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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la troncille pied-de-faon au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

Les facteurs qui expliquent le mieux le déclin récent des populations de troncilles pied-de-faon sont l’introduction à la fin des années 1980 de moules du genre Dreissena (Dbugensis et D. polymorpha) et leur prolifération subséquente. Les moules Dreissena se fixent sur la coquille des moules indigènes et interfèrent ainsi avec leurs fonctions métaboliques normales, ce qui nuit à l’alimentation, à la respiration, à la reproduction et à la locomotion (Mackie, 1991; Haag et al., 1993; Baker et Hornbach, 1997). Quatre-vingt-huit pour cent des mentions canadiennes historiques du troncille pied-de-faon dans la base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs proviennent d’endroits lourdement perturbés par les Dreissenidés. Nombre de ces endroits sont maintenant marqués par l’absence des Unionidés (ouest du lac Érié – Schloesser et Nalepa, 1994; lac Sainte-Claire – Nalepa et al., 1996; rivière Detroit – Schloesser et al., 2006). À l’exception des rivières Saugeen (ruisseau Muskrat) et Sydenham, toutes les populations connues de troncilles pied-de-faon qui restent se trouvent dans des régions où les Dreissenidés sont bien établis. Morris et Edwards (2007) ont inventorié 37 sites de la Thames en 2004-2005 et trouvé des Dreissenidés vivants ou des Dreissenidés fixés sur des Unionidés (animaux vivants ou filaments de byssus fixés sur des coquilles d’Unionidés) dans pratiquement tous les sites se trouvant entre le réservoir Fanshawe, dans la ville de London, et l’embouchure de la rivière. Bien qu’aucune moule Dreissena n’ait été observée fixée sur un troncille pied-de-faon, cette région chevauche complètement l’aire de répartition connue dans la Thames. De même, on trouve des Dreissenidés dans le delta de la Sainte-Claire (Metcalfe-Smith et al., 2005b) et dans la Grand jusqu’au barrage de Dunnville (obs. pers., Morris, 2005).

Il a été démontré que l’endiguement des cours d’eau a nuit aux moules de nombreuses façons. Les réservoirs altèrent les patrons d’écoulement en aval, ce qui perturbe complètement l’hydrographie naturelle. De plus, ils changent les profils thermiques naturels des cours d’eau (Vaughn et Taylor, 1999). Les ouvrages de retenue agissent aussi comme des obstacles physiques au déplacement des hôtes; de vastes étendues d’habitat potentiel restent donc entièrement inaccessibles à certaines espèces de moules. Watters (1996) a observé que la répartition de deux espèces de moules (Leptodea fragilis et Potamilus alatus) en Indiana, en Ohio et en Virginie-Occidentale était limitée par la présence de petits barrages, qui nuisaient au déplacement de leur espèce-hôte, le malachigan. Tiemann et al. (2007) ont également montré que le troncille pied-de-faon fait partie des cinq espèces du réseau de la rivière Fox, en Illinois, dont la répartition en amont semble limitée par la présence d’un barrage à faible hauteur de chute. Le malachigan, l’un des hôtes des glochidies de troncilles pied-de-faon, est une espèce adaptée aux eaux lacustres peu profondes qui utilise les portions inférieures des cours d’eau pour frayer (Scott et Crossman, 1973). On ne sait pas ce qui limite la répartition des malachigans dans les parties amont des cours d’eau du sud de l’Ontario. Toutefois, Watters (1996) croit qu’un des facteurs limitatifs dans les cours d’eau états-uniens serait la présence de barrages. Il soutient cette hypothèse en soulignant que les malachigans étaient autrefois présents dans les tronçons non endigués de la rivière Ohio, mais ont disparu après l’aménagement des barrages.

Aucune donnée historique sur le sud de l’Ontario ne permet d’évaluer directement les répercussions des barrages sur les populations de poissons et de moules, mais les aires de répartition du malachigan, du doré noir et du troncille pied-de-faon présentées à la figure 5 montrent un certain lien avec l’aménagement des barrages. Dans la Grand, on n’a prélevé des troncilles pied-de-faon que jusqu’au niveau du barrage de Dunnsville, et ce, même si les malachigans peuvent traverser ce barrage (on en a trouvé jusqu’à proximité du barrage de Caledonia), lequel ils ne peuvent pas passer (MacDougall, comm. pers., 2007) (figure 5). La Thames est une rivière unique dans le sud de l’Ontario, car elle n’est pas régularisée sur près de 200 km, soit à partir de son embouchure jusqu’au premier barrage, dans le parc Springbank, dans la ville de London. Ce barrage est un obstacle au passage des poissons de la mi-mai au début novembre (Reid et Mandrak, 2006). Les aires de répartition du troncille pied-de-faon et du malachigan s’étendent toutes deux jusqu’au barrage. Aucune mention ne provient de sites au-delà du barrage (figure 5). Un second barrage en amont de London constitue un obstacle permanent au passage des poissons. Le premier obstacle important sur la Sydenham se trouve bien en amont de l’aire de répartition des deux espèces. Dans la Saugeen, on ne voit pas de malachigans au-delà du barrage de Denny; toutefois, le seul troncille pied-de-faon recueilli dans le bassin hydrographique provenait d’un site bien en amont du barrage. Au moins cinq autres obstacles bloquent le passage des poissons entre le barrage de Denny et le ruisseau Muskrat (Nichols, comm. pers., 2007) (figure 5). Il est donc très peu probable que l’individu prélevé dans le ruisseau Muskrat y soit parvenu en étant enkysté sur un malachigan ou un doré noir.

Des données indiquent que les moules d’eau douce sont vulnérables aux PCB, au DDT, au malathion et au roténone, substances qui inhibent toute la respiration et s’accumulent dans les tissus des moules (USFWS, 1994). Les glochidies semblent être particulièrement vulnérables aux métaux lourds (Keller et Zam, 1990), à l’acidité (Huebner et Pynnonen, 1992) et à la salinité (Liquori et Insler, tels que cités dans USFWS, 1994). On a récemment rapporté que les moules d’eau douce juvéniles sont parmi les organismes aquatiques les plus vulnérables à la toxicité de l’ammoniac non ionisé, affichant des réactions négatives à des teneurs bien en deçà des recommandations visant la sécurité aquatique des cours d’eau états-uniens (Newton, 2003; Newton et al., 2003). Des apports élevés de limon provenant des terres agricoles peuvent nuire aux moules en obstruant leurs branchies et en nuisant à l’alimentation, à la respiration et à la reproduction (Strayer et Fetterman, 1996). Les terres du bassin de la Sydenham sont principalement utilisées à des fins agricoles. Dextrase et al. (2003) rapportent des concentrations de solides en suspension aussi élevées que 900 mg/L, ce qui permet de conclure que l’envasement et la turbidité sont les menaces dominantes pour les espèces en péril dans ce bassin versant. Dans la rivière Grand, le fauchage de la végétation riveraine et l’accès du bétail à la rivière ont abaissé la qualité de l’eau et augmenté les charges de sédiments (WQB, 1989a). Les activités agricoles devraient s’intensifier dans le bassin de la Grand au cours des 25 années à venir et feront donc augmenter le ruissellement des sédiments, des pesticides, des engrais et du fumier. La qualité de l’eau dans le bassin hydrographique de la Thames a par le passé souffert grandement des activités agricoles. Le drainage par tuyaux enterrés, la présence de conduites d’eaux usées, le stockage et l’épandage du fumier et la conservation du sol insuffisante ont tous contribué à la piètre qualité de l’eau dans le bassin de la Thames (Taylor et al., 2004). Les charges de phosphore et d’azote ont augmenté de manière stable, et certains des apports les plus élevés de déchets d’élevage du bétail de l’ensemble du bassin des Grands proviennent du bassin de la Thames (WQB, 1989b). Les concentrations moyennes d’hydroxyde d’ammonium dans tous les sous-bassins de la Thames dépassent les recommandations fédérales visant la protection des organismes d’eau douce (Taylor et al., 2004). Étant donné la vulnérabilité générale des moules d’eau douce, en particulier des glochidies et des juvéniles, aux polluants aquatiques, les degrés de pollution observés dans ces bassins hydrographiques peuvent influer sur les populations fluviales de troncilles pied-de-faon restantes.

Il est peu probable que le niveau naturel de prédation par les espèces susmentionnées (voir la section « Prédateurs  ») nuise aux populations de troncilles pied-de-faon bien portantes, mais, si l’aire de répartition de l’espèce continue de diminuer, alors l’incidence de ces prédateurs pourrait augmenter de manière disproportionnée.

En résumé, les principaux facteurs influant sur l’aire de répartition actuelle du troncille pied-de-faon au Canada sont l’établissement des moules du genre Dreissena, qui ont rendu inutilisables de grandes portions de l’habitat originel, et la disponibilité limitée de l’habitat fluvial, lequel est surtout restreint par la répartition du poisson-hôte des glochidies, le malachigan. À l’exception d’une petite population dans le delta de la rivière Sainte-Claire, les populations restantes de troncilles pied-de-faon sont limitées à des sections relativement petites de tronçons inférieurs de cours d’eau, où l’espèce fait face à une qualité de l’eau à la baisse à cause des activités agricoles et urbaines dans les portions supérieures des bassins versants.