Sauter l'index du livret et aller au contenu de la page

Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la couleuvre obscure de l’Est au Canada - Mise à jour

Mise à jour
Rapport de situation du COSEPAC
sur la
couleuvre obscure de l’Est
Elaphe spiloides

population des Grands Lacs et du Saint-Laurent
population carolinienne

au Canada
2007

Information sur l'espèce

Nom et classification

La couleuvre obscure de l’Est a été nommée et classifiée pour la première fois par Say (1823). Elle a été par la suite subdivisée en cinq sous-espèce : Elaphe obsoleta obsoleta (Say, 1823), Elaphe obsoleta lindheimerii (Baird et Girard, 1853), Elaphe obsoleta quadrivittata (Holbrook, 1836), Elaphe obsoleta rossalleni (Neill, 1949) et Elaphe obsoleta spiloides (Duméril et al., 1854). Cette classification est principalement fondée sur les variations des motifs de couleur observables dans l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce. Toutes les populations du Canada ont été classées dans la sous-espèce Elaphe obsoleta obsoleta.

La classification et la nomenclature de la couleuvre obscure de l’Est (Elaphe obsoleta) a été récemment remise en question (Burbrink et al., 2000; Burbrink, 2001). Après analyse de deux séquences de gènes mitochondriaux et de 67 caractères morphologiques, Burbrink (2001) a conclu que les cinq sous-espèces reconnues ne représentaient pas des lignées évolutionnaires distinctes, mais que les couleuvres obscures de l’Est seraient plutôt subdivisées en trois clades distincts, pour lesquelles il propose trois espèce : 1) Elaphe obsoleta (clade de l’ouest); 2) Elaphe spiloides (clade du centre); 3) Elaphe alleghaniensis (clade de l’est); les populations du Canada appartiendraient au clade du centre (Burbrink, 2001) (figure 1). Cependant, les populations canadiennes ont été classées d’après leur répartition géographique, aucun échantillon ne provenant de spécimens issus des populations canadiennes. De récentes études morphologiques et génétiques (Gibbs et al., 2006) donnent à penser que les populations du sud-ouest de l’Ontario appartiendraient au clade du centre (Elaphe spiloides), tandis que les populations des Grands Lacs et du Saint-Laurent seraient des hybrides entre le clade du centre (Elaphe spiloides) et le clade de l’est (Elaphe alleghaniensis). Si les deux populations de l’Ontario en venaient à être considérées comme deux espèces distinctes, cela aurait des répercussions importantes sur les initiatives de conservation au Canada. Gibbs et al. (2006) soulignent toutefois que les espèces proposées E. spiloides et E. alleghaniensis ne sont pas des « espèces » distinctes, car elles sont hybridées. Compte tenu de ces incertitudes taxinomiques, le présent rapport conservera le nom actuelle pour le clade du centre, soit Elaphe spiloides, pour toutes les la couleuvre obscure de l’Ontario, tout en reconnaissant qu’il existe des différences génétiques entre les couleuvres obscures du sud-ouest et celles du sud-est de l’Ontario (voir la section concernant les Unités désignables). Le nom commun pour le E. spiloides est couleuvre obscure, mais dans le présent, le nom couleuvre obscure de l’Est sera conservé (Crother et al., 2003.


Figure 1 : Répartition nord-américaine de la couleuvre obscure (Elaphe spiloides) et d'autres espèces putatives du complexe de la couleuvre obscure

Figure 1. Répartition nord-américaine de la couleuvre obscure (Elaphe spiloides) et d'autres espèces putatives du complexe de la couleuvre obscure.

Adapté de Burbrink 2001.


Description morphologique

Les couleuvres obscures adultes appartenant aux populations de l’Ontario sont généralement d’un noir uniforme et luisant avec une coloration blanche, jaune, orange ou rouge sur la peau entre les écailles. La surface ventrale est généralement blanche ou jaunâtre, avec des motifs gris ou bruns prenant souvent l’apparence d’un damier. La couleuvre obscure se distingue généralement des autres couleuvres par sa gorge, qui a une couleur uniformément blanche ou crème (Conant et Collins, 1998), et leur plaque anale, qui est généralement divisée ou semi-divisée (Ernst et Barbour, 1989). Contrairement aux adultes, les juvéniles portent des motifs dorsaux composés de taches gris foncé ou brunes sur fond gris pâle.

La couleuvre obscure est le plus grand serpent du Canada; sa longueur du museau au cloaque dépasse souvent 130 cm, et le maximum est d’environ 190 cm. Les adultes présentent un dimorphisme sexuel; chez les mâles, le rapport entre la longueur de la queue et la longueur totale du corps est plus élevé (mâles : de 16 à 19 p. 100; femelles : de 14 à 18 p. 100; Ernst et Barbour, 1989), et les mâles atteignent une longueur maximale supérieure. Ce dimorphisme de taille est attribuable à un taux de croissance plus rapide et à une taille asymptotique plus élevée chez les mâles (Blouin-Demers et al., 2002).

En Ontario, les espèces semblables aux couleuvres obscures adultes sont la couleuvre d’eau du Nord (Nerodia s. sipedon), la couleuvre rayée de l’Est (Thamnophis s. sirtalis) et la couleuvre agile bleue (Coluber constrictor foxii), mais toutes peuvent être assez facilement distinguées de la couleuvre obscure à l’âge adulte. La couleuvre d’eau du Nord porte des écailles carénées et des lignes brun foncé sur le cou. La couleuvre rayée de l’Est est d’un noir de jais, porte des écailles carénées et sa plaque anale n’est pas divisée. La couleuvre agile bleue adulte ne présente aucun motif et porte des écailles lisses bleu-vert ou bleu foncé sur le dos et gris pâle ou blanches sur le ventre. On ne trouve plus de couleuvres agiles bleues que sur l’île Pelée, en Ontario, où les couleuvres obscures ne vivent plus. Les couleuvres obscures juvéniles sont facilement confondues avec les couleuvres fauves de l’Est juvéniles (Elaphe gloydi) et les couleuvres tachetées juvéniles (Lampropeltis triangulum). Les couleuvres tachetées se distinguent toutefois par une plaque anale unique, et les couleuvres fauves possèdent 216 écailles ventrales ou moins, alors que les couleuvres obscures en ont 221 ou plus (Conant et Collins, 1998).


Description génétique

Structure génétique

Les couleuvres obscures adultes peuvent occuper le même domaine vital pendant plusieurs années (Weatherhead et Hoysak, 1989) et hibernent dans des gîtes communautaires (Blouin-Demers et al., 2000) auxquels ils demeurent fortement attachés (Prior et al., 2001). Ces comportements ont la capacité d’entraîner une structuration génétique à petite échelle géographique (Gannon, 1978). La structure génétique des couleuvres obscures a été étudiée à l’échelle régionale (supérieure à 400 km), à l’échelle des sous-populations (de 15 à 50 km) et à l’échelle locale (de 1 à 5 km) à l’aide de deux types de marqueurs génétiques.

Prior et al. (1997) ont analysé sept marqueurs RAPD (ADN polymorphe amplifié au hasard) dans des échantillons de sang d’individus du sud-est et du sud-ouest de l’Ontario, du Maryland et de l’Arkansas (voir Prior et al., 1997, pour obtenir des renseignements précis ainsi que la carte de l’emplacement des populations). La distance séparant ces populations régionales variait entre 500 et 1 500 km; à cette échelle, les chercheurs ont découvert une variation génétique significative (FST = = 0,266±0,062 ET). Ils n’ont toutefois relevé aucune différentiation significative entre les deux populations canadiennes (FST = 0,019). À l’échelle des sous-populations, l’analyse de cinq sous-populations du sud-est de l’Ontario (distance moyenne de 34,4 km, dans l’intervalle de 15 à 50 km) a révélé une variation significative (FST = 0,130, p < 0,001). Enfin, à l’échelle locale, aucune différentiation génétique significative (FST = 0,006) n’a été mesurée entre deux gîtes d’hibernation (distance = 1,6 km) appartenant à une population du sud-est de l’Ontario. Ce résultat était prévisible, puisque les domaines vitaux d‘individus occupant des gîtes d’hibernation voisins se chevauchent souvent (Weatherhead et Hoysak, 1989; Blouin-Demers et Weatherhead, 2002a).

Lougheed et al. (1999) ont tiré des conclusions semblables au terme de l’analyse d’échantillons de sang provenant des mêmes populations. La caractérisation de six loci de microsatellites (40 allèles) a révélé une différentiation génétique tant à l’échelle régionale (FST moyen = 0,168) qu’à celle des sous-populations (FST moyen = 0,06) (Lougheed et al., 1999). Ces résultats indiquent notamment une importante divergence entre les populations carolinienne et des Grands Lacs et du Saint-Laurent, bien que l’analyse des marqueurs RAPD ne relève aucune différence significative entre celles-ci (Prior et al., 1997). Lougheed et al. (1999) ont également analysé des échantillons tirés de 11 gîtes d’hibernation appartenant à trois sous-populations du sud-est de l’Ontario (distance moyenne de 2,46 km, dans l’intervalle de 0,5 à 4,9 km) et n’ont observé aucune différentiation (FST moyen = 0,01) à cette échelle, ce qui corrobore les résultats de l’analyse des marqueurs RAPD.

Diversité génétique

À l’aide de sept marqueurs RAPD, Prior et al. (1997) ont déterminé que les populations des Grands Lacs et du Saint-Laurent (0,144 ± 0,51 ET) et carolinienne (0,104 ± 0,055 ET) avaient une hétérozygotie inférieure à celle des populations du Maryland (0,213 ± 0,069 ET) et de l’Arkansas (0,162 ± 0,069 ET). Ces différences, cependant, ne sont pas significatives. Parallèlement, Lougheed et al. (1999) ont étudié les pertes d’hétérozygotie à l’aide de six loci de microsatellites. Les pertes d’hétérozygotie sont parfois causées par la consanguinité et peuvent entraîner une baisse de la capacité adaptative et une augmentation du risque de disparition. L’hétérozygotie moyenne dans neuf gîtes d’hibernation du sud-est de l’Ontario a varié entre 0,56 et 0,75, et aucun échantillon n’a présenté de perte significative au terme du test exact GENEPOP.


Unités désignables

La population canadienne de couleuvres obscures est répartie en deux régions isolées géographiquement dans le sud-ouest et le sud-est de l’Ontario. Ces populations sont distantes d’environ 300 km, et présentent une certaine différentiation génétique (Lougheed et al., 1999). Certains indices permettent de croire que cette fragmentation a eu lieu avant la colonisation par les Européens (voir la section Aire de répartition canadienne). En raison de la grande distance et des vastes étendues d’habitat non convenable qui les séparent, ces populations demeureront presque certainement isolées l’une de l’autre. Selon les différences génétiques, les distances entre les populations et les différents statuts en matière de conservation, ces populations devraient être considérées comme des unités désignables distinctes. Les couleuvres obscures du sud-est de l’Ontario constituent la population des Grands Lacs et du Saint-Laurent, tandis que les individus du sud-ouest de l’Ontario constituent la population carolinienne.