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Programme de rétablissement du chevalier cuivré (Moxostoma hubbsi) au Canada (Proposé)

1. Contexte

1.1 Évaluation de l'espèce par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC)

Voici le sommaire de l’évaluation du COSEPAC tel qu’il apparaît dans le rapport de situation (COSEPAC, 2004)Note de bas de page 1 :

Date de l’évaluation : Novembre 2004

Nom commun (population) : Chevalier cuivré

Nom scientifique : Moxostoma hubbsi

Statut selon le COSEPAC : Espèce en voie de disparition

Justification de la désignation : Cette espèce est endémique au Canada, où sa présence n’a été observée qu’à trois emplacements du sud-ouest du Québec, ce qui ne représente peut-être qu’une seule population. La répartition et l’abondance de cette espèce ont extrêmement diminué parce qu’un certain nombre de facteurs d’origine humaine (p. ex. : l’expansion urbaine, les pratiques agricoles et la construction de barrages) ont entraîné une diminution de la qualité de l'eau et de l’habitat disponible. L’introduction récente d’espèces exotiques, comme la moule zébrée, aura peut-être d’autres répercussions sur la qualité de l’habitat.

Présence au Canada : Québec

Historique du statut selon le COSEPAC : Espèce désignée « menacée » en avril 1987. Réexamen du statut : l’espèce a été désignée « en voie de disparition » en novembre 2004. Dernière évaluation fondée sur une mise à jour d’un rapport de situation.

1.2 Description

Le chevalier cuivré est un catostomidé à grandes écailles du genre Moxostoma, groupe de poissons de taille relativement grande, muni d’une bouche infèreNote de bas de page 2 et protractile (tendue vers l’avant) dont les lèvres sont marquées de sillons. Il possède un appareil pharyngien particulièrement développé, pourvu de dents disposées en forme de couronne autour de l’ouverture de l’œsophage. Le chevalier cuivré se caractérise par 15 ou 16 rangées d’écailles autour du pédoncule caudalNote de bas de page 3, comme son congénère le chevalier jaune (Moxostoma valenciennesi), alors qu’il y en a habituellement douze ou treize chez les autres espèces de chevaliers qui partagent son aire de répartition, soit les chevaliers blancs (M. anisurum), rouge (M. macrolepidotum) et de rivière (M. carinatum). Sa tête courte et massive en forme de triangle équilatéral, la présence d’un arc modérément haut, en pente raide derrière la tête rappelant l’apparence d’une bosse, son appareil pharyngien exceptionnellement robuste et pourvu de 18 à 21 dents molariformes par arc (figure 1), sont les principales caractéristiques qui permettent de le distinguer des autres espèces (Scott et Crossman, 1974; Mongeau, 1984; Mongeau et coll., 1986 ).

Figure 1. Appareil pharyngien d'un chevalier cuivré adulte.
Photo : Yves Chagnon, Ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec (MRNF).

Figure 1. Appareil pharyngien d'un chevalier cuivré adulte. Photo : Yves Chagnon, MRNF.

Des études ont permis de décrire certaines caractéristiques externes et internes des larves et des juvéniles (Gendron et Branchaud, 1991; Beauchard, 1998; Grünbaum et coll., 2003; Vachon, 2003a). Chez les chevaliers cuivrés juvéniles, le nombre réduit de dents pharyngiennes, de même que leur aspect « molariforme », la base élargie et la plus grande robustesse de leurs arcs sont déjà évidents et permettent de les distinguer des autres chevaliers (Vachon, 1999a, 2003a). Malgré des efforts considérables, la façon la plus fiable d’identifier les chevaliers cuivrés au stade larvaire repose encore sur la génétique (Branchaud et coll., 1996; Lippé et coll., 2004).

Le taux de croissance en poids et en longueur du chevalier cuivré est supérieur à celui des autres espèces de chevaliers, mais ne diffère toutefois pas entre les sexes. La taille (longueur totale) et le poids des géniteurs dépassent généralement 500 mm et 5 kg. Les femelles atteignent des longueurs supérieures aux mâles (Mongeau et coll., 1986, 1992).

1.3 Besoins du chevalier cuivré

1.3.1 Biologie et écologie

L’alimentation du chevalier cuivré est axée presque exclusivement sur les mollusques de petite taille. Plus de 90% des proies identifiées dans les tractus digestifs des adultes sont des gastéropodes (escargots) ou des bivalves (moules) (Mongeau et coll., 1986, 1992). Chez les jeunes de l’année, plus de 50% (en nombre) des proies sont des microcrustacés, le reste étant constitué de vers, d’algues et de larves d’insectes (Vachon, 1999a). Les mollusques composent une partie de l’alimentation de plusieurs espèces de poissons qui fréquentent les cours d’eau de la plaine du fleuve Saint-Laurent. Cependant, très peu d’espèces nord-américaines sont inféodées à ce type de nourriture et aucune ne l’est de façon aussi exclusive. L’appareil pharyngien du chevalier cuivré est adapté au broyage des coquilles et son degré de spécialisation constitue un sommet évolutif (Jenkins, 1970; Mongeau et coll., 1986, 1992).

Parmi les chevaliers vivant au Québec, cette espèce est celle qui atteint la plus grande taille, la plus féconde, de même que la plus longéviveNote de bas de page 4– elle peut vivre plus de trente ans. Le chevalier cuivré atteint également la maturité sexuelle à un âge plus avancé, soit vers la dixième année (Mongeau et coll., 1986).

La période de reproduction du chevalier cuivré est plus tardive dans la saison que celle des autres chevaliers de la plaine du Saint-Laurent. La fraie a lieu de la mi-juin au début juillet, lorsque la température de l’eau varie entre 18°C et 26°C. Les femelles produisent de 35 000 à 112 000 œufs (Mongeau et coll., 1986, 1992). Les œufs éclosent après 4 à 7 jours d’incubation et les larves émergent et nagent librement de 12 à 16 jours après la fécondation (Branchaud et Gendron, 1993; Branchaud et coll., 1995). Les frayères connues sont localisées en eaux vives, à une profondeur variant entre 0,75 m et 2,0 m. Le substrat hétérogène est constitué de roches et de gravier, fin à grossier et parfois même de quartiers de roc enlisés dans l’argile (La Haye et coll., 1992; Mongeau et coll., 1992; Boulet et coll., 1995; Boulet et coll., 1996; Dumont et coll., 1997). Pendant la période de reproduction, les chevaliers cuivrés, en particulier les femelles, se déplacent parfois entre la frayère et des sections d’eau plus calme (Gariépy, 2008). Les activités de reproduction se dérouleraient principalement pendant la nuit (La Haye et coll., 1992; Gariépy, 2008). Les géniteurs semblent être en mesure de frayer à plus d’un endroit dans la même saison (Gariépy, 2008).

La croissance des jeunes de l’année est liée au nombre de jours où la température de l’eau est au dessus de 10°C durant la saison de croissance, qui se termine généralement vers la fin septembre, même si l’automne est tardif. Les jeunes chevaliers cuivrés fréquentent les zones littorales peu profondes, pourvues de végétation et d’un substrat relativement fin, durant le premier été et au début de leur seconde année de vie (Vachon, 1999a, b, 2002). Les habitats fréquentés par les juvéniles de plus de deux ans sont inconnus. La capture de ces juvéniles est très rare. La spécialisation de l’appareil pharyngien se fait assez tôt dans le développement du poisson ; il est donc possible que ces juvéniles se déplacent rapidement des aires d’alevinage, vers les herbiers riches en mollusques, rendant leur capture difficile.

Les chevaliers cuivrés adultes utilisent les habitats du fleuve Saint-Laurent et de la rivière Richelieu, des Prairies et des Milles Îles, principalement les herbiers des zones peu profondes autour des îles et archipels (Vachon et Chagnon, 2004; Gariépy, 2008). Au printemps, les principales variables qui déterminent la sélection d’habitat sont la végétation, la vitesse du courant, la turbidité et l’abondance des sphaeriidés (D. Hatin, MRNF, données non publiées). En période estivale, ils sélectionnent des sites caractérisés par la présence de gastéropodes, un substrat relativement fin (argile, limon et sable), une faible vitesse de courant (< 0,5 m/s) et la présence de dreissenidés (Gariépy, 2008). Les herbiers du Saint-Laurent sont des habitats très productifs qui présentent des densités de mollusques élevées (Nilo et coll., 2006). Ces habitats riches en gastéropodes, choisis par les chevaliers cuivrés, présentent généralement une vitesse de courant faible et une profondeur inférieure à 5 m (Ferraris, 1984; Gariépy, 2008). En hiver, l’habitat des adultes se caractérise essentiellement par une faible profondeur (< 4 m), une faible vitesse de courant (< 0,3 m/s), un substrat relativement fin, une densité de végétation nulle ou faible et une densité de gastéropodes nulle ou faible (Pêches et Océans Canada (MPO), 2010a, Comité ZIP des Seigneuries, 2006; Gariépy, 2008; Hatin et coll., MRNF, données non publiées).

Les déplacements des chevaliers cuivrés varient selon les saisons. Les distances moyennes parcourues par jour sont faibles en été (0,13 km/j) et en hiver (0,17 km/j), intermédiaires à l’automne (0,55 km/j) et plus élevés au printemps (0,93 km/j) à l’approche de la période de reproduction (Comité ZIP des Seigneuries, 2006; Gariépy, 2008; Hatin et coll., MRNF, données non-publiées). Les adultes résidant dans le fleuve Saint-Laurent migrent de 40 à 100 km sur une période de 4 à 40 jours pour atteindre les frayères de Saint-Ours ou de Chambly. Les adultes résidant dans le Richelieu effectuent une migration beaucoup plus courte (28 km en moyenne) sur un intervalle de temps plus restreint (7 jours en moyenne) afin d’atteindre les mêmes sites de reproduction. (Hatin et coll., MRNF, données non-publiées). Chez les catostomidés, les mâles arrivent généralement avant les femelles sur les frayères (Page et Johnston, 1990). Cependant, des individus des deux sexes ont été observés à la frayère de Saint-Ours et Chambly, plusieurs jours avant la fraie (Gariépy, 2008; D. Hatin, MRNF, données non publiées) . La taille des domaines vitaux des chevaliers cuivrés adultes varient également selon les saisons. La taille moyenne des domaines vitaux est faible en été (0,3 km²) et en hiver (< 0,7 km²), intermédiaire à l’automne (2,3 km²) et plus élevée au printemps à l’approche de la période de reproduction (Comité ZIP des Seigneuries, 2006; Gariépy, 2008; Hatin et coll., MRNF, données non-publiées). En été, la superficie de la zone d’utilisation intensive à l’intérieur des domaines vitaux est très faible et correspond grossièrement à la taille de l’herbier fréquenté (Gariépy, 2008). Les domaines vitaux ne semblent jamais être superposés entre les individus, mais ceci pourrait être dû à la faible densité de population.

1.4 Population et répartition

Le chevalier cuivré est le seul poisson présent uniquement au Québec. Sa découverte a été attribuée à Vianney Legendre en 1942 (Legendre, 1942), mais ce serait Pierre Étienne Fortin qui l’aurait décrit pour la première fois en 1866 sous le nom d’un autre Moxostome déjà connu (Branchaud et Jenkins, 1999).

L’étude des contaminants présents chez le chevalier cuivré, les suivis télémétriques ainsi que l’analyse génétique de plusieurs spécimens démontrent qu’il n’existe qu’une population de cette espèce (de Lafontaine et coll., 2002; Lippé et coll., 2006; Gariépy, 2008). Depuis 1942, la présence de ce poisson n’a été répertoriée que dans certaines sections des rivières Richelieu, Yamaska, Noire, l’Acadie, des Prairies et des Mille Îles, à l’embouchure des rivières Maskinongé et Saint-François et dans quelques tronçons du fleuve Saint-Laurent, entre Vaudreuil et le secteur aval du lac Saint-Pierre (figure 2). Les suivis télémétriques ont permis de démontrer que l’aire de répartition du chevalier cuivré est restée approximativement la même depuis sa découverte, à l’exception des rivières Yamaska et Noire où l’espèce est vraisemblablement disparue (Mongeau et coll., 1986; Boulet et coll., 1995; Gariépy, 2008). La disparition de la population des rivières Yamaska et Noire, déjà appréhendée par Mongeau et coll. (1986), en raison de la dégradation et de la fragmentation importante des habitats dans ce bassin hydrographique, semble confirmée (Boulet et coll., 1995).

Figure 2. Aire de répartition du chevalier cuivré. Le chevalier cuivré vit dans les rivières Richelieu, Yamaska, Noire, l’Acadie, des Prairies et des Mille Îles, à l’embouchure des rivières Maskinongé et Saint-François et dans quelques tronçons du fleuve Saint-Laurent, entre Vaudreuil et le secteur aval du lac Saint-Pierre.

Figure 2. Aire de répartition du chevalier cuivré.  (Voir description longue ci-dessous.)
Longue description pour la figure 2

Aire de répartition du chevalier cuivré. Le chevalier cuivré vit dans les rivières Richelieu, Yamaska, Noire, l’Acadie, des Prairies et des Mille Îles, à l’embouchure des rivières Maskinongé et Saint-François et dans quelques tronçons du fleuve Saint-Laurent, entre Vaudreuil et le secteur aval du lac Saint-Pierre.

Actuellement, les deux sites de reproduction connus sont situés dans la rivière Richelieu, le principal dans l’archipel des rapides de Chambly et l’autre au bief avalNote de bas de page 5 du barrage de Saint-Ours (figure 3). Des zones de fraie potentielles dans le secteur Lavaltrie-Contrecoeur (l’île Hervieux) ont été identifiées, sans que leur utilisation par le chevalier cuivré ne puisse toutefois être confirmée (Vachon et Chagnon, 2004). D’autres endroits à l’intérieur de l’aire de répartition de l’espèce, comme les rapides de Lachine, le bief aval de la centrale hydroélectrique de la Rivière-des Prairies, les rapides du Grand Moulin et de Terrebonne sur la rivière des Mille Îles ainsi que les chenaux de Dorion et de Sainte-Anne-de-Bellevue à la tête du lac Saint-Louis, pourraient également présenter les caractéristiques requises pour sa reproduction (Mongeau et coll., 1986; Comité ZIP des Seigneuries, 2006). La première publication d’observations de chevalier cuivré portait sur des individus matures prêts pour la fraie à la tête du lac Saint-Louis (Legendre, 1942). Cependant, des activités de reproduction n’ont jamais pu être démontrées en dehors des frayères de la rivière Richelieu (Jenkins, 1970; Massé et coll., 1981; Mongeau et coll., 1986). Une importante aire d’alevinage a été localisée dans le secteur des îles Jeannotte et aux Cerfs le long des berges de la rivière Richelieu, en aval de Chambly (Vachon, 1999a, b, 2002).

Figure 3. Sites de fraie connus et potentiels. Les deux sites connus sont dans la rivière Richelieu, au bassin Chambly et au barrage de Saint-Ours. L’île Hervieux, les rapides de Lachine, le bief aval de la centrale hydroélectrique de la Rivière-des Prairies, les rapides du Grand Moulin et de Terrebonne sur la rivière des Mille Îles ainsi que les chenaux de Dorion et de Sainte-Anne-de-Bellevue à la tête du lac Saint-Louis sont des sites potentiels.

Figure 3. Sites de fraie connus et potentiels. (Voir description longue ci-dessous.)
Longue description pour la figure 3

Sites de fraie connus et potentiels. Les deux sites connus sont dans la rivière Richelieu, au bassin Chambly et au barrage de Saint-Ours. L’île Hervieux, les rapides de Lachine, le bief aval de la centrale hydroélectrique de la Rivière-des Prairies, les rapides du Grand Moulin et de Terrebonne sur la rivière des Mille Îles ainsi que les chenaux de Dorion et de Sainte-Anne-de-Bellevue à la tête du lac Saint-Louis sont des sites potentiels.

L’examen de restes archéologiques datant du XIXe siècle, sur les rives du Richelieu et du fleuve Saint-Laurent suggèrent une population historiquement plus abondante, qui représentait respectivement 16,7% et 9,1% des chevaliers, toutes espèces confondues (Osthéothèque de Montréal, 1984; Courtemanche et Elliot, 1985). Des inventaires ichtyologiques réalisés dans la région de Montréal entre 1963 et 1985 estimaient l’abondance du chevalier cuivré entre 2% et 3% comparativement à ses congénères (Mongeau et coll., 1986). Cette proportion a chuté à 0,04% dans le cadre du suivi de la passe migratoire Vianney-Legendre en 2003 (Fleury et Desrochers, 2004). La taille actuelle de la population est difficile à estimer étant donné la rareté de l’espèce et l’impossibilité de procéder à de telles estimations sans risquer de provoquer des mortalités accidentelles lors de la manipulation des spécimens qui seraient capturés à cette fin. Une estimation préliminaire, calculée à partir de données de recaptures d’un pêcheur commercial du fleuve Saint-Laurent dans le secteur Lavaltrie-Contrecoeur en 2000, situe l’abondance de la population adulte à tout au plus quelques centaine d’individus. (Vachon et Chagnon, 2004).

1.4.1 Facteurs limitatifs

Plusieurs aspects de la biologie et de l’écologie du chevalier cuivré rendent cette espèce vulnérable. Le chevalier cuivré atteint la maturité sexuelle tardivement, vers l’âge de dix ans, ce qui, comparativement à d’autres espèces, a pour effet de retarder la contribution des recrues à l’effort de reproduction. De plus, la fraie tardive dans la saison, fin juin au début juillet, expose le chevalier cuivré à de plus faibles niveaux d’eau et à une courte saison de croissance pour les alevins qui sont de plus petite taille pour affronter leur premier hiver. L’hypothèse d’une mortalité hivernale sélective selon la taille n’a pas été clairement démontrée, mais demeure plausible (Vachon, 1999a, b, 2002). La période de fraie de cette espèce correspond également aux pics de concentration des pesticides dans les rivières (les pesticides seront discutés plus en détail dans la section 1.5.3. Contaminants) ainsi qu’aux périodes d’achalandage important de la fête nationale du Québec et de la fête du Canada (les activités récréatives seront discutées plus en détail dans les sections 1.5.4. et 1.5.6).

Le régime alimentaire très spécialisé de cette espèce contribue également à la rendre plus vulnérable puisqu’elle démontre peu d’adaptabilité quant au choix de ses proies. Finalement, l’aire de répartition limitée, même historiquement, du chevalier cuivré ajoute à sa vulnérabilité face aux changements dans son habitat.

En contrepartie, la grande longévité, qui peut s’étaler sur plus d’une trentaine d’années, a jusqu’à tout récemment permis de préserver un haut niveau d’hétérogénéité génétique au sein de la population résiduelle (Lippé et coll., 2006).

1.5 Menaces : classification et description

Les nombreuses études menées depuis le début des années 1990 montrent que l’espèce éprouve de la difficulté à se reproduire en milieu naturel et que la population est vieillissante (Branchaud et Gendron, 1993; Vachon, 2002; Vachon et Chagnon, 2004).

Il ne fait aucun doute que les activités d’origine anthropique mettent en péril le chevalier cuivré. Les activités agricoles, de développement urbain et de plaisance exercent une forte pression sur le milieu habité par cette espèce. Le rapport de situation du COSEPAC identifiait en 2004 plusieurs menaces au rétablissement de l’espèce. La majorité des menaces était liée à la dégradation de l’habitat, soit l’érosion et l’augmentation de la turbidité résultant des activités agricoles, du déboisement et de l’urbanisation, de la contamination de l’eau par des polluants potentiellement perturbateurs endocriniens ainsi que de l’eutrophisation des cours d’eau. D’autres menaces sont les barrages qui fragmentent l’habitat et constituent des obstacles à la migration, la baisse des niveaux d’eau, les espèces exotiques envahissantes et la fréquentation estivale intensive des rapides de Chambly, la principale frayère du chevalier cuivré, par les plaisanciers. À cette liste de menaces identifiées par le COSEPAC et présentées dans cette section, s’ajoutent dans le présent programme l’introduction d’agents pathogènes et les captures accidentelles effectuées par les pêcheurs sportifs ou commerciaux. Chaque menace a été évaluée en fonction de six paramètres (tableau 1). Il est important de mentionner que la gravité et le niveau de préoccupation de certaines menaces pesant sur l’espèce peuvent varier localement à cause de facteurs tels le type d’habitat ou l’intensité de la menace.

Tableau 1. Synthèse des menaces au rétablissement du chevalier cuivré
Nom de la menaceÉtendueOccurrenceFréquenceCertitude causaleGravitéNiveau de préoccupation
Dégradation de l’habitat : ÉrosionGénéraliséeCouranteContinueÉlevéeÉlevéeÉlevé
Dégradation de l’habitat : Artificialisation des bergesGénéraliséeCouranteContinueÉlevéeÉlevéeÉlevé
Dégradation de l’habitat : EutrophisationLocaliséCouranteContinueÉlevéeÉlevéeÉlevé
Organismes introduits : Espèces exotiques envahissantesLocaliséeAnticipéeContinueFaibleInconnueModéré
Organismes introduits : Agents pathogènes introduitsGénéraliséeAnticipéeSaisonnièreÉlevéfaibleÉlevé
ContaminantsGénéraliséeCouranteContinueMoyenneModéréeÉlevé
BarragesLocaliséeCouranteContinueÉlevéeÉlevéeÉlevé
Activités récréativesLocaliséeCouranteSaisonnièreMoyenneModéréeModéré
Pêche sportiveLocaliséeCouranteSaisonnièreFaibleModéréeModéré
Pêche commercialeLocaliséeCouranteRécurrenteFaibleModéréeFaible
Niveaux d’eauGénéraliséeAnticipéeSaisonnièreFaibleFaibleFaible

Légende

Étendue
indique si la menace est généralisée ou localisée dans l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce.
Occurrence
indique si la menace est historique, courante, imminente ou anticipée.
Fréquence
indique si la menace a une occurrence unique, saisonnière, continue ou récurrente (non sur une base annuelle ou saisonnière).
Certitude causale
indique si les meilleures connaissances disponibles au sujet de la menace et de son impact sur la viabilité de la population sont de qualité élevée, moyenne ou faible.
Gravité
indique si le niveau de la gravité de la menace est élevé, modéré ou faible.
Niveau de préoccupation
indique si la gestion de la menace est, dans l’ensemble, une préoccupation de niveau élevé, moyen ou faible. Cela peut tenir compte de la capacité d’atténuer ou d’éliminer la menace.

1.5.1 Dégradation de l'habitat

Les principales causes de la dégradation de l’habitat proviennent de l’agriculture intensive et du développement urbain qui ont lieu dans la région habitée par cette espèce, laquelle est la plus densément peuplée et développée du Québec.

1.5.1.1 Érosion

Bien que l’érosion des terres soit un phénomène naturel, les activités humaines en accélèrent souvent le processus. L’agriculture intensive, telle qu’elle est pratiquée dans les basses terres du Saint-Laurent, entraîne généralement une érosion marquée des sols et des berges (pour une revue, voir Roy, 2002). L’augmentation de la capacité de drainage, le redressement des cours d’eau, les techniques agricoles intensives et la perte des bandes riveraines en végétation ont entraîné un apport important de sédiments dans les bassins versants fréquentés par le chevalier cuivré. On estime qu’au moins 50 000 km de cours d’eau ont fait l’objet de travaux au Québec entre 1944 et 1986, soit en moyenne un peu plus de 1 000 km de travaux par année (MEQ, 2003). Les monocultures à grand interligneNote de bas de page 6, comme celle du soya et du maïs, nécessitent un travail du sol à chaque année et sont considérées comme la catégorie de production dont les pratiques culturales favorisent le plus l’érosion hydrique. Dans le bassin de la Richelieu, où les activités agricoles occupent 70% du territoire, la superficie des cultures à grandes interlignes occupent 78% du territoire agricole (Simoneau et Thibault, 2009). Le piétinement des rives par le bétail, l’absence de brise-vent et de bandes de végétation riveraine, malgré les politiques et règlements en vigueur, sont d’autres facteurs favorisant l’érosion des sols.

Dans le Saint-Laurent, entre Montréal et le lac Saint-Pierre, le recul des rives est de 80 cm par année depuis le début des années 1980 et atteint jusqu’à 3 m dans certains secteurs, dont les îles de Boucherville et de Berthier-Sorel (Comité de concertation Suivi de l’état du Saint-Laurent, 2008). Lorsque le niveau d’eau atteint le talus, le batillage des bateaux commerciaux et de plaisance contribue à l’érosion des rives. Le batillage généré par les navires commerciaux qui empruntent la voie navigable du Saint-Laurent peut avoir un impact sur les rives à des distances de l’ordre de 800 m, particulièrement entre Montréal et Sorel (Dauphin, 2000). Massé et Mongeau (1976) avaient démontré l’impact négatif des vagues des bateaux commerciaux sur la faune ichtyologique du Saint-Laurent, entre Montréal et Sorel, notamment par la dégradation des herbiers et des frayères exposés aux vagues. La rivière Richelieu est également une voie navigable de plus en plus achalandée en été. Le dragage des voies navigables et le dépôt des sédiments dans le milieu aquatique peuvent être source de sédimentation et de turbidité.

Le réchauffement climatique est susceptible d’avoir un impact sur les écosystèmes des plaines du Saint-Laurent. Entre 1960 et 2003, le centre et l’ouest du Québec méridional a connu une augmentation des températures annuelles moyennes entre 0,5°C et 2,0°C (Yagouti et coll., 2006). Les modèles de prédiction du climat prévoient des étés plus chauds dans le sud du Québec avec une augmentation conséquente de l’évaporation, sans toutefois s’accorder sur une diminution ou une augmentation des précipitations (Bourque et Simonet, 2008). Une augmentation de la fréquence et de l’ampleur des évènements climatiques extrêmes est également à prévoir, ce qui aura un impact direct sur l’érosion des berges et des sols. Une augmentation des précipitations ou une augmentation des averses intenses favorisera le ruissellement et le décrochement des berges.

L’érosion des sols et des rives conduit à l’envasement du lit des cours d’eau et à l’augmentation de la turbidité. L’envasement et l’augmentation de la turbidité des cours d’eau détruisent l’habitat et perturbent l’ensemble de la chaîne trophique (revue dans Vachon, 2003b). Les sédiments colmatent les espaces entre les graviers ou roches qui composent le substrat et peuvent recouvrir les frayères. Une turbidité élevée empêche le soleil de pénétrer dans l’eau et réduit la capacité des plantes d’effectuer la photosynthèse en plus d’obstruer la vue aux animaux qui cherchent leurs proies à vue. Les sédiments fins colmatent les voies respiratoires et digestives des organismes planctoniques dont se nourrissent les jeunes chevaliers cuivrés. Les représentants de la famille des Catostomidés, dont plus spécifiquement ceux du genre Moxostoma, sont particulièrement sensibles à la turbidité, tout comme le sont les mollusques, principales proies du chevalier cuivré (Vachon, 2003b).

1.5.1.2 Artificialisation des rives

L’urbanisation, l’industrialisation et le développement immobilier ont entraîné un changement important de la morphologie et de la végétation des rives du Saint-Laurent et de ses tributaires. Le remblayage, le déboisement, l’enrochement ainsi que la construction de murs et autres infrastructures tels les ports, les ponts et les marinas contribuent à l’artificialisation des berges et à la dégradation des milieux riverains et aquatiques. Un inventaire des rives effectué en 1995 a permis de constater que 45% des rives entre Cornwall et l’île d’Orléans sont recouvertes de structures de protection, soit un mur ou un enrochement (Lehoux, 1996). Une étude de caractérisation des rives de la municipalité de Saint-Jean-sur-Richelieu a démontré qu’un peu plus de 75% de celles-ci sont recouvertes de structures de protection (Conservation de la nature Canada (CNC), 2008). De plus, on estime que plus de 75% des terrains de la rive nord de Montréal ont été développés ainsi qu’au-delà de 65% des rives de Laval (Boutin et Lepage, 2009).

Les activités de stabilisation mécanique des rives et du littoral affectent les caractéristiques physiques d’un cours d’eau (le débit, la vitesse du courant, la température) nécessaires au maintien des habitats tels les herbiers. De plus, les rives artificielles, sans végétation, retiennent difficilement le ruissellement de l’eau de pluie, qui s’écoule plus facilement vers le cours d’eau en entraînant des sédiments. Les impacts directs sur le chevalier cuivré sont difficiles à quantifier, mais puisque les jeunes et les adultes dépendent des herbiers submergés, l’artificialisation des rives est considérée comme une menace pour l’espèce.

1.5.1.3 Eutrophisation

L’azote et le phosphore sont des éléments nutritifs essentiels pour la croissance des êtres vivants. Le déversement de quantités importantes de ces éléments dans les rivières par les activités humaines entraîne une croissance des algues et des plantes aquatiques, qui peut devenir excessive et mener à l’envahissement des milieux aquatiques et à leur vieillissement prématuréNote de bas de page7.

Depuis le début des années 1960, avec le passage d’une agriculture basée sur le pâturage à la culture céréalière intensive, des apports en phosphore de plus en plus importants ont été effectués dans les sols agricoles, afin d’en augmenter la productivité. Ces apports en nutriments sont parfois supérieurs aux besoins des récoltes, si bien que, dans certaines régions, la teneur en phosphore des sols agricoles a atteint un niveau élevé, voire critique (Gangbazo et coll., 2005). Les pratiques culturales qui favorisent l’érosion, entraînent un rejet important de phosphore, lié aux particules du sol vers les cours d’eau. De plus, l’artificialisation des rives et l’absence de végétation riveraine privent les cours d’eau d’une zone tampon qui pourrait agir comme filtre naturel des sédiments et des fertilisants. Le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP) a fixé à 0,030 mg/l la concentration maximale de phosphore total dans les rivières pour prévenir l’eutrophisation (MEQ, 2001). Entre 2001 et 2003, le MDDEP a mesuré une concentration moyenne de phosphore de 0,037 mg/l à l’embouchure du Richelieu, tandis que la rivière des Hurons, un tributaire du Richelieu, présentait une concentration de 0,182 mg/l de phosphore (Gangbazo et coll., 2005). Simoneau et Thibault (2009) estiment que 50% de la charge totale de phosphore transportée annuellement par la rivière Richelieu est d’origine agricole.

Les eaux usées, résidentielles ou industrielles contribuent également à l’eutrophisation des eaux de surface. Les eaux usées produites par près de 60% des Québécois atteignent éventuellement le fleuve Saint-Laurent, après avoir fait l’objet d’un traitement. Ces eaux sont riches en matière organique, phosphore et azote. De plus, cette matière organique nécessite une grande quantité d’oxygène pour se dégrader, entraînant ainsi une baisse de l’oxygène dissous. Les stations d’épuration de Montréal, de Longueuil, de Laval et de Saint-Jean-sur-Richelieu sont des stations de traitement physico-chimique où s’opèrent uniquement une coagulation et une décantation de la matière organique, sans digestion bactériologique de celle-ci. Il en résulte un effluent ayant une forte demande biologique en oxygèneNote de bas de page 8. Plusieurs des municipalités au Québec possèdent des égouts combinés, où l’eau de pluie se mélange aux eaux usées résidentielles et industrielles. Les déversements d’eaux usées non traitées lors de pluies abondantes ou pendant la fonte des neiges sont courants autant dans la rivière Richelieu que dans le fleuve.

L’eutrophisation entraîne un changement dans l’habitat, tant sur le plan biologique avec le changement des espèces, que sur le plan physicochimique avec la baisse de l’oxygène dissous. L’enrichissement des cours d’eau a favorisé le développement de milieux aquatiques davantage propices aux espèces tolérantes à l’eutrophisation telles que le crapet-soleil (Lepomis gibbosus), la barbotte brune (Ameiurus nebulosus) et la perchaude (Perca flavescens). Un portrait de la qualité des eaux du bassin de la rivière Richelieu, dressé au moyen de l’Indice de la qualité bactériologique et physicochimique, a démontré une dégradation marquée de la qualité de l’eau dans la rivière Richelieu de l’amont vers l’aval, tandis que deux de ses tributaires, les rivières L’Acadie et des Hurons, présentent une eau de très mauvaise qualité (Simoneau et Thibault, 2009).

1.5.2 Organismes introduits

1.5.2.1. Espèces exotiques envahissantes

Le fleuve Saint-Laurent est une voie maritime achalandée qui reçoit des navires en provenance de tous les continents. L’eau de lest ou eau de ballastNote de bas de page 9 a été identifiée comme l’un des facteurs probables de l’introduction de nombreuses espèces dans les voies maritimes. Plusieurs études ont démontré que les ballasts, la coque et les caissons d’entrée d’eau des navires en provenance de l’étranger qui naviguent dans le Saint-Laurent contiennent divers assemblages d’organismes vivants (y compris des taxons non indigènes, des taxons toxiques ou nuisibles et des taxons qui représentent un risque potentiel) provenant de diverses régions du monde (Gauthier et Steel, 1996; Bourgeois et coll., 2001). Le commerce des plantes ornementales est également la source de l’introduction de plusieurs plantes non-indigènes dans les écosystèmes aquatiques du Québec (White et coll., 1993; de Lafontaine et Constan, 2002). La rivière Richelieu, par sa connexion au lac Champlain et à la rivière Hudson est une voie d’entrée identifiée de plusieurs espèces exotiques (de Lafontaine et Constan, 2002). Le manque de sensibilisation du public et certains flous juridiques contribuent à l’introduction d’espèces exotiques et envahissantes dans les écosystèmes aquatiques (Dumont et coll., 2002). L’implantation d’espèces exotiques peut modifier la composition des espèces des écosystèmes et la chaîne trophique. La présence d’espèces ubiquistes non indigènes hautement compétitives représente une menace pour le chevalier cuivré.

Plusieurs espèces aquatiques récemment établies dans l’aire de répartition du chevalier cuivré, notamment la tanche (Tinca tinca), le gobie à tache noire (Neogobius melanostomus), les moules zébrée (Dreissena polymorpha) et quagga (D. bugensis), représentent une menace potentielle au rétablissement du chevalier cuivré. D’autres espèces sont également à surveiller, dont certaines carpes asiatiques, introduites en Amérique du Nord et considérées très envahissantes (Vanderploeg et coll., 2002; MPO, 2005). De plus, le réchauffement climatique risque d’entraîner la migration vers le nord de certaines espèces qui pourraient entrer en compétition avec le chevalier cuivré (revue dans Rahel et coll., 2008). Les changements climatiques peuvent exacerber les effets des espèces invasives sur l’habitat et sur le chevalier cuivré par l’augmentation de la température de l’eau, un changement dans la compétitivité et la prédation ainsi que par l’augmentation de la virulence des maladies (Rahel et coll., 2008; Rahel et Olden, 2008).

1.5.2.2 Agents pathogènes introduits

Les pathogènes introduits peuvent représenter une menace sérieuse pour les différentes espèces de poissons. Par exemple, la septicémie hémorragique virale (SHV) est une maladie contagieuse causée par un virus qui affecte, à divers degrés, au moins 65 espèces de poissons, dont deux espèces de chevaliers. Identifiée pour la première fois dans les Grands Lacs en 2005, cette maladie est associée à des mortalités massives chez de nombreuses espèces de poissons dans cette région (Centre Canadien Coopératif de la Santé de la Faune, 2005). Un programme de dépistage dans le fleuve Saint-Laurent et quelques-uns de ses tributaires a été mis en place en  2007 par le MRNFet l’Agence canadienne d’inspection des aliments et en date du printemps 2010, aucun cas de SHV n’a été détecté au Québec. Actuellement il n’y a aucun traitement connu. L'Agence canadienne d'inspection des aliments a mis en place un plan biennal pour surveiller la présence du virus de la SHV chez les poissons sauvages au Canada (ACIA, 2009). Étant donné le statut précaire du chevalier cuivré, des mortalités massives associées à cette maladie, ou à d’autres pathogènes et parasites, pourraient considérablement nuire à la survie et au rétablissement de l’espèce.

1.5.3 Barrages

De nombreux ouvrages de régularisation des débits et des barrages hydroélectriques ont été érigés sur le Saint-Laurent et ses tributaires (figure 2). Ces constructions présentent une menace au rétablissement du chevalier cuivré parce qu’elles représentent un obstacle physique à la migration et fragmentent l’habitat de l’espèce lorsqu’elles sont infranchissables. Le barrage de Saint-Ours a constitué pendant plus de trente ans un obstacle majeur à la migration du chevalier cuivré jusqu’à la frayère de Chambly. Jusqu’à la construction de la passe migratoire Vianney-Legendre en 2001, la possibilité, pour un poisson, de franchir le barrage de Saint-Ours était limitée à une courte période, d’en moyenne 2 à 3 semaines, entre le début d’avril et la mi-mai. Depuis 1967, la majorité des chevaliers cuivrés devaient donc frayer au bief aval du barrage même si celui-ci représente un habitat de moindre qualité (La Haye et coll., 1992; Boulet et coll., 1995; Branchaud et coll., 1996; Dumont et coll., 1997). Les projets de développement hydroélectrique, sur des ouvrages de régularisation des débits, nouveaux ou existants, dans l’aire de répartition du chevalier cuivré constituent une menace non seulement en tant qu’obstacle à la libre circulation mais aussi à cause de la source de mortalité que représentent les turbines. Les barrages peuvent également détruire des habitats propices à la fraie en modifiant les conditions d’écoulement. Un projet de développement d’une minicentrale hydroélectrique dans les rapides de Chambly a été abandonné en 1994 en raison des risques qu’il comportait pour la reproduction du chevalier cuivré.

1.5.4 Activités récréatives

La grande fréquentation de l’archipel de Chambly par les plaisanciers (baignade, moto-marine, kayak, embarcations motorisées), particulièrement durant la période de reproduction du chevalier cuivré, augmente le stress des géniteurs et le risque de piétinement des œufs (Gendron et Branchaud, 2001; Laporte et Maurice, 2008). De plus, l’ancrage des bateaux et l’utilisation des moteurs à hélices en eaux peu profondes dégradent considérablement les herbiers aquatiques. Le secteur des îles Jeannotte et aux Cerfs, une aire d’alevinage productive, est également très fréquenté par les plaisanciers en été. Le fleuve Saint-Laurent, notamment les secteurs des archipels de Boucherville et du lac Saint-Pierre, est également utilisé de façon assidue par les plaisanciers. Le bruit, le piétinement et les dommages causés par les engins à moteurs (turbulence, végétation arrachée) peuvent empêcher les chevaliers cuivrés de se nourrir ou d’accomplir d’autres activités nécessaires à leur survie. Le dérangement par les activités récréatives dans les habitats stratégiques de cette espèce, tels les herbiers submergés et les frayères, constitue donc une menace au rétablissement du chevalier cuivré.

1.5.5 Contaminants

La culture du maïs, en rotation avec le soya, est en constante progression dans le sud du Québec (Statistique Canada, 2006). Ces cultures ont connu de grands changements au cours des dernières années avec l’avènement des semences génétiquement modifiées pour résister à l’herbicide glyphosate. Bien que les pesticides soient épandus sur plusieurs cultures, la plus grande proportion est utilisée dans les cultures de maïs et de soya (MEQ, 2003; Giroux, 2010). Plus de 30 pesticides, surtout des herbicides, peuvent être utilisés pour la culture du maïs au Québec. Parce que leur usage est généralisé, qu'ils peuvent être appliqués sur un sol nu au printemps et que deux ou trois traitements sont parfois nécessaires, les herbicides présentent un risque élevé d'atteindre les cours d'eau. Le danger est accru lorsqu'une pluie survient peu après l'épandage, puisque ces produits peuvent être facilement entraînés par ruissellement. De par la fraie tardive du chevalier cuivré, la présence des géniteurs sur les frayères du Richelieu coïncide avec la baisse des débits d’eau et la période où l’épandage de pesticides est à son maximum (Gendron et Branchaud, 1997). D’importantes quantités de pesticides sont utilisées dans le bassin versant de la rivière Richelieu, sur la presque totalité (96%) des cultures à grand interligne (Simoneau et Thibault, 2009). À l’embouchure de la rivière des Hurons, tributaire de la Richelieu, jusqu’à 29 pesticides, notamment l’atrazine, le métolachlore et le glyphosate, ont été détectés, régulièrement à des concentrations au-dessus des critères de protection de la vie aquatique (Giroux, 2010).

Les industries, les sites d’enfouissement et les effluents municipaux sont également une source importante de contaminants tels les métaux lourds, les dioxines et furannes, les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et les résidus des produits d’usage domestique comme les détergents et les médicaments. Ces contaminants ont été détectés dans le fleuve Saint-Laurent, notamment dans les sédiments. Le chevalier cuivré fréquente des habitats situés dans le panache de l’effluent des usines d’épuration de la Ville de Montréal, de Longueuil et de Laval et est donc exposé aux divers contaminants contenus dans ces eaux. Une baisse des concentrations de plusieurs contaminants, par exemple les métaux, a été observée dans les sédiments du lac Saint-Pierre, tandis que ceux du lac Saint-Louis ne présentent que peu ou pas de diminution depuis vingt ans (Comité de concertation Suivi de l’état du Saint-Laurent, 2008). Bien que certains contaminants tendent à diminuer dans l’écosystème fluvial, tels les organochlorésNote de bas de page 10, d’autres composés dits émergents, tels les organobromésNote de bas de page 11, augmentent de façon exponentielle (De Wit, 2002; Comité de concertation Suivi de l’état du Saint-Laurent, 2008). Des concentrations de HAP, Biphényles polychlorés (BPC), furannes et dioxines excédant les critères de qualité de l’eau ont été détectées à l’embouchure de la rivière Richelieu et plusieurs poissons de cette rivière présentent des taux de mercure et de BPC qui vont au-delà du critère pour la protection de la faune (MDDEP, 1998; Laliberté et Mercier, 2006). Plusieurs contaminants ont aussi été détectés près des frayères, dans la rivière Richelieu (Giroux, 2000). Des permis ont été octroyés récemment pour autoriser un nouveau procédé d’exploration de gaz naturel le long de la vallée du Saint-Laurent et dans le bassin hydrographique de la rivière Richelieu, soit l’extraction du gaz de shale par les techniques de fracturation hydraulique et de forage horizontal. Ce procédé utilise de très grandes quantités d’eau et un vaste éventail d’additifs chimiques. Les impacts environnementaux de ce développement industriel, notamment sur la nappe phréatique, la qualité de l’air et celle des sols, sont encore méconnus.

Les effets connus des herbicides sur le milieu comprennent, entre autres, une diminution de l'abondance du zooplancton herbivore, une réduction de la croissance, du contenu en chlorophylle et de la photosynthèse du phytoplancton, ainsi qu’une diminution de la productivité primaire et de la production d’oxygène dans l’eau. Le chevalier cuivré est exposé aux contaminants à travers ses proies et par le milieu, soit l’eau et les sédiments. Des contaminants persistants ont été trouvés dans la chair et les viscères de plusieurs chevaliers cuivrés, à des niveaux comparables à ceux enregistrés chez d’autres Catostomidés provenant des bassins des rivières Richelieu et Yamaska (de Lafontaine et coll., 2002).

Le chevalier cuivré est exposé à des contaminants non persistants dont la présence dans le milieu aquatique pourrait être responsable des difficultés de reproduction de l’espèce. Certains pesticides agiraient comme perturbateurs olfactifs en réduisant la capacité des géniteurs à percevoir les phéromones, substances impliquées dans la synchronisation du comportement et de la maturation finale des produits sexuels chez les deux sexes (Gendron et Branchaud, 1997). D’autre part, certains produits industriels, agricoles, pharmaceutiques et d’hygiène personnelle, agissent comme des perturbateurs endocriniens chez plusieurs espèces de poissons et entravent le fonctionnement normal du système reproducteur (Donohoe et Curtis, 1996; Aravindakshan et coll., 2004). Par exemple, en aval de l’effluent Montréal, près du tiers des queues à tache noire mâles (Notropis hudsonius) dans le fleuve Saint-Laurent présentent simultanément des caractéristiques anatomiques et biochimiques mâles et femelles (Aravindakshan et coll., 2004). L’interaction et la synergie de tous ces composés sur la santé et la reproduction du chevalier cuivré reste méconnue.

Le réchauffement climatique peut également augmenter le risque d’impact des contaminants sur le rétablissement du chevalier cuivré. En effet, l’augmentation prévue de la fréquence et de l’intensité des évènements climatiques extrêmes accroit les risques de déversements toxiques tandis qu’un changement du régime des pluies pourrait accroître le ruissellement des pesticides vers les cours d’eau (Schiedek et coll., 2007; Bourque et Simonet, 2008). Une élévation de la température de l’eau pourrait également affecter la toxicité des contaminants (revue dans Schiedek et coll., 2007). De plus, une réduction du débit des rivières entrainerait une dilution moindre des contaminants et donc des concentrations plus élevées de ceux-ci dans l’habitat.

1.5.6 Pêche

1.5.6.1 Pêche commerciale

Il est possible que les activités de pêche commerciale du XIXe siècle, qui ciblaient particulièrement les gros individus, aient fragilisé les chevaliers cuivrés. À l’époque, l’espèce était prisée en tant qu’aliment et donc recherchée dans les marchés (Branchaud et Jenkins, 1999). Actuellement, le chevalier cuivré ne fait pas l’objet d’une pêche commerciale. Cependant, il peut être capturé accidentellement par les pêcheurs de poissons appâts et par les pêcheurs commerciaux. On dénombre entre 70 et 75 pêcheurs d’appât dans les zones 7 et 8, qui bordent le fleuve et la plaine du Saint-Laurent, incluant le lac Saint-Pierre; ces pêcheurs œuvrent surtout, en vertu des permis émis par le MRNF, hors de l’aire de répartition du chevalier cuivré, soit dans le Haut-Richelieu, le lac Saint-François et de petits cours d’eau, mais ils ont accès au fleuve. Il y a 25 pêcheurs commerciaux d’esturgeon au filet maillant, dont six ayant aussi un permis pour pêcher au verveux, qui sont susceptibles d’effectuer des captures accidentelles de chevalier cuivré dans le lac Saint-Pierre. Un projet éducatif qui visait ces pêcheurs a été réalisé en 2008 et 2009 par le comité de la zone d’intervention prioritaire (ZIP) du lac Saint-Pierre pour évaluer les prises accidentelles de chevalier cuivré dans la pêche commerciale. Aucun chevalier cuivré n’a été capturé accidentellement par les pêcheurs du lac Saint-Pierre durant cette période. Compte tenu de la grande rareté du chevalier cuivré dans le lac Saint-Pierre, du nombre restreint de pêcheurs commerciaux et du peu de chevauchement entre les habitats fréquentés par l’espèce et les principales aires de pêche commerciale, ces captures accidentelles y restent marginales. Le risque de mortalités accidentelles est par contre plus élevé dans le couloir fluvial, alors que les aires de pêche au verveux et les habitats les plus fréquentés par le chevalier cuivré se superposent. Jusqu’à maintenant, ce risque a été contrôlé grâce à une étroite collaboration entre le pêcheur commercial œuvrant dans ce secteur et le personnel du MRNF(Vachon et Chagnon, 2004). Cette situation pourrait être inversée si, par exemple, ce pêcheur cédait ses droits de pêche à un autre pêcheur moins vigilant. Quoiqu’une vigilance constante soit nécessaire pour mieux connaître l’impact de la pêche commerciale sur cette espèce, le rachat des permis de pêche à la perchaude dans le lac Saint-Pierre ainsi que le nombre peu élevé de pêcheurs commerciaux dans l’aire de répartition du chevalier cuivré contribuent au faible niveau de préoccupation de cette menace.

1.5.6.2. Pêche sportive

La rivière Richelieu, les îles de Sorel et de Boucherville ainsi que les lacs fluviaux sont des lieux largement utilisés pour les activités récréatives, dont la pêche sportive, pendant l’été. La seule région de la Montérégie comptait en 2004 près de 140 000 pêcheurs sportifs (MRNF, 2004). La fraie du chevalier cuivré se déroule pendant une période très achalandée sur la rivière Richelieu, soit pendant les semaines de la fête nationale du Québec et de la fête du Canada. Les chevaliers cuivrés peuvent mordre à l’hameçon, mais ils sont généralement peu prisés par les pêcheurs qui doivent les remettre à l’eau en cas de capture selon le Règlement de pêche du Québec (1990) (DORS/90-214). Cependant, les membres de certaines communautés ethniques habitant la région métropolitaine apprécient la chair des carpes, meuniers et chevaliers, qu’ils ne remettent pas à l’eau en cas de capture (Y. Labonté, MRNF, communication personnelle). Ces pêcheurs sont souvent moins informés sur la réglementation et la présence d’espèces en péril (Laporte et Maurice, 2008).

1.5.7 Niveaux d’eau

Le débit des cours d’eau joue un rôle important dans l’écologie des poissons puisqu’il régit la disponibilité des habitats grâce aux crues printanières et aux cycles annuels. La quantité et la qualité des herbiers nécessaires à la croissance et l’alimentation du chevalier cuivré dépendent entre autre du niveau d’eau dans le fleuve et les tributaires où on le retrouve. Le fleuve Saint-Laurent présente une grande variabilité interannuelle du niveau d’eau selon des cycles alternant les débits élevés et faibles. Les rivières du sud du Québec, notamment la rivière des Outaouais qui est le tributaire principal du fleuve Saint-Laurent, sont fortement régularisées au moyen de barrages (figure 2). Le débit des eaux sortant du lac Ontario est également régularisé par le barrage d’Iroquois dans le secteur international du fleuve Saint-Laurent. En vertu du plan de régularisation 1958 D de la Commission mixte internationale, la régularisation des débits se fait surtout pour optimiser la production hydroélectrique et la navigation commerciale tout en prévenant les risques d’inondation.

Une étude a été effectuée sur les potentiels d’habitat d’été des adultes pour une large gamme de débits, variant entre des valeurs très faibles et très fortes, afin d’établir la relation entre l’habitat potentiel disponible et le régime hydrologique du Saint-Laurent (D. Hatin, MRNF, données non publiées). Celle-ci met en évidence que les variations du débit, qu’elles soient liées au climat ou à la régularisation du Saint-Laurent, ont un effet marqué sur la disponibilité de l’habitat estival du chevalier cuivré. La surface d’habitat disponible varie du simple au double dans chaque secteur du fleuve selon que le débit est faible ou élevé

L’hydrologie du fleuve Saint-Laurent est également en partie dépendante du dragage de la Voie maritime et des installations portuaires. Le chenal de navigation du fleuve, avec un tirant d’eau au lac Saint-Pierre de 4,3 m en 1847, est passé par plusieurs étapes de creusage, pour atteindre un tirant d’eau de 11,3 m en 1998 (Morin et Côté, 2003). Le creusage du chenal du Saint-Laurent a modifié la quantité et la qualité des habitats côtiers, situés en eau peu profonde, dans le couloir fluvial en aval de Montréal, particulièrement au lac Saint-Pierre.

Le changement du régime des pluies attendu avec le réchauffement climatique va affecter le niveau d’eau dans le bassin du fleuve Saint-Laurent. Il pourrait y avoir une modification du débit fluvial. Pour une augmentation de l’ordre de 4°C, Morstch et Quinn (1996) ont conclu que le débit moyen annuel baisserait de 40%. Cependant, McBean et Motiee (2008) prévoient une augmentation à moyen terme des précipitations et donc de l’écoulement des Grands Lacs et du Saint-Laurent. Une modification du régime des pluies et donc du niveau d’eau dans le fleuve Saint-Laurent pourrait aussi influencer la fréquence et l’intensité des dragages de la Voie maritime et des installations portuaires.