Avertissement Cette page Web a été archivée dans le Web.

Contenu archivé

Information archivée dans le Web à des fins de consultation, de recherche ou de tenue de documents. Cette dernière n'a aucunement été modifiée ni mise à jour depuis sa date de mise en archive. Les pages archivées dans le Web ne sont pas assujetties aux normes qui s'appliquent aux sites Web du gouvernement du Canada. Conformément à la Politique sur les communications et l'image de marque.

Sauter l'index du livret et aller au contenu de la page

Rapport du COSEPAC sur la situation de la morue franche au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

Le principal facteur à l'origine du déclin de la morue franche est la surpêche (Hutchings et Myers, 1994; Hutchings, 1996; Myerset al., 1997b; Shelton et Lilly, 2000; Hutchings et Ferguson, 2000a,b; Bundy, 2001; Fu et al., 2001; Smedbol et al., 2002). Dans certaines régions, les réductions dans la croissance individuelle (Dutil et Lambert, 2000; Drinkwater, 2002) attribuables à des facteurs environnementaux ou à la mortalité par pêche en fonction de la taille (Sinclair et al., 2002) pourraient avoir accéléré le taux de déclin des populations; dans d'autres, l’augmentation de la mortalité naturelle pourrait aussi avoir contribué au phénomène (Dutil et Lambert, 2000). Il importe toutefois de souligner que rien ne permet de croire que les taux de croissance et de mortalité naturelle qu'a connus la morue dans les années 1980 sont sans précédent. Plusieurs hypothèses invoquant d’autres facteurs que la pêche ont été avancées, mais les données sont insuffisantes pour permettre de les vérifier.

En théorie, l’élimination de la principale cause de mortalité d’origine anthropique (la pêche) aurait dû entraîner le rétablissement des populations. Malheureusement, à une exception près (le stock du banc Saint-Pierre), cela n’a pas été le cas dans la décennie qui a suivi les premières fermetures des pêches. D’après les analyses empiriques, il semble que d’autres facteurs soient plus importants pour le rétablissement que la seule pêche.

Des travaux récents ont révélé que l’absence de rétablissement n’est pas du tout inhabituelle dans les populations de poissons marins qui connaissent des taux de déclin supérieurs à 80 p. 100 sur 15 ans (Hutchings, 2000, 2001a), même en cas de réduction considérable de la mortalité par pêche (Hutchings, 2001b; Denney et al., article proposé). Cependant, bien qu’on connaisse mal les causes de cette absence de rétablissement chez la morue franche, des analyses récentes indiquent qu’il pourrait s’agir d’une combinaison des facteurs suivants : températures de l’eau inférieures à la moyenne (dans certaines régions, certaines années), quotas de pêches, pratiques de pêche illégales, prises accessoires, prédation par les mammifères marins, modification génétique du cycle de vie causée par la pêche (voir Hutchings, 1999; Sinclair et al., 2002) et prédation des œufs par les poissons pélagiques (Hutchings, 1999, 2000, 2001b; Swain et Castonguay, 2000; Swain et Sinclair, 2000; McLaren et al., 2001; Smedbolet al., 2002).

Pour avoir une idée de l’incidence énorme que peuvent avoir les prises, même infimes (dans le sens absolu), sur le rétablissement, il suffit de rappeler l’échec du rétablissement de la morue du Nord (divisions 2J3KL de l’OPANO), qui fait partie de la population de Terre-Neuve-et-Labrador. Malgré un déclin supérieur à 97 p. 100, le MPO, sur l’avis du Conseil pour la conservation des ressources halieutiques (www.frcc.gc.ca), a permis la pêche dirigée de ce stock entre 1999 et 2002, ce qui a manifestement eu un impact désastreux sur le rétablissement du stock le plus mal en point du Canada, comme en témoignent les taux d’exploitation présentés ci-dessous.

Malgré la faiblesse des quotas attribués ces dernières années par rapport à ceux du milieu des années 1980 (de 5 600 à 9 000 tonnes comparativement à plus de 200 000 tonnes), l’impact sur la morue du Nord a été énorme parce que l’effectif de la population est proportionnellement faible. Cette conclusion se fonde sur l’analyse, par le MPO (DFO, 2002; Brattey et Healey, MS2003), des estimations du taux d’exploitation obtenues par marquage-recapture. On trouvera dans le tableau ci-dessous un sommaire de ces estimations (ces données sont tirées du tableau 4 de l’étude présentée par Brattey et Healey [MS2003, données inédites] lors de la réunion d’évaluation zonale du MPO, tenue à Halifax le 20 février 2003).

Lieu d’étiquetage (côte Nord-Est de Terre-Neuve)Taux d’exploitation des morues du Nord étiquetées et recapturées en 1999Taux d’exploitation des morues du Nord étiquetées et recapturées en 2002
Baie Notre-Dame30-63 %12-20 %
Baie Bonavista6-18 %14-19 %
Baie Trinité4-13 %10-27 %

D’après ces estimations, on ne peut que conclure que la réattribution de quotas de morue du Nord en 1999 a eu un impact négatif sur la croissance et le rétablissement de ce stock. Cette conclusion se fonde sur deux observations. Premièrement, avant l’effondrement des stocks de morue au début des années 1990, on estimait qu’à des taux d’exploitation inférieurs à 18 p. 100, l’abondance de la population pouvait encore augmenter. Une bonne partie des taux mentionnés ci-dessus ne permettent donc guère à la population de croître, sinon pas du tout. Deuxièmement, les taux maximums d’accroissement de la population de morue du Nord ont été estimés à 10 à 30 p. 100 par année (Myerset al., 1997a; Hutchings, 1999). Comme la fourchette des taux d’exploitation estimés se situe en général à l’intérieur de cette plage de croissance maximum, la population ne peut donc se rétablir, quel que soit le nombre d’individus qui la composent.

D’après le compte rendu d’un atelier organisé par le MPO à Saint-Jean de Terre-Neuve en mars 2000 (Swain et Castonguay, 2000), l’absence de rétablissement de la morue franche dans les eaux canadiennes au sud du cap Chidley peut être attribuée aux facteurs suivants :

1.    Effondrement de la structure d'âge, perte de composantes reproductrices (p. ex. composante des géniteurs printaniers dans l’Est de la plate-forme Néo-Écossaise), et/ou réduction de la superficie occupée par les géniteurs.

2.    Taux de recrutement inférieur à la moyenne dans certaines parties de l’aire de répartition (Sud du Grand Banc, banc Saint-Pierre, est et ouest de la plate-forme Néo-Écossaise), mais non dans d'autres (plate-forme du N.-E. de Terre-Neuve, nord et sud du golfe du Saint-Laurent).

3.    Mortalité supérieure aux prévisions chez les adultes dans certaines parties de l'aire de répartition de chaque population.

4.    Déclin du taux de croissance individuel dans certaines régions pour chaque population.

Si la structure physique (notamment les végétaux, l’hétérogénéité du fond et les coraux) a une importance cruciale pour la survie des jeunes morues, alors la disparition d’habitats convenables peut également avoir une incidence sur le rétablissement. La réduction de l’hétérogénéité physique du fond et la disparition de coraux de grands fonds potentiellement importants peuvent être attribuées à la pratique du chalutage pour pêcher le poisson de fond (Collieet al., 1997, 2000; Kaiser et de Groot, 2000). Dans les eaux canadiennes, le chalutage aurait relativement peu d’impact sur la macrofaune d’invertébrés des fonds sableux (Kenchingtonet al., 2001); par contre, aucune étude semblable n’a été faite sur les éventuelles répercussions de cette méthode sur les poissons et leur habitat (mais voir Mortensen et al., article proposé).

En ce qui concerne la prédation par les mammifères marins, un comité de spécialistes indépendants a conclu que le stock de morue du Nord (population de Terre-Neuve-et-Labrador) et le stock de morue du nord du golfe (population du Nord laurentien) avaient effectivement souffert de la prédation par les phoques (McLarenet al., 2001).

On ne peut écarter la possibilité que l’intense pression de pêche dont a fait l’objet la morue à la fin des années 1980 et au début des années 1990 ait provoqué des modifications génétiques des traits héréditaires. Des données indiquent en effet que l’âge à la maturité et le taux de croissance de plusieurs stocks de morue sont plus faibles aujourd’hui qu’ils ne l’étaient avant leur effondrement (Smedbol et al., 2002). Comme les changements observés dans l’âge à la maturité ne peuvent s’expliquer par des réponses phénotypiques (Hutchings, 1999), l’explication la plus simple de la maturité précoce observée dans certaines régions résiderait dans la réponse génétique à la sélection (sélection défavorable aux génotypes à maturation tardive). De même, le poids plus faible selon l’âge observé chez les morues de certaines régions peut aussi s’expliquer comme une conséquence de la sélection défavorable aux génotypes à croissance rapide durant les périodes de pêche intensive (voir Sinclair et al., 2002). Certes, pour vérifier ces hypothèses concernant les changements génétiques, il faudrait comparer les âges à la maturité et les taux de croissance d’échantillons aléatoires de génotypes avant et après l’événement de sélection (c.‑à‑d. la pêche à la fin des années 1980 et au début des années 1990) dans le cadre d’expériences réalisées dans des conditions environnementales semblables. Comme il est manifestement impossible d’obtenir des échantillons datant d’avant l’événement de sélection, cette vérification s’avère impossible.

Bref, la principale cause du déclin de la morue franche dans toute son aire de répartition est la surexploitation. Dans certaines régions, ce taux de déclin a pu être accéléré par la réduction de la croissance individuelle et par une augmentation apparente de la mortalité naturelle. Au nombre des facteurs identifiables qui risquent de nuire au rétablissement de la morue franche figurent la pêche dirigée (conséquence de l'établissement de quotas de gestion) et la pêche non dirigée (conséquence de la pêche illégale, des fausses déclarations de prises, du rejet en mer et des prises accessoires des autres pêches d’espèces benthiques). Parmi les autres menaces, mentionnons l’altération des écosystèmes biologiques et les changements simultanés dans l’ampleur et les types des interactions interspécifiques (comme l’augmentation de la mortalité des morues attribuable à la prédation par les phoques). Ces changements à l’échelle des écosystèmes semblent avoir entraîné une augmentation de la mortalité chez les morues plus âgées. La sélection défavorable à la maturité tardive et aux taux de croissance rapide, découlant des taux d’exploitation élevés d’autrefois, pourraient également contribuer à la forte mortalité (liée à l’accélération de la maturité; Beverton et al., 1994) et au ralentissement de la croissance observés aujourd’hui dans certaines régions.