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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la léchéa maritime au Canada

Habitat

Besoins en matière d’habitat

Au Canada, le Lechea maritima est une espèce strictement côtière, poussant dans de grands systèmes dunaires relativement stabilisés. L’espèce se rencontre généralement en terrain dégagé, sur substrat sableux, pratiquement dépourvu d’horizons pédologiques développés, à humidité limitée et à faible teneur en éléments nutritifs. L’espèce ne semble pas tolérer les conditions caractérisant les dunes très mobiles. La plupart des populations connues se trouvent dans des sites qui ne sont pratiquement jamais inondés par la mer et qui fournissent une protection partielle contre les vents du large, les embruns salés et les dépôts de sable dus aux tempêtes. Il s’agit souvent du versant intérieur d’avant-dunes, de crêtes de dunes secondaires stabilisées ou de terrains secs vallonnés ou plats interdunaires ou associés aux arrière-dunes. L’habitat se distingue souvent par la présence d’arbustes bas, particulièrement la hudsonie tomenteuse (Hudsonia tomentosa) et le raisin-d’ours (Arctostaphylos uva-ursi), qui ont souvent une couverture supérieure à 40 p. 100, alors que les secteurs voisins sont plutôt dominés par une graminée, l’ammophile à ligule courte (Ammophila breviligulata), qui tolère davantage la perturbation. Les travaux de terrain ont révélé que l’association entre léchéa maritime et hudsonie tomenteuse est particulièrement forte. En effet, dans la plupart des populations, presque tous les individus de léchéa maritime poussaient avec la hudsonie tomenteuse ou à proximité, et cet arbuste bas formait des colonies localement dominantes et parfois étendues. La strate herbacée des sites était généralement clairsemée et composée d’ammophile à ligule courte ainsi que d’espèces telles que le carex silicicole (Carex silicea), le carex à fruits glabres (Carex tonsa), la gesse maritime (Lathyrus japonicus), l’aster de Nouvelle-Belgique (Symphyotrichum novi-belgii), le jonc de la Baltique (Juncus balticus) et la verge d’or toujours verte (Solidago sempervirens). La couverture lichénique était souvent appréciable.

Sur les îles Portage et Fox de la baie de Miramichi, au Nouveau-Brunswick, l’habitat de la léchéa maritime est différent. L’espèce y pousse sur de vieilles dunes situées assez loin de la côte, dans une forêt clairsemée dominée par le pin gris (Pinus banksiana) et le pin rouge (Pinus resinosa), accompagnés du pin blanc (Pinus strobus), du bouleau gris (Betula populifolia) et du peuplier faux-tremble (Populus tremuloides), avec couverture basse de hudsonie tomenteuse, de raisin d’ours et de lichens. Dans ces deux sites, les populations sont plus petites que dans les autres sites du Nouveau-Brunswick. De plus, comme l’espèce y pousse uniquement dans les endroits les plus dégagés de la forêt, il semble que cet habitat ne soit pas optimal, car le couvert arborescent, avec son ombrage partiel, tend à éliminer l’espèce par compétition.

Une telle compétition était également manifeste à l’île Hog, à l’Île-du-Prince-Édouard, où de vastes secteurs sont dominés par une couverture dense de corème de Conrad (Corema conradii) et de raisin d’ours. Ces secteurs semblent correspondre à un stade plus avancé de la succession, étant situés sur des dunes particulièrement vieilles ou stables par rapport à celles des autres sites. Dans ces secteurs, la hudsonie tomenteuse, espèce associée à la léchéa maritime, était restreinte aux marges des percées occasionnellement présentes dans la communauté de corème, tandis que la léchéa maritime était entièrement absente. Par ailleurs, dans quelques sites, la présence d’une perturbation modérée semblait avoir favorisé la germination des graines de léchéa maritime. À l’île Hog, un couloir interdunaire qui semblait avoir subi un épisode unique d’inondation de tempête environ deux ans avant notre visite abritait des milliers d’individus minuscules, mais fertiles, de léchéa maritime. De même, à l’île Fox, les bords d’une piste de véhicules tout-terrain (VTT) peu fréquentée traversant une dune boisée abritaient des douzaines de petits individus. Cependant, il est encore difficile d’évaluer la capacité de ces petits individus à survivre dans de tels milieux ainsi que leur importance pour la persistance de l’espèce.


Tendances en matière d’habitat

Les zones côtières sont des paysages dynamiques, dont les éléments se modifient et se déplacent avec le temps en réaction à des processus à long terme, tels que la compensation isostatique et la hausse mondiale du niveau de la mer (Forbes et al., 2006), ainsi qu’à des phénomènes à court terme, comme l’action des vagues et les inondations de tempête (O’Carroll et al., 2006). La tendance actuellement observée le long du détroit de Northumberland est le fruit d’une interaction entre la hausse mondiale du niveau de la mer (due à la fonte des glaces et à l’expansion thermique des eaux) et la subsidence régionale des terres (à la suite du relèvement postglaciaire initial). À ce recul littoral peuvent s’ajouter d’autres facteurs ayant un puissant effet, comme l’augmentation possible de la fréquence des fortes tempêtes et la diminution prévue de la superficie des glaces qui réduisent actuellement l’effet des tempêtes durant l’hiver (Parkes et al., 2006).

Dans chaque localité, le régime d’érosion, de transport et de dépôt de sédiments résultant de ces processus complexes dépend du bilan local de sédimentation, de la composition et de la hauteur des éléments actuels du relief côtier (falaises, dunes, etc.), de la pente, de l’orientation ou du degré d’exposition à l’action des vagues, du fetch, de la largeur de la zone de brisants, de l’étendue des structures de protection des rives ainsi que de la nature (profondeur, courants, etc.) des milieux marins environnants (O’Carroll et al., 2006). Dans le cas de systèmes dunaires, le résultat global des phénomènes d’érosion et de dépôt peut avoir plusieurs formes : migration des dunes vers l’intérieur des terres, comblement ou apparition de percées, inondation, destruction suivie d’une reconstitution, réduction globale ou élimination du système dunaire, ou remaniement par accroissement de certains éléments et réduction d’autres éléments (O’Carroll et al., 2006).

L’augmentation récente de la fréquence des fortes tempêtes, peut-être due aux changements climatiques d’origine humaine, a déjà eu un effet sur les dunes littorales abritant les populations canadiennes de léchéa maritime, en accroissant l’étendue des zones inondées, érodées ou percées (Environnement Canada, 2006). Une étude de l’évolution des milieux côtiers du sud-est du Nouveau-Brunswick, juste au sud des occurrences de la léchéa maritime, a permis de constater une réduction nette de la superficie totale de plages et de dunes de 1944 à 2001 (O’Carroll et al., 2006a). De fortes tempêtes ont provoqué l’apparition de percées et éliminé, dans certains secteurs très touchés, toute végétation et tout relief important. Environ 25 p. 100 de la population de la section nord de la dune de Bouctouche a été touchée par des inondations récentes, et une partie de ces 25 p. 100 de la population est déjà disparue (D.M. Mazerolle, obs. pers.). Les données actuelles ne permettent pas d’évaluer l’effet de ces facteurs sur les autres sites, mais plusieurs sections du système de cordons littoraux de Kouchibouguac, y compris les dunes Kouchibouguac-Sud, Richibouctou-Nord et Richibouctou-Sud, ont été grandement altérées au cours des dernières années (D.M. Mazerolle, obs. pers.).

Dans la plupart des sites autres que ceux mentionnés plus haut, l’habitat de la léchéa maritime n’a probablement pas subi un tel effet des tempêtes, parce que les avant-dunes y sont plus hautes. Par conséquent, l’effet des changements climatiques constitue avant tout une menace future pour l’habitat. Les changements climatiques à venir et l’accélération de la hausse du niveau de la mer combinés avec la subsidence natuelle des terres devraient exacerber les effets des autres facteurs sur les milieux côtiers et notamment augmenter les risques d’inondation massive et de percée, ce qui aboutirait à une déstabilisation des dunes et à leur migration rapide vers l’intérieur de terres (Shaw et al., 2001; O’Carroll et al., 2006a). Il est normal que l’habitat soit modifié par la perturbation due aux tempêtes dans des milieux côtiers tels que les dunes de cordon littoral, mais une augmentation de la fréquence et de la gravité de cette perturbation pourrait transformer l’habitat actuel de la léchéa maritime en dunes dénudées ou peuplées d’ammophile à ligule courte, qui conviennent beaucoup moins à la léchéa maritime. Cette question sera abordée de manière plus détaillée dans la section « Facteurs limitatifs et menaces ».

Si on fait abstraction des effets des tempêtes mentionnés plus haut, les changements quantitatifs et qualitatifs subis par l’habitat de l’espèce dans les sites où elle est présente sont demeurés relativement peu importants au cours des trois dernières générations de léchéa maritime (durée estimative totale de 24 à 30 années). La succession végétale est peut-être en train de provoquer un déclin dans les sites de l’île Fox et de l’île Portage, qui sont les seuls où l’espèce pousse sous couvert arborescent. Des habitants de la région affirment que l’île Portage est devenue beaucoup plus boisée au cours des 40 dernières années, et il en est sans doute de même pour l’île Fox. Les populations présentes sur ces deux îles sont relativement petites et pourraient finir par disparaître.

Au Nouveau-Brunswick et à l’Île-du-Prince-Édouard, les zones côtières ont connu un aménagement foncier considérable vers la fin du XXe siècle (Ministère de l’Environnement et des Gouvernements locaux du Nouveau-Brunswick, 2002;Department of Agriculture and Forestry de l’Île-du-Prince-Édouard, 2003), ce qui a entraîné une perte d’habitat et une fragmentation de l’habitat (Stewart et al., 2003). De nombreux sites potentiels visités dans le cadre des travaux sur le terrain avaient été altérés par la construction de routes, de maisons, de chalets, de trottoirs de bois ou de rampes d’accès. Ces travaux ont cependant eu peu d’effet direct sur les populations connues de léchéa maritime, et les lignes directrices actuelles en matière de gestion et d’aménagement fonciers limiteront sans doute l’effet direct des projets futurs.

La modification des rives, si elle les rend plus résistantes à l’érosion ou altère le régime des courants, peut avoir un effet indirect sur l’habitat de la léchéa maritime, en faisant obstacle au transport de sable le long de la côte. En effet, une telle modification peut aboutir à un bilan de sédiments négatif pour certaines plages et certaines dunes (Stewart et al., 2003), dont l’effet risque d’être exacerbé par la hausse du niveau de la mer. De plus, l’aménagement foncier peut accroître la circulation piétonnière et les activités récréatives telles que l’utilisation de VTT. Sur la dune Richibouctou-Sud, une altération appréciable de l’habitat de la léchéa maritime a été causée par le passage des VTT, car plusieurs pistes très érodées traversaient des colonies de léchéa, éliminant la végétation de certains secteurs et provoquant parfois des creux de déflation. Plusieurs autres populations (notamment celles de la dune de Bouctouche, du parc national Kouchibouguac et du parc national de l’Île-du-Prince-Édouard) sont situées dans des secteurs très recherchés, en été, pour les activités récréatives, et des dégâts mineurs dus au piétinement ont été remarqués dans les deux premiers sites.


Protection et propriété

Cinq des populations se trouvent sur des terres fédérales. Au Nouveau-Brunswick, les sites de la dune Kouchibouguac-Sud et de la dune Richibouctou-Nord sont situés dans le parc national Kouchibouguac, tandis que le site de l’île Portage est situé dans la Réserve nationale de faune de l’Île-Portage. À l’Île-du-Prince-Édouard, la population de Blooming Point est située dans le parc national de l’Île-du-Prince-Édouard, tandis que les deux populations de l’île Hog sont situées sur des terres fédérales détenues en fiducie pour la Première Nation de Lennox Island.

Les deux populations de la dune de Bouctouche sont situées sur des terres privées appartenant à la société forestière J.D. Irving Ltd. Cette flèche de sable de 10 km est actuellement désignée aux termes du programme d’aires exceptionnelles de la société Irving et comporte un centre d’interprétation axé sur l’écologie côtière ainsi qu’un trottoir de bois de 2 km ouvert au public depuis 1997. La société Irving se réserve le droit de modifier l’aménagement de ses aires exceptionnelles. Cependant, comme le site jouit d’une grande visibilité publique, il est peu probable que la protection accordée à la dune de Bouctouche soit modifiée dans un avenir prévisible.

À l’Île-du-Prince-Édouard, la population du parc provincial Cabot Beach et la plupart des individus des deux populations des dunes Conway Sandhills (dont une minorité d’individus poussent peut-être sur une petite parcelle privée) sont situés sur des terres appartenant à la province. Les parcs provinciaux de l’Île-du-Prince-Édouard sont gérés par le Department of Tourism, souvent sans grande considération pour la diversité biologique, mais les dunes du parc Cabot Beach sont également désignées comme aire naturelle (Natural Area) provinciale par le Department of Environment, Energy and Forestry, en vertu de la Natural Areas Protection Act, et cette désignation interdit les activités nuisibles à la dune.

Les autres populations, celles de l’île Fox, de la dune Richibouctou-Sud et de l’île Richibouctou, au Nouveau-Brunswick, et celle des dunes Cascumpec Sandhills, à l’Île-du-Prince-Édouard, sont situées sur des terres privées. Les sites de toutes les populations, y compris ceux situés sur des terres privées, sont théoriquement protégés par les lois provinciales régissant l’aménagement des zones côtières. La Loi sur les actes d’intrusion du Nouveau-Brunswick, administrée par le ministère de la Justice, interdit l’utilisation de véhicules à moteur et la construction de routes sur les dunes, mais elle est difficile à faire respecter. La récente Politique de protection des zones côtières pour le Nouveau-Brunswick limite la plupart des types d’aménagement des dunes, mais elle permet la construction de structures d’accès et de certains types d’habitation ou autres structures dans la zone tampon de 30 m voisine des dunes. À l’Île-du-Prince-Édouard, le paragraphe 40(1) du Subdivision Development Regulations pris en vertu de la Planning Act interdit à quiconque d’aménager ou de construire une route sur les dunes primaires ou secondaires ou les dunes formant un poulier à l’entrée de la baie. L’ensemble de ce poulier représente tous les milieux propices au Lechea à l’Île-du-Prince-Édouard qui sont, par conséquent, protégés contre l’aménagement.L’Environmental Protection Act de l’Île-du-Prince-Édouard exige que tout projet d’aménagement voisin des dunes fasse l’objet d’une étude d’impact et interdit tout passage de véhicules pouvant interférer avec la succession naturelle des dunes.