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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la léchéa maritime au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

Changements climatiques et hausse du niveau de la mer

L’ensemble de la communauté scientifique s’entend aujourd’hui sur l’existence des changements climatiques causés par les humains et sur le fait que l’élévation mondiale des températures provoquera une hausse du niveau de la mer ainsi qu’une augmentation de la force et de la fréquence des tempêtes (Houghton et al., 1996; Shaw, 2001; Kont et al., 2003; Environnement Canada, 2006). Parkes et al. (2006) ont mesuré une augmentation statistiquement significative des tempêtes de vent dans le sud du golfe Saint-Laurent depuis les années 1980 et répertorié plusieurs effets de cette hausse, dont une fréquence accrue des inondations, un plus fort taux d’érosion et l’apparition plus fréquente de percées dans les dunes des cordons littoraux (Environnement Canada, 2006). O’Carroll et al. (2006a) ont mesuré une diminution nette de la superficie de plages et de dunes sur la côte sud-est du Nouveau-Brunswick de 1944 à 2001 (cependant, le secteur analysé ne comprend aucun des sites d’occurrence de la léchéa maritime). On ne dispose d’aucune donnée à cet égard sur les systèmes dunaires de l’Île-du-Prince-Édouard, mais des observations ponctuelles semblent indiquer que plusieurs dunes de cordon littoral rétrécissent à mesure que leur face extérieure recule (R. Curley, Department of Environment, Energy and Forestry de l’Île-du-Prince-Édouard).

Des observations faites sur le terrain montrent que l’habitat idéal de la léchéa maritime est très rarement inondé par les tempêtes. Une force et une fréquence accrues des tempêtes, en s’ajoutant à une hausse du niveau de la mer, auraient sans doute pour effet de convertir certaines communautés de hudsonie tomenteuse et de léchéa maritime en communautés dominées par l’ammophile à ligule courte, convenant moins à la léchéa maritime. Les effets de l’érosion due aux tempêtes ne se limitent pas nécessairement aux secteurs directement exposés à l’inondation, car l’érosion du bas des dunes risque de déstabiliser leur crête et d’en modifier les communautés végétales.

Plusieurs sites d’occurrence de la léchéa maritime ont déjà subi, au cours des dernières années, des modifications appréciables dues aux fortes tempêtes, et des pertes d’habitat et d’effectif ont été observées dans les populations de léchéa maritime. La section nord de la dune de Bouctouche et plusieurs sections des dunes Kouchibouguac-Sud, Richibouctou-Nord et Richibouctou-Sud ont été altérées par de très fortes marées et des ondes de tempête importantes en janvier et en octobre 2000 (Shaw, 2001; Environnement Canada, 2006). L’érosion due aux vagues a ouvert des percées, ce qui a éliminé la végétation localement et abaissé la hauteur des avant-dunes. Les secteurs touchés sont devenus plus exposés aux inondations de tempête, et plusieurs ont été à nouveau altérés presque chaque année par la suite (D.M. Mazerolle, obs. pers.). Dans la partie nord de la dune de Bouctouche, la densité de la population de léchéa maritime a baissé dans environ 25 p. 100 de la superficie occupée, et certaines colonies ont été éliminées par l’accumulation de sable due à l’inondation (D.M. Mazerolle, obs. pers.). La densité de la population présentait également une tendance à la baisse dans les sections de la dune Richibouctou-Nord récemment perturbées par des tempêtes (D.M. Mazerolle, obs. pers.).

Des projections pertinentes du futur niveau relatif de la mer (intégrant à la fois la hausse du niveau de la mer et la subsidence natuelle des terres) et de la fréquence future des ondes de tempête sont disponibles, mais uniquement pour les sites du sud-est du Nouveau-Brunswick, dont les populations de léchéa maritime sont justement parmi les plus vulnérables, à cause de la hauteur relativement faible des dunes. Selon ces projections, les sites situés à 3,1 m, à 3,2 m et à 3,3 m d’altitude devraient être perturbés par les tempêtes respectivement 4,5, 5,5 et 3,8 fois plus souvent à compter de 2100 (Parkes et al., 2006). Environnement Canada (2006) a employé des cartes altimétriques numériques pour déterminer quels secteurs seraient inondés par une onde de tempête atteignant 4 m au dessus du niveau actuel de l’océan. (Il faut se rappeler que la hausse du niveau de la mer prévue pour 2100 est de 53 à 60 cm ± 30 cm [Forbes et al., 2006].) Les secteurs ainsi inondés renferment environ 90 p. 100 de la population de léchéa maritime de la dune de Bouctouche et environ 50 p. 100 de celles de Richibouctou-Sud et de Kouchibouguac-Sud. De plus, en calculant le bilan des sédiments, on constate que la dune de Bouctouche a une capacité particulièrement limitée de contrer les effets de l’érosion et est donc la plus menacée par les effets des changements climatiques (O’Carroll et al., 2006). La plupart des populations de léchéa maritime situées ailleurs que dans le sud-est du Nouveau-Brunswick se trouvent à des altitudes légèrement supérieures ou sont protégées par des avant-dunes plus hautes et seraient donc sans doute moins touchées.

Les dunes sont des systèmes naturellement dynamiques, et toute espèce végétale poussant dans ce milieu est jusqu’à un certain point adaptée au déplacement des dunes et au dépôt de sable. Les spécialistes de la géomorphologie côtière ne sont pas en mesure de prédire quelle sera la superficie totale de dunes à tout moment du futur, même dans le cas des dunes les plus étudiées de la région (Dominique Bérubé, ministère des Ressources naturelles du Nouveau-Brunswick, comm. pers.), et il est impossible d’écarter la possibilité que l’habitat et les populations de léchéa maritime suivent simplement le déplacement des dunes causé par la hausse du niveau de la mer. Cependant, des portions appréciables des sites du sud-est du Nouveau-Brunswick se trouvent à une altitude telle que l’habitat de l’espèce devrait subir, d’ici 90 ans, des pertes ou une dégradation dues à l’augmentation de la force et de la fréquence des tempêtes. Il est impossible de déterminer l’importance des pertes qui pourraient survenir au cours des 30 prochaines années, soit trois fois la durée estimative maximale de chaque génération de l’espèce.


Superficie limitée et spécificité de l’habitat

Autour du golfe Saint-Laurent, la léchéa maritime a une aire de répartition très restreinte, et son habitat est très spécifique, la plante ne poussant que dans les grands systèmes dunaires stabilisés. Cette spécificité de l’habitat est sans doute la principale raison de la rareté du taxon. Les dunes de cordon littoral ont une superficie totale de 3 377 ha à l’Île-du-Prince-Édouard, ce qui équivaut à seulement 0,6 p. 100 du territoire de la province (Department of Agriculture and Forestry de l’Île-du-Prince-Édouard, 2003). Cette proportion est beaucoup plus faible dans le cas du Nouveau-Brunswick. Selon les relevés, seulement une petite portion de cette superficie de dunes peut servir d’habitat à la léchéa maritime, et des populations connues sont présentes dans la majorité des secteurs renfermant un habitat convenant à l’espèce dans le sud du golfe Saint-Laurent.


Circulation de véhicules tout-terrain et de piétons

L’utilisation récréative de véhicules tout-terrain (VTT) dans les milieux naturels connaît une croissance rapide partout en Amérique du Nord (voir Groom et al., 2007), et le nombre d’utilisateurs atteint déjà presque 45 000 au Nouveau-Brunswick seulement (Groupe de travail sur les véhicules tout-terrain du Nouveau-Brunswick, 2001). L’utilisation de VTT dans les écosystèmes côtiers tels que les dunes et les marais salés est fréquente au Nouveau-Brunswick et à l’Île-du-Prince-Édouard, malgré les lois et autres mesures visant à interdire cette pratique. Dans les dunes, de nouvelles pistes peuvent se former après seulement quelques passages de VTT, et la glace, en hiver, rend accessibles aux VTT les sites insulaires les plus éloignés. Par conséquent, l’effet des VTT constitue une menace pour la plupart des populations de léchéa maritime.

Cependant, on a observé des traces récentes de VTT uniquement dans la population de la dune Richibouctou-Sud et dans une des deux parties de la population de l’île Fox. Dans le parc provincial Cabot Beach, une seule piste de VTT traverse la dune près de la population de léchéa maritime, dans le sens de la largeur, et elle ne semble nuire à aucun individu. De vieilles traces de VTT sont visibles dans les deux populations de la dune de Bouctouche et dans celle de l’île Richibouctou-Sud, mais l’accès des VTT à ces secteurs est maintenant limité, depuis l’aménagement d’un centre d’interprétation et d’un trottoir de bois sur la dune de Bouctouche, en 1997, et depuis l’apparition d’un profond canal traversant la dune Richibouctou-Sud, en 1995.

Les VTT ont eu l’effet le plus notable sur la population de la dune Richibouctou-Sud, destination populaire de camping, de chasse et de randonnée en VTT. Dans ces endroits, ces véhicules circulent souvent dans les avant-dunes et les couloirs interdunaires, où leurs traces traversent plusieurs grandes colonies de léchéa maritime et ont provoqué des creux de déflation. D.M. Mazerolle (obs. pers., 2003) a observé des individus de léchéa maritime sur le bord des traces, mais il n’y avait généralement aucun individu à l’intérieur des traces, ce qui indique que des individus ont été détruits. Cependant, même dans cette dune, l’effet global des VTT demeure pour le moment assez faible par rapport à l’ensemble de la population. Il est également important de noter que dans certains cas, comme à l’île Fox et à l’extrémité sud de la population de la dune Richibouctou-Sud, des individus poussent à l’intérieur et dans les environs immédiats de traces de véhicules; il semble que la perturbation causée par les VTT peut créer des microsites convenant à la germination.

Il arrive que le piétinement par les piétons détruise des individus de léchéa maritime, comme il a été observé dans la dune Kouchibouguac-Sud et dans la dune de Bouctouche, dont les plages sont très populaires, mais l’effet global du piétinement sur l’ensemble de ces populations semble très faible. La plupart des autres sites, sauf celui du parc provincial Cabot Beach, sont probablement trop éloignés ou rarement visités pour que le piétinement soit un facteur significatif, mais le camping occasionnel ou la construction illicite de chalets pourraient nuire à certaines occurrences. Les sites où poussent la hudsonie tomenteuse et la léchéa maritime sont souvent choisis comme emplacements de camping ou de construction de chalet, en raison de leur faible densité d’ammophile à ligule courte, plante haute et rude.


Isolement et fragmentation

Comme les populations du Nouveau-Brunswick sont séparées de celles de l’Île-du-Prince-Édouard par plus de 55 km d’eau libre et d’un habitat ne convenant pas à l’espèce, un échange génétique entre les deux provinces paraît très peu probable. De même, comme chacune des régions d’occurrence figurant au tableau 1 est séparée de toute autre de ces régions par au moins 19 km, un rétablissement par migration entre régions est peu probable. L’interaction génétique entre populations d’une même région d’occurrence est beaucoup plus plausible, car plusieurs populations ne sont séparées entre elles que par quelques kilomètres d’un habitat qui convient peu ou qui ne convient pas du tout à l’espèce. Il n’existe aucune information sur la génétique des populations de léchéa maritime, mais on sait que le faible flux génétique caractérisant les populations petites et isolées peut entraîner une dérive génétique, une dépression de consanguinité et une perte de variabilité génétique (Karron, 1991; Newman et Tallmon; 2001; Oostermeijer et al., 2003), qui risquent d’exposer ces populations à un risque accru d’extinction (Barrett et Kohn, 1991).

Les facteurs de perturbation anthropiques, ou naturels mais modifiés par les changements climatiques, sont peut-être en train d’accroître la fragmentation des populations de léchéa maritime, en créant des percées dans les cordons littoraux, en faisant disparaître un habitat convenable et en transformant des communautés dominées par l’ammophile en sables dénudés périodiquement inondés convenant encore moins à la léchéa maritime. Dans la population de la dune Richibouctou-Sud, l’effet combiné de la circulation des VTT et de l’action des tempêtes a ouvert une grande percée et ainsi créé une nouvelle île, l’île « Richibouctou-Sud » (Éric Tremblay, parc national Kouchibouguac, comm. pers.; Dominique Bérubé, ministère des Ressources naturelles du Nouveau-Brunswick, comm. pers.). Les individus se trouvant dans cette nouvelle île sont donc maintenant séparés des autres occurrences par environ un kilomètre d’eaux libres et d’un habitat ne convenant pas à l’espèce, et on ne sait pas jusqu’à quel point un échange de propagules est possible à cette distance.


Hybridation

L’hybridation peut augmenter la pression de compétition s’exerçant sur l’un ou l’autre des parents et ainsi entraîner l’apparition de génomes de plus en plus dilués (Levin et al., 1996). Selon Hodgdon (1938), le Lechea maritima s’hybride communément avec les autres espèces de ce genre, y compris avec le L. intermedia, qui se rencontre également au Nouveau-Brunswick et à l’Île-du-Prince-Édouard dans divers habitats secs dégagés. Les hybrides ainsi obtenus peuvent avoir un aspect intermédiaire ou ressembler étroitement à l’un ou l’autre des parents et donc souvent être difficiles à détecter (Hodgdon, 1938). Les deux espèces poussaient assez près l’une de l’autre à l’île Hog, dans le parc provincial Cabot Beach et dans la partie nord de la dune de Bouctouche, mais aucun signe d’hybridation n’a été trouvé. Donc, aucune observation directe n’indique que l’hybridation est une menace.


Aménagement foncier

Les zones côtières du Nouveau-Brunswick et de l’Île-du-Prince-Édouard ont connu un aménagement foncier considérable durant la dernière partie du XXe siècle (Ministère de l’Environnement et des Gouvernements locaux du Nouveau-Brunswick, 2001, Prince Edward Island DAF, 2003), ce qui a causé des pertes et des fragmentations d’habitat (Stewart et al., 2003).

L’empiétement de l’expansion résidentielle sur les zones côtières a une incidence sur l’habitat dunaire du Nouveau-Brunswick (D.M. Mazerolle, obs. pers.), mais les sites de populations de léchéa maritime ne sont sans doute pas menacés, étant pour la plupart protégés ou relativement inaccessibles. Les activités récréatives intenses se déroulant pendant les mois d’été posent problème pour certaines populations, car les plages et les dunes des zones protégées sont souvent ciblées par le tourisme régional. D.M. Mazerolle (obs. pers.) a constaté que des colonies de léchéa maritime avaient été piétinées sur la dune Kouchibouguac-Sud et sur la dune de Bouctouche, par exemple, et un tel problème pourrait aussi exister dans le parc provincial Cabot Beach.