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Chevalier de rivière (Moxostoma carinatum)

Facteurs limitatifs et menaces

Au Canada, le chevalier de rivière se trouve à la limite nord de son aire de répartition; ses populations sont de petite taille et isolées. La tolérance à une gamme restreinte d’habitats et la faible quantité d’habitats de qualité limitent la répartition du chevalier de rivière. Il habite les rivières de taille moyenne à grande et ne tolère pas les niveaux élevés de turbidité, d’envasement et de pollution (Trautman, 1981; Jenkins et Burkhead, 1993; Mongeau et al., 1986; idem, 1992; Vachon, 2003a). Il est probable que le chevalier de rivière a disparu des bassins hydrographiques où l’on a effectué d’importants aménagements pour soutenir une agriculture industrielle intensive, comme ceux des rivières Yamaska et Châteauguay, au Québec.

À cause de ses exigences particulières en matière de frayère (profondeur de l’eau et substrat), le recrutement des chevaliers de rivière est vulnérable aux changements de débit et à l’envasement des frayères. On a observé que de fortes augmentations du débit pendant la période de fraye ont empêché la fraye d’autres espèces de chevaliers (Bowman, 1970; Cooke et Bunt, 1999). Par ailleurs, le chevalier de rivière fraye à la fin du printemps; il est, par conséquent, beaucoup plus petit à la fin de sa première saison de croissance que les autres espèces de chevaliers qui frayent plus tôt (Vachon, 1999a). Comme la survie à l’hiver des jeunes de l’année dépend de la taille (Sogard, 1997), les jeunes chevaliers de rivière de l’année sont moins susceptibles de survivre que les espèces dont la fraye a lieu plus tôt. Enfin, le débit des rivières pendant la période de fraye des chevaliers de rivière est plus faible que pendant celle des autres espèces de chevaliers qui frayent plus tôt, et la capacité des rivières à diluer les substances chimiques est réduite. Dans la rivière Richelieu, la fraye à la fin du printemps coïncide avec le pic d’épandage de pesticides. Gendron et Branchaud (1997) ont mis en évidence que les étapes finales de la maturation sexuelle des chevaliers cuivrés (également un poisson à fraye tardive) des rivières Yamaska et Richelieu seraient perturbées par l’exposition à des toxiques d’origine agricole, urbaine et industrielle. Au milieu des années 1990, on a observé que les gonades des spécimens de chevaliers de rivière capturés dans cette région étaient en mauvais état.

L’envasement peut avoir des effets néfastes sur les habitats de fraye. Il peut également entraîner une diminution de la production de macroinvertébrés benthiques et de mollusques d’eau douce, qui sont les principales composantes du régime alimentaire des chevaliers de rivière (Waters, 1995; Vachon, 2003a). French (1993mentionne que le déclin des populations de mollusques causé par la pollution et l’envasement des habitats sera vraisemblablement un facteur de la réduction du nombre de catostomidés qui se nourrissent de mollusques, notamment le chevalier de rivière.

Les populations de chevaliers de rivière au Canada sont régionalement isolées et localement fragmentées. Les rivières abritant des chevaliers de rivière sont généralement fragmentées par des barrages hydroélectriques, des écluses et des ouvrages de contrôle des crues. Les barrages et les réservoirs de retenue ont été identifiés comme des facteurs limitatifs potentiels pour les populations canadiennes de chevaliers de rivière (Portt et al., 2003). Selon des faits probants provenant de la rivière Trent, il semble que l’on trouve d’importantes populations de chevaliers de rivière reproducteurs uniquement dans des fragments de rivières de taille suffisante où se trouvent des habitats peu profonds à courant rapide (Reid, 2002). Le déclin des chevaliers de rivière dans le fleuve Saint-Laurent a coïncidé avec le début des travaux destinés à soutenir la production d’hydroélectricité et la navigation (Dumont et al., 1997). Aux États-Unis, on a montré que les réservoirs de retenue ont eu d’importants impacts négatifs sur la répartition des chevaliers de rivière (Etnier et Starnes, 1993; Quinn et Kwak, 2003). En Virginie, on note des cas où des barrages ont empêché le rétablissement de populations de chevaliers de rivière après des mortalités massives de poissons (Jenkins et Burkhead, 1993). L’influence de la production d’énergie hydroélectrique sur le débit en aval (capacité de pointe) peut avoir des répercussions sur les populations de chevaliers de rivière en aval. Il est nécessaire de maintenir un débit suffisant pendant la fraye, l’incubation des œufs et l’alevinage pour assurer le recrutement et la survie des populations de chevaliers de rivière. L’aménagement d’autres barrages nuirait aux populations de chevaliers de rivière en dégradant les conditions des habitats en amont et en aval, en restreignant les déplacements des poissons et en limitant le flux génétique entre les populations. 

Les populations de chevaliers de rivière peuvent être affectées par les activités de pêche sportive, notamment dans la rivière Grand où les chevaliers sont particulièrement recherchés (Portt et al., 2003). Pendant la montaison du printemps, le comportement de rassemblement des individus accroît vraisemblablement la vulnérabilité des chevaliers de rivière à la pêche à la ligne et à la pêche au harpon. Le chevalier de rivière n’est protégé ni par des quotas de pêche, ni par des restrictions relatives à la taille minimale, ni par la réglementation de la pêche au harpon (McAllister et al., 1985; Ontario Fishing Regulations, 1989). Les populations peuvent être affectées par l’absence de réglementation et par leur vulnérabilité pendant la fraye. En outre, comme il est facile de confondre les chevaliers de rivière avec d’autres espèces de chevaliers, on peut en pêcher sans le savoir, ce qui peut être un facteur de déclin des populations locales (Parker et McKee, 1984). Cette menace potentielle n’a pas été quantifiée. Au Québec, afin d’éviter la capture accessoire de chevaliers cuivré et de chevaliers de rivière, la pêche sportive des espèces de chevaliers est interdite dans les secteurs des rivières Richelieu, des Mille-Îles, Yamaska et Noire, où les deux espèces cohabitent. La pêche commerciale de ces deux espèces est également interdite au Québec.

La plupart des biologistes sur le terrain ont de la difficulté à identifier correctement le chevalier de rivière. Des études biologiques antérieures (enquêtes auprès de pêcheurs sportifs, inventaires des communautés de poissons, etc.) effectuées en Ontario ne parvenaient souvent pas à rendre compte de la présence des espèces de chevaliers à cause des difficultés d’identification et se contentaient de classer tous les poissons dans la catégorie des « suckers » (regroupant les meuniers et les chevaliers) ou des poissons communs (Cooke et Bunt, 1999). Notre capacité de protéger les populations restantes est limitée par le manque de données de surveillance à long terme des populations de même que par les difficultés d’identifier correctement les espèces sur le terrain. Au Québec, ce problème a été résolu partiellement pour les spécimens d’une longueur supérieure à 250 mm grâce à la production d’une affiche qui facilite l’identification des deux espèces de Catostomus et des cinq espèces de Moxostoma que l’on trouve dans la province (Mongeau, 1984; Mongeau et al., 1986). Cette affiche a été distribuée aux scientifiques et consultants qui travaillent dans les basses-terres du Saint Laurent. Récemment, on a conçu des outils d’identification des espèces de Moxostoma fondés sur la génétique (Branchaud et al., 1996; Harris et al., 2002; S. Reid, données inédites) et de nouvelles clés taxinomiques (Holm et Boehm, 1999; Vachon, 2003b).

L’introgression parmi les espèces de catostomidés due à l’altération des habitats a été désignée comme préoccupante du point de vue de la conservation dans l’ouest de l’Amérique du Nord, où l’hybridation entre les espèces de catostomidés est fréquente. Toutefois, l’hybridation est inconnue ou rare chez la plupart des chevaliers de l’est du continent (Jenkins et Burkhead, 1993). Parmi les milliers de spécimens du genre Moxostoma qui ont été examinés, on n’a signalé que deux cas d’hybridation (Jenkins, 1970; Jenkins et Burkhead, 1993). Il y avait notamment le seul cas de chevalier de rivière hybride issu du croisement avec un chevalier rouge ou un chevalier jaune. Les obstacles à l’hybridation entre les espèces de Moxostoma sont notamment un comportement agressif et des différences concernant le moment de la fraye, la température à laquelle les poissons frayent et le site de fraye (Curry et Spacie, 1984; Kwak et Skelly, 1992).