse (7,4 %), à Terre-Neuve (5,9 %), en Ontario (4,6 %) et à l'Île-du-Prince-Édouard (1,3 %). Il faut toutefois faire preuve de prudence lorsqu'on compare les pourcentages d'ailes retournées dans chaque province en raison des différences interprovinciales quant à l'intensité de l'échantillonnage (H. Lévesque, SCF-CNRC-Hull, comm. pers.). D'après les ailes retournées par les chasseurs du Québec, il apparaît que plus de jeunes (58,8 %; 144/245) que d'adultes (41,2%; 101/245) ont été tués et, parmi les adultes, autant de mâles (49,5 %) que de femelles (50,5 %). La situation est assez différente au Nouveau-Brunswick, où 70,5% (62/88) des Garrots d'Islande récoltés étaient des adultes et 29,5 % (26/88), des immatures (tableau 18).

Tableau 18. Classification des ailes de Garrots d'Islande retournées pour l'Enquête nationale sur les prises du Service canadien de la faune, de 1968 à 1998 (Hélène Lévesque, SCF-CNRC-Hull)
ProvinceMâle adulteMâle immatureMâle âge inconnuFemelle adulteFemelle immatureFemelle âge inconnueAdulte sexe inconnuImmature sexe inconnuInconnuTotal
Québec506755152202531283
Nouveau-Brunswick4313018911412101
Nouvelle-Écosse740112004735
Ontario43156000322
Terre-Neuve215024003228
Île-du-Prince-Édouard4002000006
Total11010268973313655475

La Figure 6 montre le nombre d'ailes de Garrots d'Islande retournées chaque année par les chasseurs de sauvagine de l'est du Canada dans le cadre de l'Enquête nationale sur les prises du Service canadien de la faune. Entre trois (1996) et 36 (1972) ailes ont été retournées chaque année de 1968 à 1998 (moyenne = 15,3; écart-type = 8,8). On peut voir que l'espèce a été détectée dans la récolte depuis les premières années de l'Enquête, et que le taux de récolte a toujours été faible. Malheureusement, le nombre d'ailes de Garrots d'Islande retournées chaque année est trop faible pour donner une idée exacte du nombre total d'individus récoltés dans l'est du Canada. Les évaluations de récolte calculées à partir de petits échantillons peuvent en outre être biaisées lorsque quelques chasseurs spécialisés se trouvent parmi les chasseurs choisis au hasard pour participer à l'Enquête pendant une année donnée (H. Lévesque, SCF-CNRC-Hull, comm. pers. ; voir aussi l'annexe II in Gauthier et Aubry, 1996). Selon nous, le nombre de Garrots d'Islande récoltés chaque année dans l'est du Canada s'élève probablement à quelques centaines (100-400), et la plupart sont sans doute tués au Québec le long de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent. Bien sûr, il ne s'agit là que d'une hypothèse bien fondée : à notre avis, il faudrait faire un effort particulier (p. ex. une enquête visant spécifiquement la récolte de garrots) pour obtenir une estimation valide du nombre de Garrots d'Islande récoltés chaque année dans l'est du Canada.

La récolte totale de Garrots d'Islande dans les États américains de la voie migratoire de l'Atlantique semble très faible comparativement à la récolte dans l'est du Canada (G. Haas, USFWS, comm. pers.). Pour 1996, on n'a reçu que cinq ailes provenant de la voie migratoire de l'Atlantique, et la récolte a été évaluée à 360 oiseaux (lettre de G. Haas, USFWS, à G. Joder, Biodiversity Legal Foundation, le 19 février 1998). Cependant, comme dans l'est du Canada, le nombre d'ailes de Garrots d'Islande retournées chaque année est trop faible pour se faire une idée exacte du nombre d'individus récoltés. À notre avis, le nombre de Garrots d'Islande réellement récoltés chaque année dans l'est des États-Unis est probablement beaucoup plus faible que l'évaluation de 1996, et sans doute négligeable.

Figure 6.Nombre d'ailes de Garrots d'Islande retournées chaque année par les chasseurs de sauvagine de l'est du Canada pour l'Enquête nationale sur les prises du Service canadien de la faune, de 1968 à 1998 (Hélène Lévesque, SCF-CNRC-Hull)

Graphique indiquant le nombre d’ailes de Garrots d’Islande retournées chaque année par les chasseurs de sauvagine de l’est du Canada pour l’Enquête nationale sur les prises du Service canadien de la faune, de 1968 à 1998.

En résumé, même si on ne peut préciser le nombre absolu de Garrots d'Islande récoltés chaque automne dans l'est de l'Amérique du Nord, le fait que quelques centaines d'individus sont probablement tués chaque année pourrait constituer une menace pour une population aussi petite. Selon de récentes modélisations, la récolte d'oiseaux adultes a un lourd impact sur les oiseaux qui vivent longtemps et dont le potentiel de reproduction est faible comme le Garrot d'Islande (Goudie etal., 1994).

Récolte de subsistance

Il est possible qu'un certain nombre de Garrots d'Islande mâles soient tués chaque année dans les aires de mue situées sur les côtes de la baie d'Hudson, d'Ungava et Frobisher et du Labrador (figure 1). Toutes les aires de mue connues des mâles de l'espèce se trouvent en effet dans le nord du Canada, où la récolte de subsistance par les Autochtones est permise à l'année. Cependant, même si cette récolte peut constituer une grave menace pour les oiseaux en mue, qui ne volent pas et sont par conséquent très vulnérables durant quelques semaines chaque été, il est peu probable que ce soit le cas, car apparemment les Autochtones ne récoltent pas régulièrement les garrots.

La Bernache du Canada (Branta canadensis), l'Oie des neiges (Anser caerulescens) et l'Eider à duvet (Somateria mollissima) étaient de loin les espèces d'oiseaux le plus souvent récoltées par les Inuits du nord du Québec en 1979 et en 1980. D'autres oiseaux (guillemots, macreuses, plongeons, canards pilets et harles) étaient aussi récoltés, mais en moins grand nombre (environ dix fois moins), et aucun garrot n'a été signalé (Comité de recherche sur la récolte autochtone de la Baie James et du Nord québécois, 1982). De 1976 à 1980, des chasseurs de Tasiujaq (à l'embouchure de la baie des Feuilles, dans la baie Ungava, où se rassemblent sans doute beaucoup de garrots pour muer) ont récolté 6 656 Sufs de canards, 2027 Bernaches cravants (Branta bernicla) et canards, 1 244 Bernaches du Canada, 288 alcidés (guillemots) et quelques Oies des neiges et plongeons (Comité de recherche sur la récolte autochtone de la Baie James et du Nord québécois, 1988). Aucun garrot ne figurait parmi les espèces de la « catégorie des canards » (mais plutôt des Anas, des Somateria, des Melanitta perspicillata et des Mergus). Cela ne signifie pas nécessairement selon nous qu'aucun garrot n'a été récolté, mais plutôt que l'oiseau ne figure pas dans la liste des espèces de canards (régulièrement et ) traditionnellement récoltés par les Inuits du nord du Québec.

Introduction de poissons et perturbation par les pêcheurs

Bien que cela n'ait pas encore été confirmé dans l'est de l'Amérique du Nord, il est fort probable que les Garrots d'Islande préfèrent les lacs dont les populations de poissons sont réduites ou inexistantes. C'est le cas dans l'ouest du Canada (Eadie etal., 2000), et la préférence des oiseaux pour les petits lacs de tête au Québec le confirme (Robert etal., 2000, SCF-QC, données inédites). Les poissons consomment de préférence les plus gros individus de la communauté planctonique et ont tendance à les éliminer, à en réduire les effectifs ou à les forcer à devenir matures à une taille plus petite (Pope etal., 1973; Pope et Carter, 1975). Le Garrot à Sil d'or évite en général les lacs où il y a peu d'insectes aquatiques en raison de la forte pression des poissons insectivores (Ericksson, 1983; McNicol et Wayland, 1992). Par ailleurs, on sait que la disponibilité de lacs d'élevage offrant suffisamment de proies invertébrées est un facteur qui influe considérablement sur les déplacements terrestres des couvées de l'espèce (et donc sur le risque de mortalité) et sur leur survie (Eriksson, 1978; Wayland et McNicol, 1994). L'abondance de nourriture influe en outre sur la répartition des couvées de Garrots d'Islande en Islande (Einarsson, 1988). Par conséquent, l'introduction de poissons dans des lacs qui n'en contenaient pas au départ a probablement pour effet d'en réduire la qualité pour ce qui est de la nidification du Garrot d'Islande.

Au Québec, l'aire de nidification du Garrot d'Islande couvre de nombreuses zones d'exploitation contrôlée (Zones d'exploitation contrôlée), des réserves fauniques et des pourvoiries qui sont des zones gérées principalement en fonction des activités de pêche et de chasse (en plus de l'exploitation forestière). Il est reconnu que le gouvernement du Québec (Faune et Parcs Québec), en collaboration avec les gestionnaires des zones d'exploitation contrôlée et des pourvoiries, fait des efforts considérables pour introduire l'omble de fontaine (Salvelinus fontinalis) dans de nombreux lacs. La construction de routes pour l'exploitation forestière a rendu accessibles ces lacs, qui ne contenaient pas de poissons auparavant. Par exemple, on introduit depuis quelques décennies de la truite dans de nombreux lacs auparavant sans poisson de la zone d'exploitation contrôlée Chauvin, où ont été observées en 1998 et en 1999 toutes les couvées de Garrot d'Islande découvertes jusqu'à présent dans l'est de l'Amérique du Nord. Sur 67 lacs auparavant dépourvus de poissons, 42 (63 %) ont été ensemencés de truites entre 1981 et 1997, et tous les autres qui offrent un potentiel pour la truite le seront prochainement (J. Tanguay, comm. pers.). Il faut souligner que la zone d'exploitation contrôlée Chauvin ne constitue pas une exception et qu'une situation semblable existe dans toutes les zones d'exploitation contrôlée (J. Tanguay, comm. pers.), réserves fauniques et pourvoiries du Québec. On compte une centaine de ces zones (y compris deux réserves fauniques et dix-sept zones d'exploitation contrôlée) dans la région correpondant plus ou moins à l'aire de nidification principale du Garrot d'Islande au Québec.

En plus de réduire la qualité de l'habitat en introduisant des poissons, la perturbation des nids par les pêcheurs peut inciter les jeunes à abandonner les nids et faire augmenter la mortalité des canetons qui deviennent plus vulnérables aux prédateurs et aux interactions agressives avec les autres couvées. Au Québec, le point culminant de la pêche à la truite arrive en juin, ce qui correspond à la période d'incubation par les canes de Garrots d'Islande. La pêche à l'omble de fontaine est permise jusqu'au début de septembre, c'est-à-dire durant la période d'élevage des canetons. La plupart des lacs utilisés par le Garrot d'Islande dans la zone d'exploitation contrôlée Chauvin sont aussi fréquentés par les pêcheurs (C. Marcotte et M. Robert, obs. pers.).

Aménagement ou exploitation des côtes

La majeure partie de la population de l'Est du Garrot d'Islande est concentrée dans quelques secteurs du corridor du Saint-Laurent. L'exploitation commerciale de ces zones côtières peut nuire aux garrots. Par exemple, l'industrie de l'aquaculture peut monopoliser certains secteurs ou les polluer. La récolte commerciale de divers produits (p. ex. les algues et les oursins) peut modifier l'écosystème. De plus, des oiseaux peuvent se prendre dans les filets maillants des pêches locales. Les perturbations causées par la navigation de plaisance peuvent limiter l'utilisation de ces zones par les oiseaux. Les pêches aux crustacés peuvent avoir un impact sur la nourriture du garrot. Les aménagements hydroélectriques qui augmentent, réduisent ou coupent le débit des cours d'eau qui se jettent dans le Saint-Laurent peuvent modifier certains habitats côtiers. Toutes ces activités constituent des menaces potentielles pour la petite population de Garrots d'Islande de l'est de l'Amérique du Nord. Nous ne disposons malheureusement pas de données précises sur les activités qui touchent les garrots le long du corridor du Saint-Laurent ou ailleurs dans le nord du Québec et au Labrador. Nous savons cependant qu'il existe une pêche commerciale d'oursins dans le parc provincial du Bic, où de nombreux Garrots d'Islande se rassemblent à la fin de l'automne et au début du printemps.

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