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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le leptoge des terrains inondés (Leptogium rivulare) au Canada

Répartition

Répartition mondiale

L’espèce est présente dans l’est de l’Amérique du Nord, dans l’ouest de l’Europe et peut-être dans l’est de l’Eurasie (Goward et al., 1998). Elle est définie par des spécimens souvent très anciens (19e siècle) récoltés dans des localités isolées de Suède, de Finlande, d’Estonie et de France ainsi que par des spécimens très anciens récoltés aux États-Unis (en Illinois et au Vermont). L’espèce semble être réellement rare dans l’est de l’Amérique du Nord. Irwin Brodo (comm. pers., 2003) explique : « J’ai écrit aux conservateurs de trois grands herbiers lichénologiques, ceux du Minnesota (MIN), du New York Botanical Garden (NY) et de la Michigan State University (MSC), et les trois m’ont répondu que leur herbier ne renferme aucun spécimen de Leptogium rivulare, même classés sous les synonymes. Cela signifie que des herborisateurs aussi habiles et expérimentés que Clifford Wetmore, Richard Harris et Henry A. Imshaug n’ont jamais trouvé l’espèce malgré les vastes efforts de récolte qu’ils ont déployés dans la région des Grands Lacs. Wetmore a arpenté l’île Royale (au Michigan) et le Minnesota, Harris a récolté dans tout l’est de l’Amérique du Nord, notamment dans tous les secteurs des monts Adirondack et Catskill, tandis qu’Imshaug a exploré toutes les régions du Michigan et certaines rives du lac Supérieur. Or, il s’agit dans tous les cas de régions où on pourrait s’attendre à trouver l’espèce, étant donné ses sites connus. »

On trouvera une liste détaillée des sites européens et nord-américains de l’espèce dans Sierk (1964) ainsi que dans Jørgensen et James (1983). Jørgensen (1994) mentionne quelques sites supplémentaires et fournit une carte de la répartition mondiale de l’espèce.

Figure 2. Répartition du Leptogium rivulare au Canada et aux États-Unis. Les mentions historiques remontant à plus de 50 ans sont indiquées par des carrés noirs. La mention de 1965, qui est sans doute invérifiable, est indiquée par un carré blanc. Les populations actuelles sont indiquées par des cercles noirs.

Figure 2.  Répartition du Leptogium rivulare au Canada et aux États-Unis. Les mentions historiques remontant à plus de 50 ans sont indiquées par des carrés noirs. La mention de 1965, qui est sans doute invérifiable, est indiquée par un carré blanc. Les populations actuelles sont indiquées par des cercles noirs.

Répartition canadienne

Au Canada, le Leptogium rivulare n’a été signalé qu’en Ontario et au Manitoba (figure 2). L’espèce a été trouvée dans six localités, dont cinq en Ontario et une au Manitoba (où elle a été découverte après la présentation initiale du présent rapport). Avant la préparation du présent rapport, l’espèce avait été signalée dans seulement trois de ces localités, séparées l’une de l’autre par des centaines de kilomètres; ces sites ne nous sont connus que par les indications (ici traduites de l’anglais) des spécimens d’herbier suivants :

Comté de Carleton (région d’Ottawa) : sur la base d’un Fraxinus, dans un marécage, 10 oct. 1971, I.M. Brodo  18746 (avec F. Brodo et H.L. Dickson); identifié par P.M. Jørgensen (CANL!).

District d’Algoma : Wawa, près de la zone d’affouillement (washout) de la rivière Magpie, sur la base (partiellement inondée au printemps) d’un Fraxinus nigra, 24 juin 1965, Fabius LeBlanc, nº 1-7; identifié par I.M. Brodo (CANL!).

District de Nipissing : Lac Temagami, pointe Long, sur la base d’un frêne au bord d’un étang, 13 août 1946, R.F. Cain, nº 21688, identifié par G. Degelius (TRTC!).

Un spécimen très récemment récolté au Manitoba est en cours de dépôt au Musée canadien de la nature. Ce spécimen a été trouvé sur une roche, sur la berge rocheuse d’un lac, près de Flin Flon, avec d’autres lichens semi-aquatiques.

Dans le cadre de la préparation du présent rapport, l’espèce a été retrouvée dans la première des localités énumérées ci-dessus (Ottawa) et a été découverte dans deux localités supplémentaires (indiquées ci-dessous par des astérisques), également situées en Ontario, mais 35 et 50 km à l’ouest du site original. Ces sites ontariens sont énumérés ci-dessous.

  • Ottawa (dont le territoire actuel constituait autrefois le comté de Carleton puis la municipalité régionale d’Ottawa-Carleton). L’espèce a été retrouvée dans un groupe de six marécages et étangs saisonniers. La population était bien établie et viable en février 2003.
  • *Comté de Lanark, canton de Darling. Sur des arbres, dans un groupe de sept étangs saisonniers à l’extrémité sud du lac White. La population a été découverte en avril 2001 par Robert Lee. Elle était bien établie et viable en avril 2003.
  • *Comté de Lanark, canton de Pakenham. Population très petite et d’aspect inhabituel, occupant quelques pierres du lit d’un cours d’eau à puissant débit, le ruisseau Indian. La population est peut-être le fruit d’une introduction accidentelle qui serait survenue en 1994. Elle a été découverte par Robert Lee en août 2002.

Les trois sites ontariens actuellement connus forment une zone d’occurrence d’environ 130 km². L’inclusion du site manitobain porterait la superficie de cette zone à 107 000 km². La superficie totale occupée par les milieux propices des quatre sites est de l’ordre de 2 ou 3 hectares (0,2 à 0,3 km²). La superficie totale de substrat (écorce surtout) occupée par l’espèce est d’environ 40  (annexe 1).

La consultation de R. Alvo, S. Frey, D. Masse, E. Meleg, A. Promaine et K. Wade, de Parcs Canada, n’a permis de trouver aucune mention du Leptogium rivulare pour les parcs nationaux, depuis celui de la Mauricie, au Québec, jusqu’à celui du Mont-Riding, au Manitoba. Toutes ces personnes admettent cependant que les lichens n’ont pratiquement pas été étudiés dans ces parcs.

Comme il n’existe qu’un petit nombre de sites connus, à l’intérieur d’une aire de répartition canadienne qui pourrait être plus étendue (comme le suggèrent les récoltes faites plus à l’est, au Vermont, et plus à l’ouest, au Manitoba), on ne peut rien conclure quant aux changements survenus dans l’aire de répartition. Cependant, étant donné la rareté des mentions, étalées sur deux siècles et réparties entre deux continents, l’espèce est manifestement rare, dans toute son aire de répartition, depuis l’époque de sa découverte. En Europe, l’espèce est considérée comme en voie de disparition en Estonie (selon la liste rouge de ce pays) et disparue de certaines régions en Finlande (Randlane, 1998; ArtDatabanken SoknigRodlista, Rödlistade arter i Sverige, 2000; Government of Finland, 2000). Aux États-Unis et au Canada, les lieux des récoltes antérieures (faites de 1858 à 1965) ne semblent pas avoir été réexaminés récemment, puisque les indications existant sur ces localités sont imprécises et remontent à bien des années.

Au Canada, il semble que le lichen n’a jamais été trouvé ailleurs que dans ses six sites actuellement connus ou historiques. Cependant, il est possible que l’espèce soit passée inaperçue, car elle pousse dans les forêts inondées au printemps, habitat inhabituel pour un lichen et peut-être peu fréquenté des lichénologues, comme le suggèrent Jørgensen et James (1983). D’ailleurs, l’Herbier national de lichénologie (CANL) ne renferme que six spécimens provenant de ce type particulier de milieu, dont cinq très vieux spécimens du lichen crustacé Lecania cyrtella (Ach.) Th. Fr., qui a été observé en abondance dans les étangs étudiés, où il pousse souvent en mélange avec le Leptogium rivulare sur la base des arbres. Aucun L. rivulare qui aurait été récolté par inadvertance n’a été trouvé dans ces spécimens.

Par contre, les lits rocheux de cours d’eau et les berges rocheuses de lacs, qui peuvent paraître des milieux inhabituels pour le Leptogium rivulare, constituent l’habitat normal d’autres lichens semi-aquatiques et ont été étudiés avec l’attention voulue. Deux des espèces qui ont déjà été observées sur la roche avec le L. rivulare sont le lichen foliacé Dermatocarpon luridum (With.) J.R. Laundon et le lichen crustacé Staurothele fissa (Taylor) Zwackh. À l’Herbier national, il existe une centaine de spécimens de ces deux espèces qui ont été récoltés près de cours d’eau et de lacs. La plupart (84) de ces spécimens proviennent de localités assez uniformément réparties à l’intérieur de la partie centrale de l’aire canadienne du L. rivulare, soit depuis la région d’Ottawa, dans l’est de l’Ontario, jusqu’à Thunder Bay, vers l’ouest; d’autres ont été récoltés à l’extérieur cette aire, c’est-à-dire plus à l’ouest, en Alberta, plus au nord, au nord de Flin Flon (Manitoba), ou plus à l’est, au Québec et au Nouveau-Brunswick. Aucun L. rivulare qui aurait été récolté par inadvertance n’a été trouvé dans ces spécimens, dont 25 sont accompagné de leur substrat d’origine.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que des lichénologues ont récolté, dans une centaine de berges rocheuses de tout le Canada, des lichens d’autres espèces poussant sur un substrat et dans un milieu qui sont propices au Leptogium rivulare, sans qu’on ne trouve jamais cette espèce dans ces spécimens. Six de ces spécimens ont été récoltés par R.F. Cain, qui avait été le premier à trouver le L. rivulare au Canada. Or, celui-ci n’a pas trouvé le L. rivulare sur ces roches, mais uniquement sur la base d’un arbre, dans un étang, comme nous le mentionnions.

L’espèce a-t-elle pu passer inaperçue? Peut-être, dans le cas de thalles très jeunes ou non encore bien établis. Cependant, bien que le Leptogium rivulare soit considéré comme une petite espèce à l’intérieur du genre Leptogium, il demeure un macrolichen, et c’est pratiquement le seul lichen foliacé à pousser dans un tel milieu. De plus, sa couleur est caractéristique; lorsqu’il forme de grandes colonies, il peut être reconnu à 10 mètres de distance.

De manière plus générale, les travaux de lichénologie n’ont pas permis de trouver d’autres spécimens de Leptogium rivulare en Ontario et dans les régions québécoises voisines. Durant les années 1860, l’espèce n’a été trouvée par aucun des botanistes, dont John Macoun, qui, selon Wong et Brodo (1973), ont travaillé le long du Saint-Laurent ou sur la rive nord du lac Ontario. Plus récemment, P.-Y. Wong a déployé des efforts assidus, étalés sur plusieurs décennies, pour récolter dans tout le sud de l’Ontario, région comprenant tous les sites canadiens du L. rivulare qui étaient connus au moment de la présentation initiale du présent rapport (I.M. Brodo, comm. pers., 2003). Cependant, il n’a pas spécifiquement étudié les terrains inondés. Dans le cadre de ce relevé, Wong a également examiné les spécimens se trouvant dans les herbiers du Musée canadien de la nature et de la University of Toronto (Wong et Brodo, 1992). I.M. Brodo a lui-même fait un effort de récolte encore plus exhaustif, étalé sur 35 ans, dans le « district d’Ottawa » défini par un cercle de 50 km de rayon autour de la capitale canadienne (figure 3).

Par conséquent, malgré l’abondance apparente du Leptogium rivulare dans quelques étangs de l’est de l’Ontario, cette espèce semble avoir toujours été rare dans l’ensemble de son aire de répartition mondiale. Le fait qu’elle soit inféodée à un milieu restreint et instable pourrait expliquer en partie cette rareté, mais il se peut que ses moyens de dispersion peu efficaces aient joué un rôle plus important.

À l’intérieur de son aire générale, l’espèce semble avoir une répartition assez restreinte. Elle a été recherchée dans bien des milieux propices pendant une trentaine d’années par I.M. Brodo (comm. pers., 2002) et plus récemment par
Robert Lee (voir figure 3 et annexe 2), et il semble bien que les sites ontariens actuellement connus sont bien délimités, le lichen étant absent de tous les milieux propices dans une quarantaine de localités se trouvant à moins d’un kilomètre des sites connus ainsi que dans une vingtaine de localités plus éloignées (îles Upper Duck et Petrie, 15 et 25 km à l’est d’Ottawa; Chelsea, au Québec, 30 km au nord; cours moyen de la rivière Noire, au Québec, 160 km au nord-ouest d’Ottawa; lac Anima Nipissing, 20 km au nord du lac Temagami, en Ontario). On ne connaît pas l’étendue de la population récemment trouvée à Flin Flon, au Manitoba.

Afin de déterminer si l’espèce ne serait pas malgré tout plus abondante que ne l’indique le petit nombre des sites connus, Robert Lee l’a recherchée spécifiquement dans plus de 60 localités, en 2001 et 2002, en concentrant d’abord ses efforts sur les secteurs entourant immédiatement les populations connues. Il a ainsi fouillé tous les milieux propices se trouvant dans un rayon d’environ 1 km de ces populations, sans trouver l’espèce, ce qui montre que les populations sont vraiment limitées en étendue. Ensuite, il a fouillé pratiquement toutes les autres superficies de milieu propice qui ont été portées à son attention, à l’intérieur de l’aire générale des populations connues. Finalement, il a prélevé des échantillons dans de vastes superficies de milieux apparemment propices (plaines inondables), au cas où le Leptogium rivulare serait finalement abondant dans certains bassins-versants importants mais peu étudiés. Il n’y a trouvé aucun spécimen de L. rivulare.

Figure 3. Répartition du Leptogium rivulare dans l’extrême-est de l’Ontario (cercles noirs), avec quelques-unes des localités apparemment propices où le L. rivulare a été recherché en vain (cercles blancs). Le grand cercle délimite le territoire de 50 km de rayon appelé « district d’Ottawa » par Brodo (1990).

Figure 3.         Répartition duLeptogium rivulare dans l’extrême-est de l’Ontario (cercles noirs), avec quelques-unes des localités apparemment propices où le L. rivulare a été recherché en vain (cercles blancs). Le grand cercle délimite le territoire de 50 km de rayon appelé « district d’Ottawa » par Brodo (1990).