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Évaluation et Rapport de situation du COSEWIC sur le chabot de profoundeur (populations des Grands Lacs - Ouest du Saint-Laurent et population de l'Ouest) au Canada - Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

Historiquement, le chabot de profondeur a été limité par l’existence d’habitats appropriés (des eaux profondes, froides et fortement oxygénées) ayant des liens postglaciaires (Parker, 1988). Les lacs où vit le chabot de profondeur doivent se trouver dans les anciennes limites des lacs pro-glaciaires, car la répartition actuelle de l’espèce n’indique aucune dispersion secondaire, où que ce soit au Canada, par rapport aux limites des lacs glaciaires (figure 4) (Sheldon et al., en préparation). De fait, il n’y a eu aucune dispersion du chabot de profondeur depuis les derniers stades de la phase lacustre pro-glaciaire de la glaciation wisconsinienne. En conséquence, même si des habitats potentiels devenaient disponibles, le chabot de profondeur serait incapable de les exploiter. Selon le relevé des poissons sur le poisson et les caractéristiques physiques des lacs recueillies en 2004 (T. Sheldon, données inédites), il est possible que les populations du lac des Îles et du lac Heney, au Québec, soient en déclin ou aient disparu en raison de l’évolution des conditions du lac (eutrophisation) depuis 20 ans (Sheldon et al., données inédites). L’essentiel des renseignements concernant les facteurs limitatifs et les menaces qui pèsent sur le chabot de profondeur provient toutefois des Grands Lacs.

Les programmes de pêche indicatrice au filet menés dans les Grands Lacs d’amont montrent que le chabot de profondeur est demeuré relativement abondant pendant une très longue période. La dynamique du lac Michigan permet de croire que cette abondance est directement touchée par la prédation exercée par la lotte (Madenjian et al., 2002) et probablement par le touladi. Le chabot de profondeur a constitué un poisson-fourrage important pour le touladi avant que cette espèce commercialement importante soit fortement réduite et, finalement, disparaisse d’une bonne partie des Grands Lacs. Dans le lac Ontario, le chabot de profondeur était une proie particulièrement importante pour la lotte et pour le touladi : certains touladis d'eau profonde avaient dans leur estomac de grands nombres de chabots quand ces deux espèces étaient abondantes (Scott et Crossman, 1973). Une forte prédation de même nature a été signalée dans le lac Michigan, où le chabot de profondeur est très abondant. En particulier, les tendances temporelles de l’abondance du chabot de profondeur dans le lac Michigan, des années 1960 aux années 1980, s’expliquent surtout par la prédation exercée par le gaspareau et la lotte (Madenjian et al., 2002; Madenjian et al., 2005). Le gaspareau et l’éperlan arc-en-ciel sont aussi considérés comme d’importants prédateurs pendant le stade larvaire pélagique. La hausse rapide de la taille des populations de chabots de profondeur dans le lac Michigan, dans les années 1970 et au début des années 1980, était fort probablement attribuable à une baisse de l’abondance du gaspareau à ce moment-là (Madenjian et al., 2002). De même, on a estimé que le déclin de l’abondance du chabot de profondeur pendant les années 1960 était lié à une hausse du nombre de gaspareaux.

Selon certaines hypothèses, le déclin des populations du lac Ontario après les années 1940 aurait résulté de la pollution par le DDT (Scott et Crossman, 1973). La cause véritable, toutefois, de cette baisse n’est pas bien comprise. Elle est survenue au moment où le touladi a connu un déclin spectaculaire et a fini par disparaître (Casselman et Scott, 2003). Il en a résulté une abondance accrue d’éperlan et de gaspareau, d’importants prédateurs exotiques des larves de chabot, et cela a très probablement contribué à la disparition générale du chabot de profondeur. Comme dans le cas du lac Michigan, la prédation par le gaspareau a sans doute été importante, mais la relation de réciprocité entre l’abondance de l’éperlan et la présence du chabot de profondeur permet de croire que l’éperlan doit aussi y avoir pris part (J. Casselman, données inédites).

Enfin, le déclin récent des Diporeia spp. (peut-être lié à l’invasion de la moule zébrée) dans les Grands Lacs d’aval peut représenter une menace pour les populations de chabots de profondeur. Les Diporeia spp. étaient les principales espèces proies du grand corégone (Coregonus clupeaformis) dans le lac Michigan, et le déclin de ces amphipodes a eu des effets négatifs sur l’état physique et la croissance du grand corégone dans le lac Michigan (Pothoven et al., 2001). Comme les Diporeia spp. représentent aussi l’essentiel de l’alimentation du chabot de profondeur, ce déclin risque d’avoir les mêmes effets sur ce poisson.

Les questions liées à l’habitat, comme les concentrations d’oxygène et le changement climatique, n’ont pas été explorées, mais peuvent justifier des études futures. La présence d’espèces exotiques, comme le gobie à taches noires (Neogobius melanostomus), peut influer sur le chabot de profondeur par des interactions au stade larvaire ou à d’autres stades; cela devrait également être étudié. La disparition, toutefois, du chabot de profondeur du lac Ontario a précédé l’apparition du gobie à taches noires.

Une étude détaillée de l’occurrence sporadique du chabot de profondeur dans le lac Ontario donnerait sans doute une bonne idée des facteurs limitatifs et des menaces planant sur l’espèce. Il existe toutefois une population restante de chabots de profondeur dans le lac Ontario et, bien qu’une réintroduction ait été proposée, elle semble maintenant peu justifiée au vu des prises récentes. Le lac Érié, pour sa part, est peut-être tout simplement trop peu profond pour abriter une population autonome, bien qu’une dérive de larves en provenance du lac Huron ait été constatée de temps à autre (Roseman et al., 1998).