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Rapport du COSEPAC sur la situation de la morue franche au Canada

Physiologie

Sur le plan physiologique, la variable environnementale qui a le plus d’importance pour la morue franche est probablement la température de l’eau. Selon certains, la morue évite activement les eaux dont elle juge la température trop basse. C’est par exemple ce comportement que l’on invoque au premier chef pour expliquer la migration automnale de la morue qui quitte le sud du golfe du Saint-Laurent pour les eaux du Nord-Est du Cap-Breton (Campanaet al., 1999). Des données empiriques sérieuses permettent par ailleurs de penser que le choix de la température par les morues dépendrait de la densité de la population, la température optimale pour sa croissance diminuant en fonction de la diminution des apports alimentaires (Swain et Kramer, 1995).

Bien que les morues fréquentent habituellement des eaux dont la température annuelle moyenne varie entre 2 oC et 11 oC (Brander, 1994), il est par contre évident que celles de certaines zones du large de Terre-Neuve arrivent à tolérer des températures beaucoup plus basses, de l’ordre de –1,5 oC (Goddard et al., 1999). Ces températures sont inférieures à celles auxquelles se forment des cristaux de glace dans le sang (de–0,5 oC à –0,8 oC). Pour supporter des températures aussi froides tout en évitant la formation de cristaux de glace dans leur sang, ces morues produisent donc des protéines plasmatiques ou glyco­protéines antigel qui augmentent leur résistance au froid. Fait intéressant à souligner, il semble y avoir un effet de taille et/ou d’âge sur la capacité de la morue à tolérer des eaux dont la température est inférieure au point de congélation. Par exemple, Goddard et Fletcher (1994) signalent que les jeunes morues (de 10 à 40 cm) produisent environ deux fois plus de ces protéines que les adultes.

Certaines des données qui illustrent le mieux ce phénomène d’adaptation de la morue franche aux environnements locaux (à des échelles beaucoup plus petites que les divisions de l’OPANO) sont d’ordre physiologique. Dans le cadre d’une expérience dans laquelle tous les individus étaient élevés dans des conditions environnementales semblables, Goddard et al. (1999) ont observé que les morues juvéniles du secteur situé le plus au nord de la division 3K (la Grande Péninsule du Nord, Terre-Neuve) affichaient des concentrations de protéines antigel supérieures d’environ 50 p. 100 à celles observées chez les morues trouvées plus au sud, dans les baies Notre-Dame, Trinité et Conception. Les auteurs ont attribué ces différences physiologiques dans la production d’antigel à des différences dans les températures de l’eau où vit cette population en hiver.

 

Déplacements et dispersion

La dispersion de la morue franche semble limitée aux stades biologiques de l’œuf et de la larve, durant lesquels les courants et la turbulence en surface et près de la surface sont les principaux déterminants des déplacements horizontaux et verticaux dans la colonne d’eau. Dans certaines populations, les œufs et les larves se dispersent sur de très longues distances. Par exemple, en se fondant sur les déplacements de bouées dérivantes suivies par satellite, Helbiget al. (1992) ont conclu que les œufs pondus dans les eaux du Sud-Est du Labrador (division 2J de l’OPANO) se dispersaient au sud jusqu’au Grand Banc. En revanche, les œufs pondus par les morues des eaux littorales et côtières, notamment à l’entrée des grandes baies, pourraient ne se disperser que sur quelques kilomètres ou moins.

Les déplacements à long terme prennent la forme de migrations saisonnières. Ces migrations peuvent être attribuées à des différences géographiques et saisonnières dans la température de l’eau, dans l’approvisionnement en nourriture et peut-être aussi dans les aires de fraye. Ainsi, certaines populations côtières feraient des migrations extrêmement courtes, peut-être de l’ordre de quelques dizaines de kilomètres, alors que d’autres migrent sur des centaines de kilomètres.

Les migrations entreprises par les morues du sud du golfe du Saint-Laurent et par celles de la plate-forme du Nord-Est de Terre-Neuve sont de bons exemples de migrations saisonnières sur de longues distances. Les premières, qui passent l’hiver au large du Nord-Est du Cap-Breton, migrent dans le sud du golfe en avril, où elles passent l’été à se nourrir et à se reproduire avant de retourner aux eaux profondes et relativement chaudes du Cap-Breton en novembre. Les secondes migrent en grand nombre au printemps depuis les eaux relativement chaudes du Nord-Est de la plate-forme Néo-Écossaise jusqu’aux eaux littorales, surtout pour s’y nourrir de capelans (Mallotus villosus), et retournent vers le large en automne.

On peut inférer les déplacements des morues franches au moyen d’expériences de marquage-recapture, d’analyses génétiques et des propriétés microchimiques des otolithes. Entre 1954 et 1993, on a étiqueté puis relâché 205 422 morues dans les eaux de Terre-Neuve; 36 344 d’entre elles ont été recapturées par des pêcheurs (Taggart et al., 1995). Bien que cela soit extrêmement rare (5 recaptures sur les 36 344), certaines des morues étiquetées dans les eaux de Terre-Neuve ont été recapturées dans l’Atlantique Nord-Ouest, ce qui ne s’était pas produit depuis les années 1960 (Taggart et al., 1995). En se fondant sur cet ensemble complet d’études d’étiquetage et sur des études menées plus récemment (Hunt et al., 1999; Brattey et al., 2001b), on peut conclure que, à une exception près, les morues sont en général recapturées dans l’aire de gestion de l’OPANO (voir la figure 4) où elles ont été étiquetées à l’origine. La seule zone dans laquelle les déplacements semblent relativement longs est celle qui englobe les divisions 3Ps, 3N, 3O et 3L de l’OPANO, le long de la côte Sud-Est de Terre-Neuve, y compris le Grand Banc. Toutefois, indépendamment des déplacements passablement longs entrepris par un nombre relativement peu élevé de morues, les analyses génétiques et les analyses des propriétés microchimiques des otolithes concordent avec l’hypothèse selon laquelle ces morues constituent des populations distinctes dans l’Atlantique Nord-Ouest (Bentzenet al., 1996; Ruzzanteet al., 1998; Campanaet al., 1999; Beachamet al., 2002).

 

Nutrition et interactions interspécifiques

Le régime alimentaire de la morue franche est extrêmement éclectique (Scott et Scott, 1988). À l’état de larves, les morues se nourrissent principalement de zooplancton (copépodes et amphipodes), mais à mesure qu’elles grandissent, elles choisissent en général des proies de plus en plus grosses. Immédiatement après le stade larvaire, elles mangent surtout de petits crustacés, des mysis et des euphausiacés. Dès que leur bouche est assez grande, elles commencent à manger des poissons, y compris d’autres morues (Scott et Scott, 1988; Bogstadet al., 1994). Parmi les poissons qu’on a déjà trouvés dans l’Estomac des morues, on mentionne le capelan, le lançon d’Amérique (Ammodytes americanus), le hareng (Clupea harengus), des sébastes (Sebastes sp.), la morue polaire (Boreogadus saidus), la tanche-tautogue (Tautogolabrus adspersus), le gaspareau (Alosa pseudoharengus), l’aiglefin (Melanogrammus aeglefinus), la plie rouge (Pseudopleuronectes americanus), le maquereau (Scomber scombrus), des stichées (Lumpenus maculatus, Stichaeus punctatus et Ulvaria subbifurcata), la capucette (Menidia menidia) et des chabots (Cottus sp.). En plus des poissons, les morues adultes mangent des calmars, des moules, des bivalves fouisseurs, des buccins, des tuniciers, des cténaires, des ophiures, des clypéastres, des holothuries et des polychètes.

Malgré le petit nombre d’études sur la question, il est clair que la morue entre en concurrence avec d’autres espèces pour la nourriture, vu la grande variété des proies qu’elle consomme.

Rien n’indique vraiment que la disponibilité des aliments soit un facteur limitatif ayant une incidence sur le rétablissement de cette espèce dans les eaux canadiennes, vu notamment le faible niveau historique d’abondance auquel la morue est tombée dans la plus grande partie de son aire de répartition.

Toutefois, vu la grande incertitude qui entoure les estimations contemporaines de l’abondance des capelans dans les eaux de Terre-Neuve-et-Labrador (DFO, 2000, 2001), il est difficile de savoir dans quelle mesure l’abondance de cette espèce peut ou non ralentir le rétablissement des morues de la population de Terre-Neuve-et-Labrador. Certains chercheurs (Rose et O’Driscoll, 2002) ont néanmoins formulé l’hypothèse que l’une des principales sources d’alimentation des morues adultes de cette population (le capelan) pourrait être un facteur limitant pour le rétablissement dans les régions du Nord.

Figure 4. Carte des divisions de l’OPANO (Organisation des pêches de l’Atlantique Nord-Ouest) utilisées pour identifier les stocks de morue franches gérés par l’OPANO et le ministère des Pêches et des Océans du Canada

Figure 4. Carte des divisions de l’OPANO (Organisation des pêches de l’Atlantique Nord-Ouest) utilisées pour identifier les stocks de morue franches gérés par l’OPANO et le ministère des Pêches et des Océans du Canada.

 

Comportement et adaptabilité

La morue franche est une espèce généraliste. Comme elle constitue certainement plusieurs unités évolutionnaires significatives au Canada (ce que reflètent jusqu’à un certain point les populations proposées ici), on peut raisonnablement prédire que les populations répondent de manière différente aux influences anthropiques, dont la plus évidente (et la mieux étudiée) est certes la pêche. Cette différence peut se refléter dans les différentes réponses des populations à l’effondrement démographique et à la fermeture des pêches. Ainsi, malgré leur proximité et le nombre relativement grand d’échanges d’individus entre les deux populations (Bratteyet al., 2001a,b), le stock du banc Saint-Pierre a récupéré relativement vite, tandis que la population adjacente de Terre-Neuve-et-Labrador n’a donné aucun signe de rétablissement (voir la section TAILLE ET TENDANCES DES POPULATIONS plus bas).

Les éventuels effets indésirables de l’exploration pétrolière et gazière au large des côtes sur le comportement de fraye et le recrutement des morues pourraient avoir une incidence sur le succès reproducteur. Le gros des activités de production pétrolière et d’exploration gazière a lieu actuellement sur le Grand Banc et la plate-forme Néo-Écossaise. Selon des études récentes (énumérées plus bas), la communication acoustique pendant la fraye pourrait avoir une importance énorme pour le choix des partenaires et le succès reproducteur chez les morues. Si cela était effectivement le cas, toute activité humaine (depuis la pêche jusqu’aux forages exploratoires) qui perturbe le milieu aquatique, où les sons se propagent particulièrement bien, pourrait avoir des effets nuisibles sur le comportement reproducteur et le succès de la fécondation. Bien que ce genre de perturbation puisse, le cas échéant, passer inaperçu durant les périodes d’abondance des morues, il pourrait contribuer à un effet d’Allee lorsque l’abondance est faible. Tant que ces hypothèses n’auront pas été vérifiées de façon empirique, on ne pourra cependant en établir la valeur.