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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur l’hespérie ottoé (Hesperia ottoe) au Canada

Transformation de l’habitat en milieu n’étant pas une prairie

Depuis les années 1850, plus de 99 p. 100 des prairies indigènes ont été labourées et converties en cultures en rangs ou en cultures de foin, ou encore soumises à un pâturage excessif (Samson et Knopf, 1994). Or, les milieux agricoles n’offrent aucune possibilité de survie à l’Hesperia ottoe. Il est probable qu’un grand nombre de prairies mixtes et de prairies sablonneuses restantes ont survécu parce que leur sol pauvre (sableux) ou leur relief accidenté les rendait impropre aux cultures en rangs. Cependant, presque toutes les prairies mixtes situées à l’ouest de Shilo ont été récemment converties en cultures de pommes de terre ou en gravières.

Pâturage

Les papillons spécialistes des prairies mixtes et des prairies sablonneuses, comme l’H. ottoe et l’H. dacotae, semblent très vulnérables aux effets du surpâturage (McCabe et Post, 1977; Royer et Marrone, 1992; Royer et Royer, 1998; Swengel, 1998a; Swengel et Swengel, 1999), qui peut réduire ou éliminer les plantes nectarifères essentielles aux adultes et les plantes hôtes essentielles aux chenilles. Le piétinement par le bétail peut tuer les chenilles et compacter le sol. Tous ces facteurs contribuent à rendre le milieu peu favorable aux deux hespéries (McCabe et Post, 1977). Dana (1997) a signalé que certaines graminées exotiques, comme le Poa pratensis et le Bromus inermis, finissent par devenir les espèces principales ou dominantes des prairies pâturées et par y réduire la richesse et la diversité de la flore indigène.

Bien que le surpâturage puisse éliminer les populations d’H. ottoe, le pâturage n’est pas toujours en soi nuisible à l’espèce (Dana, 1991; Swengel, 1998b). En effet, un pâturage léger en rotation peut lui être avantageux, en créant ou en maintenant des zones où la végétation a une structure de prairie mixte favorable à l’H. ottoe (Dana, 1991). Swengel (1998b) a d’ailleurs observé au Wisconsin une prairie qui faisait l’objet d’un pâturage léger et présentait un nombre relativement élevé de papillons spécialistes des prairies, surtout par rapport aux milieux brûlés ou laissés en jachère.

Fenaison

La fenaison peut nuire ou être avantageuse aux populations d’H. ottoe, selon le moment où elle est réalisée. Si on procède au fauchage avant ou durant la période de vol des adultes, des sources de nectar essentielles seront perdues et des graminées exotiques, comme le P. pratensis, seront favorisées (McCabe, 1981; Dana, 1997), avec pour conséquence possible la disparition de l’H. ottoe. Une fenaison réalisée plus tard dans l’été, lorsque les chenilles se nourrissent à l’intérieur des abris de feuilles, pourra aussi nuire à l’espèce. Par contre, un fauchage en fin de saison (fin septembre à octobre), lorsque les chenilles ont pénétré dans leur abri souterrain (Dana, 1991), réduira les effets négatifs causés par un fauchage précoce et pourra même être avantageux pour l’H. ottoe et d’autres spécialistes des prairies (McCabe, 1981; Skadsen, 1997; Swengel et Swengel, 1999). La fenaison des prairies et l’enlèvement des débris de coupe aident à maintenir la structure végétale en empêchant ou en retardant la succession des plantes ligneuses et en réduisant l’accumulation de la litière au sol. 

Brûlage dirigé et feux de brousse 

Les feux de brousse représentaient un élément important pour l’entretien de la flore et de la faune des prairies indigènes avant leur destruction (Bragg, 1995). Aujourd’hui, le brûlage dirigé ou maîtrisé est souvent utilisé par les gestionnaires pour maintenir la structure des terres herbeuses indigènes et les complexes floraux. Ce type de brûlage diffère des feux de brousse en ce sens que plusieurs prairies restantes sont brûlées beaucoup plus fréquemment (tous les trois ans dans certains cas), de façon plus complète (parfois d’une bordure à l’autre) et à des moments où des feux de brousse ne surviendraient pas en temps normal (Orwig et Schlicht, 1999). Bien que le brûlage dirigé puisse être utile pour maintenir la flore et certains insectes des prairies, il peut s’avérer désastreux pour d’autres espèces d’insectes (Swengel, 2001). Le brûlage de prairies isolées peut entraîner la disparition locale de certains insectes, surtout les spécialistes de l’habitat comme l’H. ottoe, l’H. dacotae et l’Oarisma poweshiek (Parker) (McCabe, 1981; Schlicht et Saunders, 1994; Swengel, 1996, 1998b, 2001; Orwig et Schlicht, 1999). Avant la destruction des prairies, les feux étaient dispersés, ce qui permettait aux hespéries des zones adjacentes n’ayant pas été perturbées de recoloniser les sites brûlés (Swengel, 1998b). Dans la situation actuelle, il n’est pas rare qu’aucune population source ne soit présente pour recoloniser un site laissé vacant par une population locale disparue. Dans les prairies du Minnesota, l’abondance des H. ottoe et des autres spécialistes de l’habitat a diminué davantage dans les sites brûlés que dans les sites fauchés (Swengel et Swengel, 1999; Swengel, 1996, 1998b). Dana (1991) a suggéré qu’un brûlage par rotation et dirigé au début du printemps pourrait être avantageux pour l’H. ottoe en augmentant la densité des plantes nectarifères et en éliminant une partie des nombreux débris qui pourraient avoir une incidence négative sur le développement des stades immatures. Il a été suggéré qu’un brûlage au début du printemps aurait moins d’incidence sur les chenilles qu’un brûlage réalisé à la fin du printemps, en été ou en automne, puisque celles-ci seraient encore dans leur abri souterrain à la surface ou au-dessous de la surface du sol. Toutefois, deux à quatre ans après un brûlage réalisé en début de printemps dans plusieurs réserves du Minnesota (Swengel, 1996), l’abondance des H. ottoe, des H. dacotae et de plusieurs autres papillons spécialistes de l’habitat n’était pas revenue à son niveau d’avant le brûlage, ce qui indique que ce type de brûlage représente une menace considérable pour l’espèce.

On n’effectue actuellement aucun brûlage dirigé dans le parc provincial Spruce Woods. Des feux de brousse qui se sont déclarés à la base militaire de Shilo à l’ouest du parc atteignent toutefois périodiquement celui-ci et pourraient avoir une incidence négative sur l’H. ottoe et d’autres insectes si de grandes zones du parc venaient à brûler.

Succession

Les prairies qui sont protégées des activités telles que le pâturage, la fenaison ou le brûlage dirigé peuvent devenir inadéquates pour l’H. ottoe en raison de la croissance d’arbustifs et de graminées plus hautes, d’une accumulation de la litière, d’une diminution des sources de nectar et de l’envahissement de plantes exotiques, telles que le B. inermis (McCabe, 1981; Dana, 1991; Dana, 1997).  

Il semble qu’une certaine forme de perturbation soit nécessaire au maintien de l’habitat de prairie adéquat pour l’H. ottoe. Étant donné les effets négatifs du brûlage dirigé, la meilleure solution pour éviter la succession est probablement un fauchage à la fin de l’été ou à l’automne. McCabe (1981) suggère que le meilleur temps pour faucher est en octobre, puisque cela ne semble avoir aucune incidence négative sur la faune et la flore des prairies à herbes hautes. Le Hook and Bullet Refuge au Minnesota est maintenu de cette façon depuis plus de 50 ans (McCabe, 1981). Il se peut toutefois que la fenaison soit impossible dans de nombreuses prairies mixtes et prairies sablonneuses habitées par l’H. ottoe en raison d’une topographie très accidentée. De petits brûlages dirigés par rotation réalisés au début du printemps pourraient constituer la seule façon de maintenir la flore et la faune à ces endroits. Avant la colonisation des prairies par les Européens, presque tous les habitats de prairie étaient entretenus par le pâturage périodique des bisons et les feux de brousse occasionnels. Comme la majeure partie de l’habitat était adéquate pour l’H. ottoe, les adultes étaient capables de recoloniser les habitats convenables adjacents lorsqu’ils étaient forcés de quitter les zones rendues temporairement inadéquates par le pâturage ou les incendies. Les habitats adéquats qui existent encore aujourd’hui sont séparés par de trop grandes distances pour permettre la recolonisation et doivent être entretenus de façon artificielle (McCabe, 1981).

Espèces exotiques

Les plantes exotiques comme l’euphorbe ésule (Euphorbia esula L.), le pâturin des prés (P. pratensis) et le brome inerme (B. inermis), représentent des menaces importantes pour les habitats de prairie indigène de l’Amérique du Nord. Lorsque ces espèces envahissent un site, elles peuvent faire concurrence aux plantes indigènes nécessaires à la survie de l’H. ottoe et d’autres spécialistes des prairies, et même réussir à les remplacer. Au Dakota du Nord, l’Hesperia dacotae a probablement été éliminé d’au moins un site qui avait été envahi par de l’E. esula (Royer et Royer, 1997). Compte tenu de leur sénescence précoce, les espèces P. pratensis et B. inermis ne conviennent pas aux chenilles d’H. ottoe (Dana, 1991). Les terres herbeuses qui deviennent dominées par ces espèces ne peuvent donc pas soutenir l’hespérie. Le traitement chimique utilisé pour maîtriser l’E. esula élimine souvent les sources de nectar nécessaires au papillon et pourrait avoir entraîné la disparition de l’H. dacotae dans plusieurs sites du Dakota du Nord (Royer et Marrone, 1992). L’E. esula était abondante dans les prairies mixtes aux environs d’Aweme et envahit actuellement le parc provincial Spruce Woods. Au Manitoba, des sources de nectar ont été éliminées en 2004 près de Criddle Estate (Aweme) à la suite d’un traitement chimique pour maîtriser l’E. esula.

Fragmentation de l’habitat

À l’origine, l’H. ottoe constituait probablement une seule population occupant la plupart des prairies mixtes qui couvraient presque entièrement les plaines du nord et du centre-sud de l’Amérique du Nord. On trouve aujourd’hui une série de populations isolées dispersées dans la plus grande partie de son aire de répartition historique (NatureServe, 2003). Au Canada, une seule population pourrait encore exister et aucun des sites canadiens connus n’est à moins de 150 km des populations des États-Unis. La population la plus proche au Dakota du Nord est considérée comme en péril (S1) (NatureServe, 2003). Les probabilités qu’une population canadienne disparue puisse être recolonisée par dispersion naturelle sont extrêmement faibles. Les petites populations isolées de cette espèce risquent davantage de disparaître en raison d’événements météorologiques inhabituels ou d’autres événements accidentels (Hanski et al., 1996).  

Capture d’individus pour des collections d’histoire naturelle

La capture d’individus pourrait représenter une menace pour l’espèce, puisque les populations sont très peu nombreuses (en supposant que l’on trouve toujours l’espèce au Canada). Les hespéries ne sont toutefois pas aussi populaires auprès des collectionneurs que d’autres espèces de papillons plus flamboyantes. Au Manitoba, il est actuellement illégal de capturer des individus d’H. ottoe sans permis scientifique.