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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le scinque de l’Ouest (Eumeces skiltonianus) au Canada - Mise à jour

Biologie

Généralités

En Californie, la température corporelle des E. skiltonianus capturés sur le terrain varie énormément, et oscille entre 14 et 34º C (Brattstrom, 1965; Cunningham, 1966); sous les 14º C, ces lézards semblent devenir léthargiques (Brattstrom, 1965). Brattstrom (1965) a établi qu’après une période d’acclimatation de deux semaines à 13-14º C, le maximum thermique critique pour un individu se situe à 41,3º C. Sur le terrain, les lézards semblent se retirer dans le sol lorsque les conditions thermiques ne leur conviennent pas.

Vitt et Pianka (1994) ont comparé l'endurance de plusieurs lézards, dont sept espèces de scinques, au moyen d'essais sur tapis roulant. L’E. skiltonianus a obtenu des résultats relativement faibles (de 2,0 à 3,8 minutes à une vitesse de 1 km/h), attribuables à sa petite taille (de 1,4 à 7,8 g pour les animaux testés) et peut-être aussi à son habitude de demeurer à couvert dans le milieu naturel, comportement qui lui évite d'avoir à courir longtemps pour échapper aux prédateurs. Dans la vallée de Creston, par exemple, les scinques ont rarement plus de 2 m à courir pour échapper à une perturbation quelconque et trouver un abri (Pam Rutherford, comm. pers.).

Farley (1997), qui a étudié la vitesse de course de l’E. skiltonianus sur des surfaces planes et inclinées, a conclu que la puissance du système musculaire ne limite pas la vitesse maximale atteinte par l’animal. Sur les surfaces verticales, l’efficacité de sa locomotion était relativement faible comparativement à celle du Coleonyx variegatus, un gecko arboricole (Farley et Emshwiller, 1996). Bien que les mécanismes locomoteurs des scinques soient semblables à ceux des autres vertébrés pourvus de pattes, ces lézards affichent une flexion latérale marquée du tronc lorsqu’ils courent (Farley et Ko, 1997).

Reproduction

C’est dans la portion sud de son aire de répartition, soit principalement en Utah (Tanner, 1943, 1957) et en Californie (Rodgers et Memmler, 1943; Punzo, 1982), qu’on a étudié la biologie de reproduction de l’E. skiltonianus, si bien qu'on en sait très peu à ce chapitre pour les populations de Colombie-Britannique. L’espèce est ovipare et pond de deux à six œufs par année en une seule ponte (Tanner, 1957; Stebbins, 1985). Le nombre d’œufs présents dans les oviductes est positivement corrélé à la taille corporelle de la femelle (Punzo, 1982).

L’accouplement a lieu en mai ou en juin, et les femelles pondent en juin ou en juillet; l’éclosion a lieu en juillet ou en août (Rodgers et Memmler, 1943; Smith, 1946; Tanner, 1957; Stebbins, 1985). La date précise des événements varie selon le lieu. Dans le cadre d’une étude en cours dans l’aire de gestion de la faune de la vallée de Creston, en Colombie-Britannique, deux masses d’œufs comptant chacune 4 œufs ont été trouvées en juillet, et on a observé des scinques de la taille de nouveau-nés en août et au début septembre (Pam Rutherford, comm. pers.).

Tanner (1943, 1957) a décrit en détail des nids d’E. skiltonianus en Utah. Les pontes se trouvent habituellement à l’extrémité d’un terrier creusé sous des pierres, dans des « loges » de 5 à 9 cm (de 2 à 3,5 po) de largeur sur 2,5 à 3,8 cm (de 1 à 1,5 po) de hauteur. Ces loges sont parfois aménagées jusqu’à 25 cm (10 po) sous terre. Une femelle était présente dans chaque nid. Chez les Eumeces, les femelles prodiguent généralement des soins à la ponte, probablement pour la protéger contre les prédateurs (Noble et Mason, 1933). Chez certaines espèces, les femelles retournent les œufs, sans doute pour favoriser leur développement normal. Il peut également arriver qu’elles haussent la température des œufs grâce à la chaleur corporelle qu'elles accumulent en quittant périodiquement le nid pour se chauffer au soleil (Noble et Mason, 1933). On a déjà vu des femelles d’E. skiltonianus réparer leur nid, déplacer leurs œufs et adopter une attitude agressive à la suite d’une perturbation (Tanner, 1943, 1957).

Croissance et survie

D’après des données recueillies en Californie et en Utah, la longueur moyenne du museau au cloaque, au moment de l’éclosion, se situe aux environs de 25 mm (Rodgers et Memmler, 1943; Tanner, 1957). Rodgers et Memmler (1943) ont estimé les taux de croissance moyens à 25, à 15 et à 3-4 mm respectivement pour les trois premières années de vie; après la troisième année, la croissance est minimale (environ 1-2 mm/année).

Tanner (1957) ainsi que Rodgers et Memmler (1943) distinguent trois classes de taille dans les populations qu’ils ont étudiées : les nouveau-nés ou les jeunes de l’année, les jeunes de l’année précédente, et les animaux plus gros, dont les adultes reproducteurs et les individus en cours de maturation. Dans la population californienne, les plus petits reproducteurs mesuraient 61-62 mm de longueur du museau au cloaque; la plupart mesuraient toutefois 68-75 mm (Rodgers et Memmler, 1943). En Utah, la longueur du museau au cloaque au moment de la première reproduction était légèrement inférieure (mâles : 53 mm, femelles : 56 mm), tout comme la taille maximale des adultes (70 mm; Tanner, 1957).

En se fondant sur les taux de croissance et sur la distribution des tailles corporelles, Rodgers et Memmler (1943) ont estimé qu’en Californie, femelles et mâles atteignent normalement la maturité sexuelle à l’âge de trois ans, sauf certains qui l'atteignent à la fin de leur deuxième année. Tanner (1957) a établi l'âge de maturation à 2,5 ans dans une population d’Utah, mais note que de nombreux mâles plus jeunes (1,5 an au printemps) pourraient déjà s’être accouplés. On sait peu de choses sur la longévité de l’E. skiltonianus. Certains auteurs pensent que la vie reproductrice dure de 5 à 6 ans, pour un âge maximal de 9 ans (Rodgers et Memmler, 1943). Les taux de survie n’ont par ailleurs fait l’objet d’aucune étude.

Selon Rodgers et Memmler (1943), les adultes des deux sexes auraient une taille moyenne semblable; selon Tanner (1958) et Stamps (1983), les femelles seraient légèrement plus grandes (d'environ 5 p. 100) que les mâles. Les paramètres démo­gra­phi­ques -- taux de croissance, taille corporelle à la maturité sexuelle et taille corporelle moyenne -- pourraient varier selon le gradient altitudinal et latitudinal à l’intérieur de la vaste aire de répartition de l’espèce (Tanner, 1957), mais on possède peu d’information à ce sujet.

Déplacements et domaine vital

Les domaines vitaux et les profils de déplacement de l’E. skiltonianus n’ont pas été étudiés. Les animaux des deux sexes creusent des terriers (Tanner, 1957), ce qui laisse croire que les individus pourraient avoir des domaines vitaux définis autour de ces abris. Au printemps et à l’automne, les scinques semblent limiter leurs déplacements aux endroits situés sous des pierres ou d’autres objets, ou à proximité, tandis qu’en été, lorsque la végétation leur fournit une couverture supplémentaire pour se cacher, ils semblent plus actifs en surface (Rodgers et Memmler, 1943). On ignore pour l’heure s’il existe un changement saisonnier correspondant dans les distances parcourues et la taille des domaines vitaux.

Alimentation

L'E. skiltonianus se nourrit d’une variété d’insectes se trouvant à différents stades de leur cycle biologique, y compris des œufs de diverses espèces -- chenilles, papillons de nuit, coléoptères, criquets et grillons (Van Denburgh, 1922; Tanner, 1943, 1957; Smith, 1946; Stebbins, 1954, 1966). Jamais on n’a trouvé de fourmis dans les contenus stomacaux de l'espèce (Tanner, 1957). Le scinque consomme également divers autres invertébrés, comme des araignées et des isopodes, mais moins souvent. Il lui arrive aussi à l’occasion de se livrer au cannibalisme (Stebbins, 1954; Zweifel, 1954), mais ce comportement ne semble pas se manifester dans les populations du Grand Bassin (Tanner, 1957).

Prédation, parasites et défense contre les prédateurs

L’E. skiltonianus est probablement la proie de divers oiseaux, mammifères et serpents, mais ses prédateurs connus sont peu nombreux. On l’a trouvé dans les contenus stomacaux de crotales de l'Ouest (Crotalus viridis) et de couleuvres de l'Ouest (Thamnophis elegans; Tanner, 1943, 1957); les couleuvres à collier (Diadophis spp.) s’attaquent aux scinques de l’Ouest en captivité (Vitt et al., 1977). En Colombie-Britannique, on a vu une couleuvre agile (Coluber constrictor) qui tentait de capturer un E. skiltonianus (M. Sarell, comm. pers.), et on a trouvé des scinques adultes dans l’estomac de deux jeunes boas caoutchouc (Charina bottae; Pam Rutherford, comm. pers.). Parmi les ectoparasites de l’espèce figurent une tique (Ixodes pacificus) et un aoûtat (Trombicula belkini; Tanner, 1957); parmi les endoparasites figurent des flagellés (Proteromonaslacertaeviridis, Monocercomonas colubrorum, Hexamastix spp., Retortamonas saurarum), des amibes (Endoclimax et des espèces indéterminées.), un nématode (Psylaloptera retusa) et des cestodes (larves de Mesocestoides spp.; Telford, 1970).

La première réaction du scinque de l'Ouest face à un prédateur consiste habituellement à se mettre rapidement à l'abri (Vitt et al., 1977); les femelles qui s’occupent des œufs peuvent soit se sauver, soit tenter de défendre le nid en mordant (Tanner, 1943, 1957). Le scinque se sépare facilement de sa queue lorsqu’on prédateur ou un récolteur le saisit (Carl, 1944; Stebbins, 1966, 1972; Vitt et al., 1977). Phénomène courant chez les lézards, l’autotomie de la queue viserait à détourner l’attention du prédateur du reste corps de l’animal tandis que celui-ci s’enfuit. L’abandon de la queue au prédateur, de même que sa coloration bleue, particulièrement vive chez les jeunes E. skiltonianus, pourrait accroître l’effet distrayant (Carl, 1944; Tanner, 1957; Stebbins, 1966, 1972); la vive coloration de la queue des jeunes pourrait aussi réduire les attaques perpétrées par les mâles adultes (Stebbins, 1972). Vitt et al. (1977) ont observé une fréquence élevée d'autotomie de la queue (62 p. 100) dans les populations naturelles d’E. skiltonianus, signe de la grande efficacité de cette parade contre les prédateurs. En captivité, la queue du scinque repousse relativement lentement (moyenne de 0,35 mm/jour) comparativement à celle des autres espèces de lézards testées (Coleonyx variegatus, E. gilbertii, Gerrhonotus (Elgaria) multicarinatus). La nouvelle queue a un volume semblable ou supérieur à celui de la queue originale (Vitt et al., 1977), mais n'est que rarement, sinon jamais, bleue (Pam Rutherford, comm. pers.).

Activités quotidiennes et saisonnières

Le scinque de l'Ouest est actif en surface durant le jour, mais la période d’activité semble variable. Selon Stebbins (1954), en Californie, le pic d’activité a lieu en fin d’après-midi; en Utah, Tanner (1957) a observé une préférence apparente pour la matinée et l’après-midi. Applegarth (1994) note que le lézard est actif pendant les périodes chaudes de la journée en Oregon, phénomène qu'a également observé Pam Rutherford (comm. pers.) dans la vallée de Creston, en Colombie-Britannique, alors que les lézards-alligators qui fréquentent les mêmes lieux sont inactifs.

La période d’activité saisonnière s’étend du printemps à l’automne; on observe toutefois plus facilement les scinques à des moments divers, entre mars et juillet, selon l’endroit (Rodgers et Fitch, 1947; Stebbins, 1954; Tanner, 1957). Le scinque de l'Ouest suspend ses activités quand il fait froid en hiver (Rodgers et Fitch, 1947) et hiberne probablement dans un refuge souterrain. On a trouvé des scinques de l’Ouest avec des lézards-alligators (Elgaria coerulea) et des boas caoutchouc (Charina bottae) dans ce qui semblait être un hibernaculum commun, dans et sous un tas de pierres, dans le comté de Klickitat, dans l’État de Washington (Storm et Leonard, 1995). Dans le cadre d’une étude sur un crotale (Crotalus viridis oreganus) réalisée dans le Sud de l’État de Washington, 17 scinques ont été capturés au moment où ils entraient dans un enclos installé autour d’un hibernaculum de crotales ou au moment où ils en sortaient, entre avril et octobre (Columbia NWR, 1989). On ignore cependant s’ils utilisaient l’endroit pour l’hibernation communautaire ou individuelle. Dans l’aire de gestion de la faune de la vallée de Creston, en Colombie-Britannique, on a capturé ou trouvé des E. skiltonianus sous divers objets à la surface du sol entre avril et septembre, mais sans tenter de déterminer si une activité avait eu lieu avant ou après cette période (Pam Rutherford, comm. pers.).

Comportement

Le scinque de l'Ouest est un animal discret que l’on trouve le plus souvent en retournant des pierres ou d’autres objets sous lesquels il se cache (Smith, 1946; Tanner, 1943; 1957; Stebbins, 1954, 1985). Les individus des deux sexes creusent des terriers dans le sol meuble, souvent sous des pierres ou à proximité, ou sous d’autre objets formant un abri (Tanner, 1943, 1957; Smith, 1946). Le terrier du mâle est plus long et plus étroit que celui de la femelle; au bout de son terrier, la femelle nicheuse construit une loge plus large que le reste du terrier (Tanner, 1957). Smith (1946, p. 383) a observé que les scinques « fouissent plutôt facilement, à l’aide de leur museau, les membres plaqués le long des flancs et de la queue ».

Rien n’indique que l’animal soit territorial, sauf peut-être dans le cas de la femelle nicheuse (Tanner, 1957; Stamps, 1983). Notant que les terriers des mâles adultes, des jeunes et des femelles non reproductrices étaient irrégulièrement espacés dans l’habitat, Tanner (1957) conclut qu’il est peu probable que les animaux protègent leur territoire. Les terriers des femelles veillant à leur ponte étaient toutefois plus régulièrement espacés; ces femelles résistaient aux intrusions des prédateurs et repoussaient aussi parfois les congénères qui tentaient de s’introduire dans leurs terriers.

Vulnérabilité

Avec sa queue bleue et son motif rayé, le scinque pourrait offrir un certain attrait comme animal de compagnie. En effet, la récolte pour ce marché met déjà gravement en péril les populations d’une autre espèce, elle aussi attrayante, l’E. fasciatus, en Ontario (Rapport du COSEPAC rédigé par C. et D. Seburn, cité dans Green, 1998). On ne possède toutefois aucune information sur la récolte d’E. skiltonianus pour le marché des animaleries, et on ignore quelle ampleur pourrait avoir cette activité. Son caractère discret pourrait en partie protéger le scinque contre la récolte et d’autres perturbations directes causées par les humains. Il ne semble pas y avoir de récolte illégale dans l’aire de gestion de la faune de la vallée de Creston (Pam Rutherford, comm. pers.).

La principale menace immédiate qui pèse sur l’E. skiltonianus est la disparition et l’altération de l’habitat (voir la section Tendances de l'habitat et protection). Le lotissement résidentiel, la construction de routes et l’extraction du gravier dans les éboulis sont de sérieuses menaces. L’aire restreinte occupée par l’espèce au Canada, parallèlement à la répartition localisée de ses populations, accroît sa vulnérabilité aux perturbations de son habitat.