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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le leptoge des terrains inondés (Leptogium rivulare) au Canada

Habitat

Besoins de l’espèce en matière d’habitat et de substrat

Au Canada et ailleurs, presque tous les spécimens de Leptogium rivulare ont été récoltés dans des milieux pratiquement identiques : sur la base périodiquement inondée d’arbres poussant généralement au bord d’étangs temporaires alimentés chaque printemps par les eaux de fonte. Dans ces milieux, l’eau est normalement limpide et stagnante; très froide en mars, elle se réchauffe beaucoup sous le soleil de juin si elle est encore présente.

Ces arbres appartiennent à l’une ou l’autre des quelques espèces, dont le frêne noir (Fraxinus nigra), qui peuvent prospérer, ou à tout le moins survivre, dans un milieu subissant 3 à 12 semaines de forte crue printanière atteignant parfois 2 mètres de profondeur. Environ 98 p.100 des thalles observés par Robert Lee en 2002 se trouvaient sur l’écorce de la base d’arbres périodiquement inondés. On ne connaît aucun spécimen provenant d’arbres inondés en permanence.

Les spécimens les plus anciens ont tous été récoltés sur des frênes (Fraxinus spp. et notamment le F. nigra), mais les observations faites dans les nouvelles localités permettent d’ajouter à la liste des substrats les plus communs l’érable rouge (Acer rubrum), l’érable argenté (A. saccharinum), le frêne rouge (Fraxinus pennsylvanica) et l’orme d’Amérique (Ulmus americana). Le chêne à gros fruits (Quercus macrocarpa) et le peuplier baumier (Populus balsamea) sont plus rarement disponibles comme substrats. Encore plus rarement, le cornouiller hart-rouge (Cornus stolonifera), la vigne des rivages (Vitis riparia) et les saules (Salix spp.) peuvent fournir une étendue appréciable de substrat. Dans un ou deux cas, le lichen a été observé sur le thuya occidental (Thuja occidentalis) ou le nerprun bourdaine (Rhamnus frangula). Les écorces de certains arbustes, notamment un céphalanthe (Cephalanthus sp.) et un aulne (Alnus sp.), ont également été signalées comme substrats. Environ 1 p.100 des thalles observés poussaient sur des arbustes ou des branches tombées.

Presque tous les sites connus sont des clairières inondées au printemps, où divers types de plantes herbacées (fougères, carex, herbe à puce) peuvent ou non apparaître à mesure que l’eau se retire. On peut donc dire, jusqu’à un certain point, que ce milieu inondé équivaut à l’orée d’une forêt. Cependant, le lichen se rencontre à la fois dans la partie ensoleillée de cette marge et dans ses parties plus ombragées; il a ainsi été observé sur le côté sud des étangs, où il y a le plus d’ombre, et sur le côté nord, plus ensoleillé.

Les colonies les plus florissantes de Leptogium rivulare se rencontrent sur l’écorce rugueuse, et les plus étendues, généralement sur l’écorce vieille et rugueuse. Le lichen ne pousse généralement pas sur le bois nu altéré, même à proximité de bois encore recouvert d’écorce (le bois nu altéré ne représente qu’environ 0,1 p.100 de la superficie totale occupée par l’espèce).

Il est extrêmement rare que le Leptogium rivulare pousse sur la roche, même si des pierres ou des affleurements se trouvent à proximité d’arbres où pousse le lichen (Robert Lee, obs. pers., 2002). Cependant, une fois le lichen établi sur la roche, sa croissance peut être bonne. Ainsi, l’étendue occupée par le lichen sur deux grosses pierres représente près de 1 p.100 de toute la superficie d’occupation connue. Le L. rivulare pousse alors directement sur la surface minérale, même s’il est mélangé à des mousses. Par ailleurs, Robert Lee a déjà observé une colonie minuscule du lichen poussant sur le sol.

L’écorce d’arbre périodiquement submergée constitue un habitat inhabituel pour un lichen, probablement parce que la plupart des lichens corticoles ne peuvent pas supporter l’immersion. Ainsi, tout comme les lichens poussant sur la roche en évitent les parties périodiquement inondées et fournissent ainsi une indication commode de la limite des hautes eaux au bord des lacs, la plupart des lichens poussant sur les arbres ne se rencontrent pas plus bas que la limite des crues printanières dans les étangs saisonniers. Le Leptogium rivulare fait exception à cet égard et ne pousse qu’en bas de cette limite. Généralement, une distance de plusieurs centimètres ou décimètres sépare cette espèce des autres lichens arboricoles. Un chevauchement n’a été observé que sur trois des plusieurs centaines d’arbres examinés, et il n’était que de quelques millimètres.

 Plusieurs espèces bien connues et assez communes de lichens aquatiques et semi-aquatiques poussent sur les pierres au bord des lacs et des cours d’eau, comme le Dermatocarpon luridum (With.) J.R. Laundon, l’Ionaspis lacustris (With.) Lutzoni, le Rhizocarpon lavatum Hazsl. et le Staurothele fissa (Taylor) Zwackh. Cependant, les quelques espèces qui ont été observées avec le Leptogium rivulare dans son habitat habituel ne sont normalement pas considérées comme des lichens semi-aquatiques.

Une de ces espèces, le Lecania cyrtella (Ach.) Th. Fr., assez commune dans la région d’Ottawa (Brodo, 1990), a souvent été observée par Robert Lee (obs. pers., 2002), poussant en abondance avec le Leptogium rivulare. Le Lecania cyrtella préfère la partie inférieure humide des arbres poussant dans des milieux périodiquement inondés, mais il n’est pas confiné à ces milieux. Une espèce rare de Leptogium, le minuscule Ltenuissimum, a été observé plusieurs fois, mais il peut manifestement aussi pousser dans des milieux qui ne sont jamais inondés.

 Plusieurs autres espèces de lichens, minuscules ou presque microscopiques, dont l’espèce ou même le genre n’ont pas encore été identifiés, ont également été observées, toujours dans la zone inondée, où certaines sont rares et d’autres, abondantes. Deux de ces lichens appartiennent à l’ordre des Lichénales, tandis que deux autres appartiennent au genre Leptogium et donc à la famille des Collématacées.

Les marécages boisés tels que ceux où pousse le Leptogium rivulare sont des milieux fréquents, mais très fragmentés, dans toute la zone de forêts mixtes et décidues de l’Ontario. Le site de Wawa se situ près de la limite nord de cette zone. Cependant, comme plusieurs des espèces d’arbres où pousse le lichen se rencontrent assez loin au nord dans la forêt boréale, il est plausible que l’aire de répartition du lichen s’étende vers le nord jusqu’au lac Abitibi, vers l’ouest jusqu’au lac Winnipeg et vers l’est jusqu’aux provinces Maritimes. Le spécimen récemment récolté près de Flin Flon, au nord-ouest du lac Winnipeg, tend à confirmer cette hypothèse.

Les espèces d’arbres qui poussent bien en zone inondable peuvent s’établir à un stade peu avancé de la succession végétale. Trois de ces espèces qui peuvent servir de substrat au Leptogium rivulare, le frêne noir, le chêne à gros fruits et l’orme d’Amérique, peuvent aussi persister dans les forêts anciennes. Le L. rivulare a été trouvé sur des arbres ayant près de 150 ans et ne semble donc pas inféodé à un stade particulier de la succession.

Certains des étangs où le Leptogium rivulare est aujourd’hui présent ont subi un incendie de forêt important (il y a plus de 130 ans), une forme ou une autre d’utilisation agricole (il y a une centaine d’années) ou le passage de bulldozers pour l’exploitation d’une sablière (il y a une cinquantaine d’années). Dans chacun des cas, le lichen a pu survivre sur des substrats non touchés par ces perturbations (pierres ou vieux arbres) ou encore dans des milieux voisins non perturbés où il n’est plus présent.

Le Leptogium rivulare est peut-être capable de se rétablir rapidement, après seulement quelques années, en poussant sur les premières plantes ligneuses à apparaître dans la zone inondable. Cette hypothèse est appuyée par la présence occasionnelle du lichen sur de petits arbustes, comme le Cornus stolonifera. Cependant, en 2003, Robert Lee a observé l’espèce sur des arbustes à des endroits où elle poussait déjà en abondance sur des arbres voisins. Il se peut donc que l’espèce ne puisse coloniser les arbustes qu’en présence d’une grande population se trouvant déjà à proximité et constituant une source abondante de spores.

Si les eaux d’une rivière ont une charge excessive de sédiments, elles peuvent laisser un dépôt sur le tronc des arbres de la plaine inondable, ce qui nuit certainement au Leptogium rivulare. Ces dépôts sont toujours présents si une portion appréciable du bassin-versant est utilisée pour l’agriculture. Durant les années 1990 et en 2002, Robert Lee a observé de tels dépôts sur des substrats par ailleurs propices au L. rivulare, dans certaines îles, notamment à l’île Upper Duck, sur la rivière des Outaouais.

Dans les étangs saisonniers, le dépôt de sédiments ne constitue pas un problème, mais il arrive, une fois les eaux retirées, que les thalles du
Leptogium rivulare soient tellement recouverts par des algues séchées, du genre Scytonema, qu’il est difficile de distinguer la couleur des thalles. On ne sait pas si ce dépôt d’algues nuit au lichen.

Dans les deux principauxs sites connus, le substratum est constitué de calcaire qui doit tamponner efficacement les eaux de crue. Il semble cependant que le Leptogium rivulare peut tolérer l’acidité. En effet, dans les sites historiques du lac Temagami et de Wawa, le sol est sans doute issu d’un substratum acide; de plus, dans les localités où le lichen a été observé poussant sur de la roche, il s’agissait de granite. Par ailleurs, lorsque le lichen pousse sur de l’écorce, celle-ci peut être neutre (orme) ou acide (érable). Parmi les conifères, la seule espèce où le lichen a été observé est le thuya occidental, dont l’écorce est celle qui ressemble le plus à l’écorce de feuillus (I.M. Brodo, comm. pers., 2002).

Comme il suffit d’un ou deux arbres, dans une localité donnée, pour permettre une croissance vigoureuse du Leptogium rivulare et que cette espèce se rencontre dans des milieux mouillés mesurant à peine 5 ou 10 mètres de diamètre, il n’existe sans doute aucune superficie minimale pour l’habitat, dans la mesure où celui-ci est soumis à une crue suffisante.

Tendances

Comme les arbres constituent l’habitat normal du Leptogium rivulare et que l’exposition aux crues détermine davantage un type de forêt qu’un stade de la succession végétale, le déboisement pratiqué pendant la colonisation européenne du continent n’a probablement pas créé d’habitat supplémentaire pour l’espèce. Au contraire, le déboisement à des fins agricoles a dû plutôt éliminer des arbres essentiels à la croissance du lichen au bord des étangs, et les eaux de ruissellement chargées de sédiments ont dû rendre les milieux riverains inutilisables pour l’espèce. Dans les régions où l’occupation humaine est moins intense, les barrages aménagés pour l’exploitation forestière et la production d’électricité ont pu éliminer une partie de l’habitat, par inondation permanente. Ces facteurs ont surtout eu un impact dans le passé, mais il se construit encore des barrages pour la production d’électricité à petite échelle et pour l’aménagement du milieu.

Les facteurs qui menacent actuellement l’habitat du Leptogium rivulare sont l’impact croissant des activités récréatives, dans un des sites, et l’étalement urbain, dans l’autre.

Par ailleurs, si le climat tend à devenir plus chaud et plus sec, il en résultera une diminution des crues printanières, ce qui restreindra grandement l’habitat du lichen, tant en termes de superficie que de hauteur sur le tronc des arbres.

Protection et propriété des terrains

À moins qu’on arrive à retrouver de bonnes populations de Leptogium rivulare dans les localités où l’espèce a déjà été signalée ou à en découvrir de nouvelles à l’extérieur des deux principals sites actuellement connus, il faut considérer que l’espèce a une répartition canadienne très restreinte. Pour l’heure, il est particulièrement important de préciser la propriété des terres où se trouvent les sites actuels ainsi que le degré de protection dont ils jouissent.

Le complexe de terrains humides occupé par le Leptogium rivulare à l’ouest de Bells Corners, dans la municipalité d’Ottawa, se trouve sur des terres de la Commission de la capitale nationale (CCN). Ces terres faisant partie de la Ceinture de verdure sont protégées depuis près de 50 ans à des fins de conservation, et leur situation ne devrait pas changer. La CCN élabore des plans de gestion pour les éléments fragiles du milieu. Cependant, les terres où se trouve le lichen ne sont pas spécifiquement protégées par voie de loi ou de règlement, et certaines terres de la CCN ont déjà été vendues, échangées, utilisées pour la construction de routes, ou encore ouvertes à certaines formes de développement jugées acceptables.

Dans le canton de Pakenham, le Leptogium rivulare se trouve en terrain privé. Plusieurs barrages artificiels et naturels retiennent les eaux, mais ils sont situés en amont et ne semblent pas nuire à la population, très petite, ni au régime hydrologique qui lui permet d’exister.

L’autre site important, situé dans le canton de Darling, comprend sept petits étangs répartis sur environ un kilomètre de terres boisées appartenant à au moins sept propriétaires, dont le gouvernement provincial, le comté de Lanark et au moins cinq particuliers. Deux des étangs chevauchent les terres de plusieurs propriétaires.

Les terres de la Couronne sont soumises aux pratiques forestières habituelles, y compris l’abattage des arbres. Les terres appartenant au comté de Lanark sont réservées pour la construction d’une route et traversent un des étangs en son centre. Dans les deux cas, une protection pourrait être obtenue dans le cadre du processus officiel de planification, mais ces terres n’abritent qu’environ 6 p.100 de la population locale de Leptogium rivulare.

Trois des propriétaires particuliers sont déjà informés de la présence d’un lichen rare sur leurs terres et ne sont pas réfractaires à l’idée de protéger son habitat, à certaines conditions (ils craignent que des restrictions leur soient imposées). Deux autres propriétaires sont également informés mais n’ont pas précisé leurs intentions.

Il est possible que d’autres propriétaires soient maintenant visés, car certains des terrains sont en train d’être lotis. Un grand lac à vocation récréative se trouve à proximité, et la localité est assez proche d’Ottawa pour qu’on puisse faire la navette quotidiennement.

Étant donné le lotissement et les changements de propriétaires, il est douteux que le site du canton de Darling puisse être protégé.