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Programme de rétablissement de la baleine grise (Eschrichtius robustus), population de l’Atlantique, au Canada

Contexte

 

Résumé d’évaluation du COSEPAC[1]

Résumé d’évaluation du COSEPAC
Date de l’évaluation:Mai 2000
Nom commun (population): baleine grise - population de l’Atlantique (anglais : grey whale)
Nom scientifique : Eschrichtius robustus, Liljeborg 1861  
Désignation du COSEPAC:Espèce disparue du pays
Raison de la désignation :Disparue du pays manifestement en raison de la chasse par les humains, avant la fin du XIXe siècle 
 Présence au Canada:Océan Atlantique  
Historique de la désignation :Espèce disparue du pays avant la fin des années 1800. Désignée comme disparue du pays en avril 1987. Confirmation de la désignation en mai 2000. Dernière évaluation fondée sur l’application de nouveaux critères quantitatifs aux renseignements présentés dans le Rapport de situation de 1987. 

 

 

Description de l’espèce

La baleine grise est un mysticète (cétacé à fanons) de taille moyenne à grande. Les femelles adultes mesurent typiquement de 11,7 à 15,2 m de long, alors que les mâles sont un peu plus petits, mesurant entre 11,1 et 14,3 m. La baleine grise est le seul grand cétacé à fanons dont la mâchoire supérieure dépasse la mâchoire inférieure. Elle n’a pas de nageoire dorsale; elle porte plutôt une bosse charnue et une série de 7 à 15 nodosités le long du dos. La coloration du corps, mouchetée à divers degrés, va du gris foncé au gris clair. Les animaux sont souvent couverts d’anatifes et de cicatrices aux endroits où ceux-ci se sont fixés, ainsi que de grappes de poux des baleines. De deux à quatre sillons gulaires lui permettent de dilater sa gorge au moment de la déglutition.

La baleine grise possède une gamme de caractéristiques distinctives, ce qui justifie son classement dans une famille monotypique distincte, les Eschrichtiidés.

La croissance chez la baleine grise se poursuit jusqu’à l’âge de 40 ans environ; elle vit peut‑être jusqu’à 70 ans. L’âge moyen à la maturité sexuelle est de 6 à 8 ans pour les deux sexes. L’activité nuptiale et l’accouplement ont lieu dans les aires méridionales d’hivernage, et la mise bas et le début de l’élevage ont lieu dans les lagunes et les baies protégées peu profondes des aires d’hivernage. La période de gestation dure près de 14 mois, et la plupart des femelles donnent naissance à un seul baleineau une année sur deux. Le baleineau est allaité pendant 6 mois. La baleine grise se nourrit surtout d’amphipodes benthiques, qu’elle filtre des sédiments des fonds marins dans les aires nordiques d’estivage, quoique des indications montrent de l’opportunisme dans l’alimentation, se nourrissant à l’occasion de crustacés planctoniques et de menu fretin. Elle semble moins s’alimenter durant la migration hivernale.

Populations et répartition

La baleine grise n’est retrouvée que dans l’hémisphère nord; elle se retrouvait historiquement dans le nord de l’Atlantique et du Pacifique. À l’heure actuelle, l’espèce se trouve uniquement dans le nord du Pacifique, où deux populations sont présentes. La population de l’est du Pacifique, qui s’est reconstituée après avoir été décimée par les chasseurs et connaît aujourd’hui une forte abondance, migre des aires d’hivernage sur la côte du Mexique et de la Californie aux aires d’alimentation estivales dans la mer de Béring, la mer des Tchouktches et la mer de Beaufort. Quelques individus forment des groupes « résidents estivaux » entre le nord de la Californie et le sud de l’Alaska. La population de l’ouest du Pacifique est mal connue; décimée par la chasse baleinière, elle ne compterait plus qu’une centaine d’individus. Cette population migre le long des côtes de la Chine, de la Corée et du Japon.

La baleine grise était présente dans le nord-est de l’Atlantique (au moins en mer Baltique, en mer du Nord, dans la Manche et autour de l’Islande mais probablement à beaucoup plus grande échelle) et dans le nord-ouest de l’Atlantique, mais a disparu de ces secteurs probablement à cause de la chasse dont elle était l’objet au XVIIIe siècle.

La répartition de la baleine grise dans le nord-ouest de l’Atlantique, y compris les eaux canadiennes de l’Atlantique, est induite de la répartition de restes subfossiles, d’observations d’anciens capitaines baleiniers et de la répartition et du comportement de migration de la population existante de l’est du Pacifique. Dix spécimens subfossiles ont été trouvés entre Long Island, New York, et l’inlet St. Lucie, sur la côte sud-est de la Floride. En outre, des documents historiques sur la chasse baleinière en Nouvelle‑Angleterre font référence à la baleine « scrag », terme qui semble s’appliquer à la baleine grise. Les faits sur les fossiles et le comportement de la population du Pacifique semblent indiquer que la population de l’ouest de l’Atlantique venait peut-être se reproduire et mettre bas dans les lagunes et les baies peu profondes de la côte sud‑est de la Floride. D’après des inductions faites à partir du régime de migration de la population de l’est du Pacifique, les baleines grises de l’Atlantique visitaient les eaux canadiennes, notamment le plateau néo-écossais, le golfe du Saint-Laurent et les Bancs de Terre-Neuve, et entraient peut‑être dans la baie d’Hudson.

On croit que la baleine grise a disparu du nord-ouest de l’Atlantique à la fin des années 1800. Malgré les quelques rares données disponibles sur cette population, il semble que les baleiniers connaissaient bien l’espèce avant sa disparition (d’où les quelques documents laissés par les capitaines baleiniers dans les années 1700), et les spécialistes ont déduit que la population a disparu à cause de la chasse.

Besoins de la baleine grise 

Besoins biologiques et besoins en matière d’habitat

Il n’existe aucune donnée sur les besoins biologiques de la population de baleine grise de l’ouest de l’Atlantique, qui aurait compris des individus fréquentant les eaux canadiennes. D’après le comportement de la population de l’est du Pacifique, la population de l’ouest de l’Atlantique aurait eu besoin d’aires d’alimentation productives dans les eaux septentrionales, de lagunes côtières protégées pour l’accouplement et la mise bas dans les eaux subtropicales chaudes (probablement le sud‑est de la Floride) et d’un corridor de migration, situé probablement à quelques kilomètres de la côte, reliant ces secteurs. Si des individus « estivants » restaient dans l’ouest de l’Atlantique, comme cela est le cas dans l’est du Pacifique, ils auraient requis un habitat côtier.

Dans les aires d’estivage de l’Arctique dans le nord du Pacifique, l’habitat d’alimentation se situe en eaux peu profondes (moins de 60 m) aux fonds constitués de sédiments mous. Dans la mer de Béring, la baleine grise se tient à une distance de 0,5 à 165 km du rivage, y compris dans les lagunes côtières peu profondes, et tend à éviter les endroits où la glace est épaisse. Une forte productivité d’amphipodes benthiques serait également requise car ces crustacés constituent 95 % des aliments de la baleine grise dans les eaux septentrionales. Les individus qui passent l’été au large de la Colombie-Britannique privilégient aussi les eaux littorales peu profondes où le fond est vaseux ou sablonneux. Certains d’entre eux ont été observés s’alimentant dans des herbiers de laminaires et de zostère. Il semble donc que la baleine grise utilise tous les habitats littoraux pour s’alimenter ou à d’autres fins. Au Mexique, les lagunes de mise bas sont peu profondes (moins de 4 m de profondeur); l’eau y est relativement chaude (15-20 oC) et le fond, de sable ou de vase, est couvert ici et là d’herbiers de zostère et le rivage est bordé de mangroves.

D’après ces observations, les besoins en matière d’habitat de la baleine grise sont très différents de ceux d’autres grandes baleines du fait qu’elle privilégie les eaux côtières. Elle a besoin en particulier d’aires côtières abritées très peu profondes pour la mise bas, d’aires littorales pour la migration et d’aires benthiques relativement peu profondes pour l’alimentation.

Rôles écologiques

Dans le Pacifique, la baleine grise joue un rôle important à titre de prédateur benthique, car elle remet en suspension dans l’écosystème planctonique les éléments nutritifs de l’écosystème benthique. Selon une estimation faite dans les années 1980, les baleines grises de l’est du Pacifique remuent une superficie de 3 500 km2, soit environ 9 % de la biomasse d’amphipodes disponible. L’abondance de la population a depuis augmenté sensiblement. L’expulsion d’urine et de matières fécales dans la colonne d’eau font apport d’importantes quantités d’éléments nutritifs d’origine benthique. Les baleines grises creusent des dépressions dans le fond marin lorsqu’elles s’alimentent; elles peuvent ainsi jouer un rôle important dans la structure des sédiments du fond marin et des communautés qui en dépendent.

Facteurs limitatifs

Aucun facteur limitatif ne peut être identifié pour la baleine grise de l’ouest de l’Atlantique étant donné que la population a disparu. Chez la baleine grise du Pacifique, le faible taux de natalité (un baleineau à tous les deux ans en moyenne) constitue le principal facteur limitatif, comme cela est le cas chez d’autres espèces de grandes baleines. Les facteurs identifiés dans la section « Menaces » ci‑dessous pourraient être des facteurs limitatifs pour cette population.

Menaces

Description des menaces potentielles

Il est impossible de faire une classification détaillée des menaces actuelles auxquelles est exposée la baleine grise du nord-ouest de l’Atlantique étant donné que la population est disparue du pays, mais les menaces potentielles seraient semblables à celles pesant sur les autres espèces de grandes baleines, notamment la baleine noire du nord de l’Atlantique, la baleine à bec commune et le rorqual bleu : l’emmêlement dans des engins de pêche, les collisions avec des navires, la pollution acoustique attribuable aux levés sismiques ou à d’autres activités sous‑marines et la bioaccumulation de contaminants chimiques. La chasse ne constitue pas une menace potentielle étant donné que la chasse des grosses baleines est maintenant interdite au Canada et dans le nord‑ouest de l’Atlantique, sauf pour la chasse autochtone de subsistance de faible envergure du petit rorqual au Groenland et de la baleine boréale dans le nord du Canada (les Autochtones peuvent capturer des petits cétacés, comme le béluga, à des fins de subsistance). Les collisions avec les navires et l’emmêlement dans les engins de pêche sont reconnus comme des sources de mortalité de grandes baleines au Canada atlantique, alors que la pollution acoustique et chimique dégrade probablement l’habitat des baleines.

On dispose d'information sur certains parasites et maladies de la baleine grise, mais on sait peu de choses d'autres pathogènes (bactéries et virus) importants. Au nombre des menaces qui pourraient peser contre le rétablissement, par réintroduction, de la baleine grise dans l'Atlantique figure la propagation, à partir d'un animal transplanté, de maladies contre lesquelles la baleine n'aurait aucune immunité naturelle. Cette menace serait particulièrement grave pour les populations sauvages déjà en péril (Measures 2004). Risquent aussi de nuire à la santé des baleines les efflorescences d'algues toxiques qui se produisent dans l'Atlantique, en particulier dans les régions côtières, à une fréquence croissante (Moore et al. 2001).



[1]Toute l’information présentée dans cette section, sauf l’information sur l’évaluation de l’espèce par le COSEPAC (section 1.1), est tirée de Reeves et Mitchell (1987).