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Programme de rétablissement de la baleine grise (Eschrichtius robustus), population de l’Atlantique, au Canada

Faisabilité du rétablissement

 

La seule approche possible pour reconstituer cette population disparue du pays serait de réintroduire dans le nord-ouest de l’Atlantique canadien une population viable provenant d’un autre endroit. Le rétablissement de la baleine grise dans les eaux canadiennes de l’Atlantique n’est pas considéré réalisable pour le moment d’après les résultats de l’examen de divers enjeux dans les sections suivantes.

 

Disponibilité d’individus aux fins de réintroduction

Le rétablissement de la baleine grise dans les eaux canadiennes de l’Atlantique exigerait la disponibilité d’individus pour y reconstituer une population viable. Il n’y a plus de baleines grises dans l’Atlantique, mais des individus pourraient être prélevés dans la population de l’est du Pacifique. Selon l’estimation reconnue la plus récente des effectifs de cette population, ils se chiffraient à 26 300 individus en 1997‑-1998 (Commission baleinière internationale, 2006b). Les ponctions autorisées dans cette population ont été fixées à 620 individus pour la période 2003‑2007, un maximum de 140 pouvant être capturés chaque année. Cette population n’étant pas chassée à l’heure actuelle (Commission baleinière internationale, 2006b), ces 140 individus sont potentiellement disponibles pour alimenter un programme de réintroduction.

 

Disponibilité de l’habitat

Pour que le rétablissement de la baleine grise dans les eaux canadiennes de l’Atlantique soit réalisable, suffisamment d’habitats doivent être disponibles pour suffire aux besoins de l’espèce ou être rendus disponibles par des mesures de gestion ou de restauration. Plusieurs habitats différents seraient requis à l’échelle d’un vaste territoire au Canada et aux États‑Unis pour assurer la réintroduction d’une population viable. Quelques-uns de ces habitats sont déjà tellement perturbés à l’heure actuelle qu’ils seraient probablement inadaptés au cycle biologique de la baleine grise. Les lagunes et les baies côtières peu profondes du sud‑est et du centre‑sud de la Floride, qui constituent supposément les aires d’accouplement et de mise bas de la baleine grise de l’ouest de l’Atlantique, ont été et sont encore fortement perturbées par le développement urbain des côtes de la Floride et les activités industrielles et récréatives connexes. La zone statistique métropolitaine du sud-est de la Floride, qui comprend les comtés de Palm Beach, de Broward et de Miami-Dade, est la sixième plus grande des États-Unis; sa population se chiffrait à plus de 5 millions d’habitants en 2002 (Broward County Planning Services Division, 2004). Par conséquent, les habitats marins côtiers et littoraux sont dégradés; des mesures visant à réduire la pollution d’origine terrestre, à améliorer la qualité de l’eau et à minimiser les impacts du dragage, du remblayage et de la construction côtière sont requises (Florida Department of Environmental Protection, 2004). Les habitats côtiers et littoraux sont très fréquentés par les plaisanciers; dans le seul comté de Broward, il y a 43 000 bateaux de plaisance enregistrés et plus de 100 marinas et parcs à bateaux (Florida Sea Grant, sans date.). En général, on doute grandement que ces habitats côtiers pourraient être restaurés au point d’être propices à l’accouplement et à la mise bas de la baleine grise, des activités qui requièrent des conditions de calme et de bonne qualité de l’environnement (Reeves et Mitchell, 1987). À certains endroits, les habitats côtiers requis pour la migration le long des côtes de l’est des États‑Unis et du Canada sont également fortement perturbés par le transport maritime et les activités industrielles, en particulier dans le nord‑est des États‑Unis.

 

Potentiel d’atténuation des menaces pour les individus et l’habitat

L’évaluation de la faisabilité du rétablissement doit également tenir compte du potentiel d’atténuation ou d’évitement des graves menaces à l’espèce ou à son habitat. Pour les baleines grises de l’Atlantique, les menaces pourraient peut-être être atténuées, mais il est douteux qu’elles puissent être éliminées assez efficacement pour permettre l’accroissement d’une petite population réintroduite. L’emmêlement dans les engins de pêche, les collisions avec les navires, l’accumulation de produits chimiques et la pollution acoustique sont les principales menaces auxquels sont exposés les autres grands cétacés dans le nord‑-ouest de l’Atlantique, alors que l’emmêlement dans les engins de pêche et les collisions avec les navires sont des causes documentées de mortalité de baleines grises dans l’est du Pacifique (Reeves et Mitchell, 1987). La réduction de la mortalité résultant de collisions avec les navires et l’emmêlement dans les engins de pêche constitue l’élément central des efforts de rétablissement de la baleine noire du nord de l’Atlantique, qui migre entre le sud‑est des États‑Unis et l’est du Canada. Bien que l’on ait réussi à réduire les impacts de ces menaces dans une certaine mesure, cette population, qui compte environ 300 individus, ne montre aucun signe de rétablissement dans ce milieu encore menaçant, considéré comme étant généralement semblable aux conditions que les baleines grises réintroduites connaîtraient. Ces menaces ne semblent pas avoir un impact important sur la population de baleine grise de l’est du Pacifique, mais celle-ci est abondante à l’heure actuelle; même de faibles ponctions résultant de ces menaces pourraient avoir un impact important sur une petite population de baleine grise réintroduite dans l’Atlantique.

Les risques sanitaires associés à la transplantation de mammifères marins représentent manifestement une menace possible à la conservation des espèces en péril et on a recommandé à cet égard quelques meilleures pratiques (Measures 2004). Toute réintroduction nécessiterait une évaluation de la menace posée par la transplantation dans l’Atlantique de pathogènes et parasites de la baleine grise provenant d’une population donneuse et de l’incidence de ces pathogènes « nouveaux et exotiques » sur les espèces indigènes, en particulier sur celles qui sont déjà en péril, comme la baleine noire de l’Atlantique Nord.   

Pour ce qui est des menaces à l’habitat, on ne sait pas si les menaces aux habitats clés, en particulier les baies et les lagunes subtropicales de mise bas, pourraient être atténuées pour permettre à la baleine grise de les utiliser sans danger. Comme il l’a été indiqué ci‑dessus, ces milieux sont connaissent une utilisation récréative très intensive et un développement urbain explosif à l’heure actuelle, de sorte qu’il serait à peu de chose près impossible pour les baleines grises de mettre bas et d’élever leur baleineau. Les problèmes d’environnement que connaissent ces secteurs sont reconnus depuis de nombreuses années et des efforts sont en cours pour restaurer les milieux côtiers et littoraux dégradés qui s’y trouvent. Il faudra toutefois encore déployer de grands efforts pendant de nombreuses années pour y parvenir (Florida Department of Environmental Protection, 2004). Qui plus est, la restauration de ces habitats essentiels relève de la compétence des autorités américaines; elle ne pourrait donc pas être prescrite aux termes de la LEP.

Existence de méthodes de rétablissement efficaces

En dernier lieu, il faudra disposer de méthodes de rétablissement éprouvées pour assurer le succès de la réintroduction de cette population. La réintroduction d’une population de grandes baleines dans des eaux d’où elles ont disparu et la restauration connexe de leurs couloirs de migration (et les questions connexes « d’apprentissage écologique ») n’ont jamais été tentées ou couronnées de succès, et ne semblent pas réalisables.

Il faudrait probablement introduire plus de 100 individus matures pour assurer la reconstitution d’une population viable de baleines grises dans l’Atlantique. Des populations de moins de 250 individus matures sont considérées comme étant en voie de disparition d’après les critères d’évaluation du risque utilisés par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) et l’‘Union mondiale pour la nature (UICN) (COSEPAC, 2004a). D’après les apparences, la population de baleine grise de l’ouest du Pacifique, réduite à une centaine d’individus, ne se rétablit pas, alors que la baleine noire du nord de l’Atlantique, qui ne compte que quelque 300 individus, ne montre aucun signe de rétablissement.

Il est possible de transporter un nombre limité de petites baleines (p. ex. des épaulards), et il existe un rapport documenté de la capture d’un baleineau de baleine grise à l’état vivant, de sa mise en captivité et de sa remise en liberté dans la milieu sauvage (Reeves et Mitchell, 1987), mais le transport de grandes baleines de taille adulte n’a jamais réussi. Le transport d’un individu est probablement faisable, mais il faudrait des efforts énormes (essentiellement irréalisables) pour transporter le nombre d’individus nécessaire pour établir une population reproductrice.

Même s’il était possible de transporter de nombreuses baleines, il est extrêmement douteux que les individus réintroduits puissent reconstituer le régime de migration saisonnière, long et complexe, qui semble essentiel à l’espèce dans l’est du Pacifique. La migration entre des aires subtropicales et des aires septentrionales est typique de nombreuses grandes baleines (p. ex. la baleine noire et le rorqual à bosse), mais la migration effectuée par la baleine grise de l’est du Pacifique est la plus longue opérée par un mammifère et pour que cette baleine puisse arriver au terme de son cycle biologique, il faudrait que le corridor de migration soit relié à des habitats beaucoup plus spécifiques que ceux qui servent aux   grandes baleines.

Conclusions sur la faisabilité du rétablissement

En résumé, le rétablissement de la baleine grise dans les eaux canadiennes de l’Atlantique ne semble pas réalisable, que ce soit sur le plan biologique ou sur le plan technique, à l’heure actuelle. Sur le plan biologique, la capacité des individus provenant d’une autre région d’apprendre le régime de migration complexe qui semble essentiel au succès du cycle de vie de cette espèce semble hautement douteuse. L’expérience récente montre que le rétablissement de populations décimées de grandes baleines (ne comptant plus que quelques centaines d’individus) est difficile sur le plan biologique. La faisabilité technique du transport du grand nombre de baleines requis pour la réintroduction d’une population viable n’a pas été démontrée. La faisabilité technique de la restauration des habitats côtiers requis pour la mise bas, l’accouplement et la migration nord‑sud de ce cétacé n’a pas non plus été démontrée. Quoi qu’il en soit, la restauration des habitats essentiels de mise bas et d’élevage est hors de la compétence du Canada.