Sauter l'index du livret et aller au contenu de la page

Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur l’hespérie du Dakota (Hesperia dacotae) au Canada

Menaces

 

Conversion de l’habitat en terres cultivées

Depuis les années 1850, plus de 99 p. 100 de la superficie de prairie indigène d’Amérique du Nord a été affectée aux cultures en rangs ou labourée, puis convertie en prairies de fauche (Samson et Knopf, 1994). Les terres cultivées ne conviennent absolument pas à l’hespérie du Dakota. Cependant, de nombreuses prairies reliques ont probablement échappé à ce sort, en raison de leur sol peu fertile (souvent très alcalin) ou de leur relief accidenté qui ne se prête pas aux cultures en rangs (McCabe, 1981). Près de Fannystelle, une prairie abritant une population d’hespérie du Dakota a été convertie en cultures en rangs depuis 1991. Cette conversion n’est probablement pas étrangère au fait que cette prairie se trouvait en terrain plat. Les prairies où se rencontrent presque toutes les autres populations d’hespérie du Dakota au Manitoba se trouvent en terrain plat et risquent donc d’être affectées à leur tour à des cultures en rangs. Les piètres conditions du sol contribuent cependant à réduire ce risque (Kennedy, comm. pers., 2002). 

Pâturage

Les prairies à grandes graminées et, tout particulièrement, les prairies à graminées mixtes semblent très vulnérables au surpâturage (McCabe et Post, 1977; Royer et Marrone, 1992; Royer et Royer, 1998), qui peut réduire ou éliminer les plantes nectarifères et plantes hôtes essentielles respectivement aux adultes et aux chenilles. Le piétinement par le bétail peut tuer les chenilles et compacter le sol. Tous ces facteurs contribuent à rendre le milieu peu favorable à l’hespérie du Dakota (McCabe, 1981). Au Minnesota, l’incidence néfaste du pâturage du bétail sur les effectifs de l’hespérie s’est révélée proportionnelle à l’intensité du pâturage (Dana, 1997). Dana (1997) a également noté que certaines graminées exotiques, comme le Poa pratensis et le Bromus inermis, deviennent les espèces principales ou dominantes dans les prairies pâturées et réduisent la richesse et la diversité de la flore indigène. Dans la région de Lundar, au Manitoba, les sources de nectar étaient rares dans les prairies pâturées, la plupart des graminées avaient été broutées jusqu’à une hauteur d’au plus 10 cm, et aucune hespérie du Dakota n’a été observée dans ces prairies. Au Dakota du Nord, l’hespérie du Dakota a rarement été trouvée dans les prairies pâturées. Les sources de nectar importantes, comme l’Oenothera serrulata, le Campanula rotundifolia, le Ratibida columnifera et l’Echinacea angustifolia, sont généralement éliminées, même par un pâturage de faible intensité. Les plantes à fleur qui n’attirent normalement pas l’hespérie du Dakota, comme les asclépiades, sont également laissées sur place par les animaux brouteurs (McCabe, 1981).

Bien que le surpâturage puisse éliminer une population d’hespérie du Dakota en un an dans les prairies à grandes graminées, il n’a pas que des effets néfastes (Dana, 1991). Dans ce type de prairie, un pâturage de faible intensité, rotatif ou non, peut avoir des effets bénéfiques en favorisant l’apparition de zones de graminées mixtes recherchées par l’hespérie (Dana, 1991). Schlicht (1997) a observé que l’hespérie du Dakota était abondante dans des prairies soumises à un pâturage de faible intensité, alors qu’elle était absente des prairies adjacentes n’ayant fait l’objet d’aucune intervention récente.

Fauchage

Le fauchage peut avoir un effet positif ou négatif sur les populations de l’hespérie du Dakota, selon le moment de l’année où il est pratiqué. Le fauchage des prairies et l’élimination des résidus contribuent à préserver la structure de la végétation en prévenant ou retardant la succession vers une végétation ligneuse et en empêchant l’accumulation de litière à la surface du sol. Toutefois, le fauchage d’une prairie avant ou durant la période de vol de l’hespérie élimine les sources de nectar essentielles à la survie du papillon et favorise la croissance de diverses graminées exotiques, comme le Poa pratensis (McCabe, 1981; Royer et Marrone, 1992; Dana, 1997). Ces changements peuvent faire disparaître l’hespérie du Dakota de cette prairie.

Le fauchage tardif (pratiqué en septembre ou octobre) a moins d’effets néfastes que le fauchage hâtif et peut même être très bénéfique pour l’hespérie du Dakota (McCabe, 1981; Skadsen, 1997; Swengel et Swengel, 1999). Dans l’est du Dakota du Nord et du Dakota du Sud, la plupart des populations de cette hespérie se rencontrent dans des prairies qui sont fauchées tard en automne (McCabe, 1981; Skadsen, 1997). Par ailleurs, lors d’un inventaire systématique réalisé dans trois États des États-Unis, l’hespérie du Dakota a été observée en nombre beaucoup plus élevé dans les prairies qui avaient été fauchées en automne que dans celles qui n’avaient subi aucune intervention récente ou avaient été pâturées ou brûlées (Swengel et Swengel, 1999). La même tendance semble exister chez de nombreuses populations au Manitoba. En effet, dans la région de Lundar, au moins 14 des 17 sites où l’hespérie a été trouvée semblaient soumis à un fauchage tardif. Selon Kennedy (comm. pers., 2002), la plupart de ces sites sont fauchés tous les deux ans seulement, en partie parce qu’il y a très peu de fourrage en début de saison. Dans les prairies à grandes graminées, bon nombre des graminées indigènes parviennent à maturité plus tard que les graminées exotiques. Les deux sites situés au sud de Griswold semblent également soumis à un fauchage tardif, car plusieurs grosses balles de foin étaient présentes dans ces prairies au moment où elles ont été visitées, en 2002. Dans la plupart de tous ces sites, l’hespérie du Dakota était commune. Durant la période de vol du papillon, les graminées mortes sur pied étaient beaucoup moins nombreuses dans les sites fauchés que dans les sites n’ayant subi aucune intervention. L’absence de graminées mortes sur pied peut faciliter l’accès aux plantes nectarifères. Les zones de graminées relativement courtes, recherchées par les adultes durant la période d’accouplement, sont également plus nombreuses dans les sites fauchés que dans les sites non fauchés.

Brûlage dirigé

Autrefois, avant la destruction des prairies, les feux de friche jouaient un rôle important dans le maintien de la flore et de la faune de ce milieu (Bragg, 1995). Aujourd’hui, les aménagistes ont souvent recours au brûlage dirigé pour préserver la structure des prairies indigènes et leurs complexes floristiques. Les brûlages dirigés sont souvent beaucoup plus fréquents (jusqu’à une fois aux trois ans) que les feux de friche et peuvent être effectués à des moments de l’année où les feux de friche ne se déclarent généralement pas. Ils peuvent en outre viser une plus grande partie, ou même la totalité, de chaque prairie relique (Orwig et Schlicht, 1999). Le brûlage dirigé peut être bénéfique pour la flore des prairies, mais il peut avoir des effets dévastateurs pour les populations de certains insectes (Swengel, 2001). Dans les prairies isolées, il peut entraîner la disparition locale de certaines espèces, en particulier de celles qui sont confinées à des habitats très particuliers, comme l’Hesperia dacotae et l’Oarisma poweshiek (McCabe, 1981; Schlicht et Saunders, 1994; Swengel, 1996; 1998; Orwig et Schlicht, 1999). Avant la destruction des prairies, le brûlage se pratiquait de façon isolée, et les hespéries pouvaient recoloniser les sites brûlés à partir de secteurs adjacents non touchés (Swengel, 1998). Aujourd’hui, il n’y a souvent aucune population pouvant assurer la recolonisation d’un milieu brûlé soudainement privé de sa population locale. Dans les prairies du Minnesota, l’hespérie du Dakota et d’autres espèces spécialistes de ce milieu étaient significativement moins abondantes dans les prairies qui avaient subi un brûlage dirigé que dans celles qui avaient été fauchées (Swengel et Swengel, 1999; Swengel, 1996; 1998). Le brûlage dirigé pourrait avoir causé la disparition de l’hespérie du Dakota dans la dernière prairie où elle était encore présente en Iowa (Orwig et Schlicht, 1999). Selon Dana (1991), le brûlage dirigé pratiqué en rotation au début du printemps pourrait favoriser l’hespérie du Dakota en provoquant une augmentation de la densité des plantes nectarifères et en réduisant le volume de litière au sol qui, autrement, pourrait nuire au développement des stades immatures. Le brûlage pratiqué tôt au printemps aurait également moins d’effets néfastes pour les chenilles qu’un brûlage réalisé à la fin du printemps, en été ou en automne, parce que les chenilles sont alors encore dans leur abri, sous la surface du sol. Toutefois, dans plusieurs réserves du Minnesota, l’hespérie du Dakota et plusieurs autres papillons diurnes spécialistes des prairies demeuraient moins abondants deux à quatre ans après un brûlage printanier qu’avant le brûlage (Swengel, 1996). Ces résultats montrent que le brûlage constitue une grave menace pour cette hespérie.

Au Manitoba, l’hespérie du Dakota a été découverte tout récemment, en 2000, dans la Réserve de prairie d’herbes longues du Manitoba (Britten, comm. pers., 2002). Toutefois, en dépit de recherches passablement intensives, aucun adulte n’a été observé dans la Réserve en 2002. Il se peut que l’hespérie du Dakota ait disparu de ce site ou qu’elle y soit encore présente en très faible nombre. D’autres recherches sur le terrain s’imposent pour confirmer cette hypothèse. Le brûlage dirigé pratiqué en rotation au début du printemps a été la principale stratégie utilisée pour prévenir la croissance de la végétation ligneuse et préserver la flore prairiale indigène de cette Réserve. Au cours du printemps 2002, plus de 50 p. 100 de la Réserve a brûlé, dont une importante section à cause d’un feu non planifié (Borkowsky, comm. pers., 2002). Durant l’étude de 2002, il est devenu très clair que les papillons diurnes étaient moins abondants dans les sections brûlées que dans les sections non brûlées. Des dénombrements subséquents (d’une durée de 15 minutes) ont confirmé cette première impression. L’abondance des papillons diurnes dans les dix sites de prairie à grandes graminées brûlés au printemps 2002 (seulement deux avaient brûlé en 2001) s’élevait à moins de 6 p. 100 de celle observée dans les sept sites épargnés par le feu depuis au moins deux ans (les nombres moyens d’individus observés dans les sites brûlés et non brûlés s’élevaient à respectivement 2,8 et 46,7 individus). Les sites brûlés abritaient également moins d’espèces que les sites non brûlés (1,6 et 9,6 espèces, respectivement). Cette dernière donnée doit cependant être interprétée avec prudence, car l’abondance des papillons n’a pas été mesurée avant 2002. Il se peut que le brûlage dirigé printanier, conjugué aux feux de friche, ait réduit les effectifs de l’hespérie du Dakota. Comme il ne restait que très peu de litière à la surface du sol dans les secteurs qui avaient été brûlés, il est fort probable que tous les insectes présents dans la litière ou même légèrement sous la surface du sol ont été tués par le feu. Des études additionnelles s’imposent pour examiner les effets du brûlage printanier effectué en rotation sur l’abondance et la diversité des papillons diurnes dans les prairies à grandes graminées. 

Succession

Les prairies qui sont protégées de toute intervention telle que le pâturage, le fauchage et le brûlage dirigé peuvent rapidement devenir inhospitalières pour l’hespérie du Dakota, par suite de la croissance d’arbustes ligneux et de grandes graminées, de l’accumulation de litière, de l’amenuisement des sources de nectar et de l’envahissement par de nombreuses plantes exotiques, comme le Bromus inermis (McCabe, 1981). L’hespérie du Dakota était significativement moins abondante dans les prairies n’ayant fait l’objet d’aucune intervention que dans les prairies fauchées en automne (Swengel et Swengel, 1999). Aucune étude systématique n’a été réalisée pour évaluer l’impact de la succession sur les populations canadiennes d’hespérie du Dakota.

La perturbation d’une forme ou une autre semble nécessaire à la persistance des prairies propices à l’hespérie du Dakota. Compte tenu des effets néfastes du brûlage dirigé, la meilleure stratégie pour prévenir la succession végétale pourrait être de faucher les prairies à la fin de l’été ou en automne. Selon McCabe (1981), le fauchage devrait être pratiqué en octobre, puisqu’il ne semble alors avoir aucun impact sur la flore et la faune des prairies à grandes graminées. Cette stratégie est appliquée avec succès depuis plus de 50 ans dans le refuge Hook and Bullet, au Minnesota (McCabe, 1981). Avant l’arrivée des premiers colons européens dans les prairies, les feux de friche occasionnels et le broutage périodique par les bisons assuraient la pérennité de la plupart des milieux de prairies. Comme une bonne partie de ces milieux convenaient à l’hespérie du Dakota, les adultes pouvaient trouver refuge dans des milieux favorables adjacents lorsqu’ils étaient forcés de quitter les zones de prairie rendues temporairement inhospitalières par les bisons ou le feu. Aujourd’hui, les quelques prairies reliques favorables sont trop éloignées les unes des autres pour qu’une telle recolonisation puisse se produire, et ces milieux doivent être maintenus par des moyens artificiels (McCabe, 1981).

Espèces exotiques

Les plantes exotiques comme l’euphorbe ésule (Euphorbia esula L.), le pâturin des prés (Poa pratensis) et le brome inerme (Bromus inermis) constituent des menaces importantes pour les prairies indigènes d’Amérique du Nord. Une fois que ces mauvaises herbes ont envahi un site, elles peuvent y éliminer les espèces indigènes essentielles à l’hespérie du Dakota et rendre le milieu inhospitalier pour cette dernière. L’invasion par l’euphorbe ésule est directement responsable de la disparition de l’hespérie du Dakota dans au moins un site au Dakota du Nord (Royer et Royer, 1997). Parce qu’ils présentent une sénescence précoce, le pâturin des prés et le brome inerme ne peuvent pas être utilisés par les chenilles de l’hespérie (Dana, 1991). L’hespérie du Dakota est donc incapable de survivre dans les prairies qui sont maintenant dominées par ces graminées exotiques. Les herbicides chimiques utilisés contre l’euphorbe ésule éliminent souvent les plantes nectarifères essentielles, et ils ont été incriminés dans la disparition de l’hespérie du Dakota de plusieurs sites du Dakota du Nord (Royer et Marrone, 1992). L’ampleur de la menace que représentent les plantes exotiques pour les milieux prairiaux et l’hespérie du Dakota au Manitoba demeure à déterminer.

Fragmentation de l’habitat

Autrefois, l’hespérie du Dakota formait essentiellement une seule population et occupait la majeure partie des prairies à grandes graminées et à graminées mixtes qui recouvraient de façon presque continue les plaines du centre-nord de l’Amérique du Nord. Aujourd’hui, dans la majeure partie de son aire, elle forme une série de populations isolées et semble incapable de se disperser sur plus d’un kilomètre (Cochrane et Delphey, 2002). Par conséquent, à moins qu’une population source existe dans un rayon d’un kilomètre, il est peu probable qu’une population éliminée par le feu, le surpâturage ou d’autres causes puisse se reconstituer par immigration (McCabe, 1981; Swengel, 1998). Au Canada, il ne reste plus que trois centres de population, et aucun d’entre eux ne se trouve à moins de 100 km de son voisin ou d’autres centres situés aux États-Unis. Si un de ces centres venait à disparaître, il ne pourrait donc pas se reconstituer par dispersion naturelle. Les petites populations isolées d’hespérie du Dakota risquent davantage d’être éliminées par des phénomènes météorologiques inhabituels ou d’autres événements fortuits (Schlicht et Saunders, 1994; Hanski et al., 1996). La population établie près de Griswold occupe peut-être un territoire suffisamment grand (300 ha) pour être relativement protégée des effets néfastes des phénomènes naturels. Dans la région des lacs, certaines des 17 populations existantes sont peut-être reliées par la dispersion et, de ce fait, risquent probablement moins de disparaître dans un avenir rapproché. Ce risque pourrait cependant augmenter si la fragmentation des milieux prairiaux s’accentuait dans la région.

Collecte de spécimens d’histoire naturelle

Avec l’effectif actuel des populations, la collecte de spécimens d’histoire naturelle ne présente probablement pas une menace grave pour l’hespérie du Dakota. Les hespéries sont généralement moins prisées par la plupart des collectionneurs que d’autres groupes de papillons diurnes plus spectaculaires. Au Manitoba, il faut un permis pour récolter des spécimens de cette espèce à des fins scientifiques.

Autres menaces

La prolifération de grandes exploitations porcines pourrait représenter une menace importante pour l’hespérie du Dakota au Manitoba (Duncan, comm. pers., 2004). L’épandage de lisier de porc pour la fertilisation des prairies indigènes risque d’altérer la composition de la flore et pourrait rendre le milieu inhospitalier pour l’hespérie.

Avec l’expansion continue de l’agriculture dans la région, les pressions visant à accroître le drainage dans de nombreuses prairies à grandes graminées pourraient s’intensifier (Duncan, comm. pers., 2004). De nombreuses prairies indigènes comportent de vastes sections humides, en particulier au début du printemps. L’accroissement du drainage pourrait modifier la flore de ces prairies et, dans certains cas, favoriser l’hespérie du Dakota en causant une augmentation de la superficie des sections mésiques occupées par cette dernière.