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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la villeuse irisée (Villosa iris) au Canada

Habitat

Besoins en matière d’habitat

La villeuse irisée connaît sa plus grande abondance dans des rivières petites ou moyennes (van der Schalie, 1938; Strayer, 1983; Parmalee et Bogan, 1998), mais se trouve aussi dans des lacs intérieurs et s’est déjà trouvée dans toutes les zones peu profondes proches des rives du bassin inférieur des Grands Lacs et de ses voies interlacustres, dans des substrats fermes de sable et de gravier (Clarke, 1981; Strayer et Jirka, 1997; Zanatta et al., 2002). Dans les cours d’eau, le Villosa iris se trouve ordinairement dans les radiers ou dans leur voisinage et à la lisière de la végétation émergente, dans des courants modérés ou forts. L’espèce occupe des mélanges de substrat faits de galets, de gravier, de sable et, parfois, de vase ou de rochers. La villeuse irisée est la plus abondante dans des tronçons propres et bien oxygénés, à des profondeurs de moins de un mètre (van der Shalie, 1938; Gordon et Layzer, 1989; Parmalee et Bogan, 1998).

Tendances en matière d’habitat

L’envahissement des Grands Lacs par la moule zébrée a débuté en 1986 (Hebert et al., 1989) et a mené à la quasi-disparition des moules indigènes du lac Érié, du lac Sainte-Claire et des rivières Détroit et Niagara avant le milieu des années 1990 (Schloesser et al., 1998; Schloesser et al., sous presse; Schneider, comm. pers., 2002). Seules quelques communautés isolées comptant peu d’espèces et peu d’individus survivent dans des baies et marais le long du littoral américain du lac Érié et dans la zone du delta du lac Sainte-Claire où les densités de moule zébrée sont modestes. Comme 50 p. 100 des mentions historiques de la villeuse irisée proviennent de zones maintenant infestées de moules zébrées, la perte d’habitat est importante pour l’espèce.

Les communautés de moules de la rivière Grand ont connu un déclin dramatique depuis le total historique de 31 espèces, qui est passé à seulement 17 espèces au début des années 1970. Kidd (1973) a attribué ce déclin à la pollution, à l’envasement et à la présence de barrages. Il n’a trouvé que peu de moules vivant en aval des barrages ou dans les réservoirs et a constaté qu’aucun des barrages n’était doté d’une passe à poissons. Il a également remarqué que les concentrations d’oxygène dissous étaient faibles et que la turbidité était élevée dans les tronçons inférieurs de la rivière, fort probablement en conséquence du ruissellement agricole. La pollution par les eaux usées a sans doute été la grande cause du déclin des moules dans cette rivière (Metcalfe-Smith et al., 2000b). À l’époque des relevés de Kidd, seulement 7 des 22 stations de traitement des eaux usées (STEA) de la rivière avaient effectué un traitement secondaire pendant les 10 années antérieures, tandis que 7 autres étaient passées de l’absence de traitement au traitement secondaire pendant cette période et que les 8 stations restantes étaient en train d’installer pour la première fois des équipements de traitement. Vingt-cinq ans plus tard, Metcalfe-Smith et al. (2000b) ont constaté un rétablissement des communautés de moules de la rivière, fort probablement grâce aux importantes améliorations apportées à la qualité de l’eau et grâce à la hausse correspondante du nombre de poissons d’eau chaude, qui est passé de 16 à 26 espèces (Coleman, 1991). Il est peu probable, hélas, que cette tendance se maintienne, car la population humaine du bassin hydrographique a doublé, passant de 375 000 à 787 000 habitants entre 1971 et 1996, et parce qu’on s’attend à la voir grossir d’une autre tranche de 300 000 personnes au cours des 25 années à venir (GRCA, 1997). Le pourcentage du débit quotidien minimal constitué d’effluents traités des STEA allait de 1 p. 100 à 22 p. 100 en 1993 et des doutes planent sur la capacité de la rivière de recevoir des eaux usées supplémentaires à un coût raisonnable. La proportion du bassin de la rivière Grand utilisée à des fins agricoles est passée de 68 p. 100 en 1976 à 75 p. 100 en 1998 (GRCA, 1998). Les cultures en rangs ont augmenté et, avec elles, le risque d’accroissement de l’érosion du sol et de lessivage de pesticides et des engrais. L’élevage a changé, devenant plus concentré et plus spécialisé et délaissant les bovins au profit des porcs et des moutons. On manutentionne aussi des fumiers davantage sous forme liquide que sous forme solide depuis un certain temps, et la gestion inadéquate de ces déchets liquides a causé des problèmes dans certaines régions (GRCA, 1998).

Les tendances de l’habitat dans le bassin hydrographique de la rivière Sydenham présentées ci-dessous sont un résumé des constatations de Staton et al. (2003). Avant la colonisation européenne, le bassin hydrographique de la rivière se constituait à 70 p. 100 de forêts et à 30 p. 100 de marécages. En 1983, 81 p. 100 des terres servaient à une agriculture intensive (surtout du maïs et du soja), seulement 12 p. 100 de terres forestières et < 1 p. 100 de marécages ayant été conservés. Soixante pour cent du bassin hydrographique est drainé au moyen de canalisations en poterie. Les concentrations de phosphore total (PT) ont depuis 30 ans continuellement dépassé l’objectif provincial en matière de qualité de l’eau (OPQE). Les concentrations de PT et l’azote total de Kjeldahl continuent d’augmenter dans la branche est et la majeure partie du phosphore est associée à des matières particulaires provenant probablement du ruissellement agricole. Les concentrations de chlorure ont été relativement faibles, mais augmentent lentement, tendance généralisée attribuée à l’utilisation grandissante des sels de voirie. Les charges sédimentaires issues du ruissellement de surface et des canalisations de poterie sont élevées et la branche nord de la rivière est particulièrement turbide. Les zones riveraines boisées, qui sont importantes pour la stabilisation des berges et l’interception des éléments nutritifs et des sédiments provenant du ruissellement de surface, sont très limitées. La population humaine installée dans le bassin hydrographique de la rivière Sydenham est petite (74 000 personnes); la moitié de cette population vit en milieu rural et l’autre moitié habite les villes et les villages. Malgré un taux modeste de croissance de la population, toutes les municipalités ont mis à niveau leurs installations de traitement des eaux au cours des 30 dernières années. Les fuites d’éléments nutritifs et de contaminants des fosses septiques rurales constituent un problème important et incessant, particulièrement dans la branche nord de la rivière.

Les tendances de l’habitat dans le bassin hydrographique de la Thames présentées ci-dessous sont un résumé des travaux de Taylor et al. (2004). L’agriculture constitue la forme dominante d’utilisation des terres du bassin hydrographique de la rivière Thames, 78 p. 100 de la surface du cours supérieur de la Thames et 88 p. 100 de son cours inférieur servant à l’activité agricole. Les zones boisées ont été réduites à 12 p. 100 de la superficie des terres dans le cours supérieur de la rivière et à 5 p. 100 dans son cours inférieur. Huit pour cent du bassin hydrographique est classé urbain, les grandes concentrations se trouvant dans les villes de London (350 000 habitants), de Stratford et de Woodstock, pour ce qui est de la partie supérieure du bassin hydrographique, et à Chatham dans la partie inférieure du bassin. Au fil du défrichage des terres, les inondations se sont aggravées. Trois grands barrages et réservoirs ont été aménagés dans le bassin supérieur entre 1952 et 1965. Plusieurs barrages et déversoirs privés ont été construits depuis les années 1980; il y a maintenant 173 structures de cette nature dans le bassin supérieur et 65 dans le bassin inférieur. Des moules zébrées ont été découvertes dans les réservoirs Fanshawe et Springbank en 2003 et se sont depuis répandues en aval, où l’on en a trouvé, en 2004, qui s’étaient fixées sur des moules indigènes (Morris, comm. pers., 2004). Ces deux réservoirs, heureusement, se trouvent en aval des populations existantes de villeuse irisée. On ne connaît pas l’étendue du drainage par canalisations de poterie dans le bassin hydrographique. Les données sur la qualité de l’eau recueillies depuis les années 1960 montrent que les concentrations de phosphore et de métaux lourds déclinent tandis que les concentrations de nitrate et de chlorure augmentent. Le cours supérieur de la Thames, où se trouve surtout la villeuse irisée, est modérément turbide tandis que son cours inférieur l’est fortement. La conservation des sols demeure un problème grave dans le bassin hydrographique.

Les tendances de l’habitat dans le bassin hydrographique de la rivière Ausable présentées ci-dessous sont tirées des travaux de Nelson et al. ( 2003). L’habitat des moules dans la rivière Ausable a subi au fil du temps des altérations très importantes. Avant la colonisation européenne, le bassin était couvert à 80 p. 100 de forêts, à 19 p. 100 de végétation de terrain bas et à 1 p. 100 de marais. En 1983, une proportion de 85 p. 100 de la superficie terrestre servait à l’agriculture (70 p. 100 de cultures en rangs) et il n’en restait que 13 p. 100 en petits bois épars. Le bassin est maintenant drainé à plus de 70 p. 100 au moyen de canalisations en poterie. Le cours naturel de la basse Ausable n’existe plus depuis la fin du XIXe siècle, car il a été divisé en deux branches pour atténuer les inondations. La rivière Ausable est instable en ceci qu’elle subit d’importantes augmentations de débit par suite du ruissellement consécutif aux orages. Les rivières Sydenham, Thames et Maitland, ses voisines, sont plus stables à cet égard (Richards, 1990). Il y a dans le bassin hydrographique 21 barrages qui causent une rétention sédimentaire en amont et un affouillement en aval. Les données sur la qualité de l’eau recueillies depuis 1965 montrent que les concentrations de PT sont toujours supérieures à l’OPQE et n’ont décru que très peu au cours des 35 dernières années. Les concentrations de nitrate dépassent actuellement les recommandations fédérales pour la prévention de l’eutrophisation et la protection de la vie aquatique, et elles augmentent lentement. Les concentrations moyennes de solides totaux en suspension dans le cours inférieur de la rivière dépassent les niveaux permettant de bonnes pêches.

Il s’est produit d’importants changements dans l’utilisation des terres du bassin de la rivière Maitland au cours des 30 dernières années (Malhiot, comm. pers., 2004). Les quelques impacts légers de l’expansion urbaine et industrielle ont été fort modestes relativement aux changements technologiques survenus dans l’industrie agricole. Les exploitations agricoles des années 1960 et 1970 se concentraient sur la culture du foin et le pâturage. De petites cultures céréalières étaient pratiquées en rotation dans les herbages tandis que les meilleures terres étaient réservées à la culture du maïs. Un vaste réseau de drainage par canalisations en poterie a été installé pendant les années 1970. Il fallait de meilleures sorties d’eau pour répondre à la hausse du drainage, ce qui a nécessité l’installation ou l’amélioration de tranchées de drainage, particulièrement dans les terres humides. De plus, dans les années 1970, on s’est tourné vers la grosse machinerie agricole, ce qui a entraîné l’agrandissement des champs par enlèvement des clôtures et des haies et par redressement des limites des champs. Il est devenu possible de cultiver du maïs et des haricots sur des terres qui ne convenaient auparavant qu’au pâturage et au foin. La quantité de cultures en rangs a beaucoup augmenté tout au long des années 1980, avec l’amélioration des variétés de semences. L’impact global de ces avancées technologiques aura été l’apport accru d’éléments nutritifs, de pesticides et de sédiments dans les cours d’eau. À mesure qu’augmentaient les prix des terres en raison de la valeur accrue des récoltes, il s’est produit une évolution vers les parcs d’engraissement de bovins. De plus, l’élevage industriel des porcs a nettement augmenté dans les années 1990. Ces deux changements ont fait que moins de bovins ont eu accès aux cours d’eau, mais qu’il y a eu de nouveaux impacts liés à l’application de fumier liquide sur les terres cultivables drainées par canalisations de poterie. Les programmes environnementaux instaurés pour limiter les impacts de ces changements ont eu un certain succès grâce aux activités suivantes : promotion des méthodes culturales de conservation des sols, restauration des cours d’eau (par le confinement des animaux et le reboisement) et, plus récemment, gestion des éléments nutritifs.

Des changements d’utilisation des terres se sont aussi produits dans le bassin de la rivière Saugeen (Nichol, comm. pers., 2005). Certaines parties de ce bassin hydrographique (Huron-Kinloss, Kincardine) sont en train de passer à une exploitation agricole plus intensive. Le drainage à canalisations de poterie se généralise passablement dans les parties ouest du bassin et il se fait un développement continu dans les zones urbaines et le long des rives du lac Huron. De nombreux propriétaires fonciers mettent en œuvre des pratiques exemplaires de gestion susceptibles d’améliorer la qualité de l’eau, mais ne le font qu’avec des incitatifs. La surveillance de la qualité de l’eau par le ministère provincial de l’Environnement a débuté dans les années 1960, a été suspendue dans les années 1990 et a repris en 2001. Les données montrent que les concentrations de phosphore sont inférieures à l’OPQE sauf lors des orages ou pendant le ruissellement printanier, et qu’elles sont peut-être en déclin général. Les concentrations de nitrate affichent pour leur part une tendance à la hausse, mais demeurent tout de même inférieures à l’OPQE. On trouve dans de nombreuses zones du bassin hydrographique de fortes concentrations d’E. coli, particulièrement au printemps et en été, et habituellement quand les débits sont élevés.

Seulement 15 espèces de moules ont été signalées dans la rivière Moira, et la composition de la communauté a peu changé avec le temps (Metcalfe-Smith et al., 1998b). Le Villosa iris était la cinquième espèce la plus rencontrée de 1960 à 1968, et la septième en 1996, selon les relevés de 8 sites. Les deux tiers du bassin hydrographique de la rivière Moira se situent dans le Bouclier canadien, et l’activité agricole y est limitée (Sprague, comm. pers., 1997). La contamination de la rivière par des métaux, à cause d’un long passé d’extraction minière et d’activités d’affinage, est probablement ce qui affecte le plus la communauté aquatique de la Moira.

Protection et propriété

Les terres bordant les tronçons des rivières Sydenham, Thames, Ausable, Maitland, Grand et Saugeen qu’occupe actuellement le Villosa iris sont surtout de propriété privée et à vocation agricole. Seulement deux petites propriétés du bassin de la Sydenham, soit l’aire de conservation Shetland (7 ha) et la forêt du canton de Mosa (20 ha) sont de propriété publique et sont quelque peu protégées (Andreae, comm. pers., 1998). Il existe 21 zones naturelles, pour un total de 6 200 ha, dans le bassin de la Thames et elles se trouvent, pour la plupart, dans les tronçons supérieurs où la villeuse irisée est présente (Thames River Background Study Research Team, 1998). Quatre réserves indiennes occupent plus de 6 700 ha de terres le long d’environ 45 km de rivière en aval de London, mais le V. iris n’y a jamais été vu. L’Office de protection de la nature d’Ausable-Bayfield est propriétaire d’un certain nombre de propriétés, pour un total de 1 830 ha dans tout le bassin (Snell and Cecile Environmental Research, 1995). L’Office de protection de la nature de la vallée de la Maitland est propriétaire de 28 aires de conservation couvrant 1 750 ha, mais ces aires ne représentent qu’environ 0,5 p. 100 des terres du bassin de la Maitland (Kenny, comm. pers., 2005). Moins de 3 p. 100 des terres du bassin de la Grand sont de propriété publique (GRCA, 1998). Il y existe 11 aires de conservation, dont l’une (la gorge d’Elora) est à quelque 10 km en amont du tronçon occupé par le V. iris. L’Office de protection de la nature de la vallée de la Saugeen possède plus de 8 498 ha d’aires de conservation et de terres, comprenant des complexes de milieux humides, des forêts aménagées et des parcs récréatifs (Nicol, comm. pers., 2005). On doit souligner que des programmes de rétablissement et des plans d’action sont en cours d’élaboration ou de mise en œuvre pour les écosystèmes aquatiques des rivières Sydenham, Thames et Ausable dans le but de protéger et de rétablir des espèces aquatiques ou semi-aquatiques en péril, dont des poissons, des moules, des tortues et des serpents. Plusieurs propriétaires fonciers prennent part à des projets de remise en état des rives et d’amélioration des pratiques d’utilisation des terres qui, en fin de compte, profiteront à toutes les espèces aquatiques.

La rivière Trent fait partie de la voie navigable Trent-Severn, l’un des sept canaux historiques gérés et protégés par Parcs Canada. Parcs Canada élabore des politiques visant les ouvrages en milieu aquatique et en milieu riverain, ainsi que les activités connexes, afin de garantir le maintien du patrimoine (naturel et culturel) et des valeurs récréatives des voies navigables (Parcs Canada, 2005). Les renseignements sur les rivières Moira et Salmon n’étaient pas disponibles.

Les milieux occupés par l’espèce dans les eaux canadiennes du delta du lac Sainte-Claire font partie du territoire de la Première nation de Walpole Island. Ces zones servent surtout à la chasse et à la pêche et sont protégées du développement urbain ainsi que de certaines utilisations récréatives (les motomarines, à titre d’exemple, y sont interdites). L’île Walpole compte plus de 12 000 ha de milieux humides de premier plan, constituant ainsi l’un des plus grands complexes de milieux humides du bassin des Grands Lacs (Bowles, 2004); les mulettes occupent la zone de transition entre ces milieux humides et les eaux libres du lac Sainte-Claire. La villeuse irisée est actuellement plus abondante dans les eaux américaines où la protection de l’habitat y est minimale, la rive étant presque entièrement urbanisée et ces eaux étant très utilisées à des fins récréatives. On ne sait pas pourquoi la villeuse irisée est plus abondante dans les eaux américaines que dans les eaux canadiennes, le type de substrat et le taux d’infestation par la moule zébrée étant similaires des deux côtés du delta.