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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le leptoge des terrains inondés (Leptogium rivulare) au Canada

Taille et tendances des populations

On ne sait pas ce qu’auraient pu devenir, ni même ce que sont devenues, les populations d’où proviennent les spécimens anciens de l’espèce, récoltés au lac Temagami et à Wawa. Ces spécimens indiquent seulement que l’espèce était présente à ces endroits au moment de leur récolte (en 1946 et en 1965, respectivement). Les sites sont décrits en termes trop vagues pour qu’on puisse les retrouver facilement.

La découverte, en 2001, d’une population importante à Ottawa près de l’endroit où avait été faite la première récolte, en 1972, semble indiquer qu’il s’agit de la même population, mais il a été impossible de confirmer qu’il s’agit exactement du même endroit (I.M. Brodo, comm. pers.).

Si on ne tient pas compte du site récemment découvert au Manitoba, le Leptogium rivulare n’est actuellement connu au Canada que de trois sites bien circonscrits et séparés de 15 à 35 km, dont les populations sont ici considérées comme distinctes. Pour l’heure, les tendances à long terme ne peuvent être déduites que des faits actuellement observables.

Chaque arbre et chaque roche ont été examinés dans toutes les zones inondables occupées par le lichen, sauf une, et une mesure grossière mais exhaustive a été faite de la quantité de lichens présente dans chacune de ces zones, ce qui a permis de faire une estimation raisonnable de la quantité présente dans l’autre zone. L’espèce occupe donc en tout une superficie d’environ 40 mètres carrés (plus ou moins 15 p.100), dont 70 p.100 se trouve dans le site d’Ottawa et 30 p.100 dans cel du canton de Darling. Les six thalles formant la population du canton de Pakenham ne représentent que 0,03 p.100 de cette superficie.

Dans le cas des deux populations principales, on observe une répartition semblable du lichen entre les étangs; dans les deux cas, environ 70 à 85 p.100 de la quantité de lichen se trouve dans un seul étang, tandis que des proportions moindres, voire minimes, se trouvent dans les autres étangs. Des notes détaillées ont été prises sur ces populations, ce qui en permettra la surveillance.

Dans les deux sites principals, ceux d’Ottawa et du canton de Darling, le lichen pousse presque exclusivement sur la base d’arbres bordant des étangs saisonniers. À ces endroits, il forme des colonies irrégulières sur quelques douzaines à plusieurs centaines d’arbres. Sur certains arbres, le lichen est à peine présent, tandis que sur d’autres il forme des colonies encroûtantes pouvant atteindre environ 50 cm de diamètre. La présence d’un grand nombre de petits thalles souvent éparpillés sur l’écorce montre que la reproduction est efficace, tandis que celle de grandes colonies montre que l’espèce est présente depuis de nombreuses années. Presque tous les thalles sont fertiles et capables de se reproduire dès l’âge de quelques années. De manière générale, rien n’indique qu’il y ait déclin, sauf que la population paraît sénescente dans un des étangs, où elle est peut‑être coincée depuis trop d’années au‑dessus de la limite des hautes eaux. Dans un autre étang, des colonies épaisses et étendues de mousses semblent être en train de recouvrir rapidement le lichen sur un nombre appréciable d’arbres.

On sait que l’espèce a déjà été observée ailleurs le long de cours d’eau lents. Or, le troisième site est situé sur une partie assez turbulente du ruisseau Indian, dans le canton de Pakenham, ce qui soulève des questions intéressantes. Se pourrait-il que le Leptogium rivulare existe ailleurs sur les pierres de cours d’eau semblables? Les pierres de parties amont du ruisseau ainsi que les pierres occupant une position semblable dans d’autres cours d’eau ont été examinées avec soin, mais aucun spécimen de L. rivulare n’y a été trouvé.

On peut également se demander si la population du ruisseau Indian s’est établie naturellement à cet endroit. En effet, il y a lieu de croire qu’elle pourrait avoir été introduite, en une seule fois, par inadvertance. Tous les milieux propices connus qui auraient pu permettre une dispersion vers le ruisseau Indian ont été examinés, mais aucun spécimen du lichen n’a été trouvé ailleurs que dans le lit du ruisseau, où l’espèce n’a été observée qu’en aval d’un certain point.

Les six thalles qui ont été trouvés en trois heures de fouille intensive sur des centaines de pierres étaient tous situés au même niveau dans le lit asséché, au-dessus de la zone occupée par le lichen semi-aquatique Dermatocarpon luridum. En 2002, quatre des six thalles mesuraient environ 6 cm de diamètre, tandis que les deux autres étaient à peu près deux fois plus petits. Selon le taux de croissance estimatif obtenu dans d’autres populations, il semblerait que les plus grands thalles ont environ 10 ans. Ces observations appuient l’hypothèse d’une introduction unique, qui serait survenue à une époque où l’eau se trouvait à un certain niveau.

Selon les notes de Robert Lee, le 23 juin 1994, durant une canicule consécutive à de fortes pluies, Lee et des collègues naturalistes sont allés patauger, tout habillés, pendant une heure, dans l’étang d’Ottawa où le Leptogium rivulare a par la suite été découvert en abondance. Environ une semaine plus tard, alors qu’il faisait encore très chaud, les mêmes personnes sont allées s’asseoir en trempant leurs jambes de pantalon dans les eaux fraîches et turbulentes, juste en amont du site du ruisseau Indian. Les eaux de crue commençaient à peine à se retirer. Si, comme il a été avancé plus tôt, les spores du lichens sont dispersées par l’eau, il se peut qu’elles se soient accumulées sur les vêtements au premier endroit et qu’elles en aient ensuite été détachées par le courant dans la deuxième localité. Par la suite, à mesure que les eaux de crue se sont retirées, les spores ont pu se déposer sur le dessus des pierres plates où le lichen pousse actuellement. Les dates de ces événements et la répartition spatiale du lichen concordent avec cette interprétation.

Que le Leptogium rivulare ait ou non été introduit au ruisseau Indian par inadvertance, l’important est sans doute qu’il ait réussi à s’y établir. La découverte du L. rivulare sur une plage rocheuse du Manitoba, où il pousse également en étroite association avec le Dermatocarpon luridum, semble indiquer que ces habitats inhabituels constituent à tout le moins des milieux pouvant convenir à l’espèce.