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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le Narval (Monodon monoceros) au Canada - Mise à jour

Taille et tendances des populations

Il est impossible d’estimer convenablement la taille initiale des populations de narvals de la baie de Baffin et de la baie d’Hudson à partir des données historiques sur les prises (Mitchell et Reeves, 1981; Reeves, 1992a). On ne peut donc évaluer si les activités de chasse ont fait chuter la taille des populations dans le passé. En outre, les seules valeurs de référence dont on dispose pour évaluer les populations dans l’avenir sont les valeurs estimatives ou les indices d’abondance calculés après 1975.

Jusqu’à 1996, l’estimation de la taille des populations se limitait à des méthodes qui n’évaluaient qu’une partie de la population (Innes et al., 1996). Ces méthodes, basées sur le recensement aérien des lieux de rassemblement, tenaient rarement compte des narvals nageant trop profondément pour être détectés (biais de disponibilité), passés inaperçus aux yeux des observateurs en raison de la glace ou de la mauvaise visibilité (biais de perception) ou tout simplement présents hors de la zone de relevé (MPO, 1998a, 1998b). En outre, comme les méthodes ne font aucune distinction entre les individus adultes et immatures, on ne peut évaluer les changements de la structure des populations et on risque de sous-estimer fortement le nombre de baleineaux de l’année, difficiles à voir et à reconnaître du haut des airs (Richard et al., 1994). En général, les estimations faites à partir des relevés photographiques sont plus élevées que celles qu’on obtient simultanément au moyen d’observations visuelles (Innes et al., 2002; P. Richard, comm. pers., 2002).

Il faudra recueillir de nouvelles données pour pouvoir corriger avec exactitude les données estimatives des recensements pour les individus en plongée. Récemment, Heide-Jørgensen et al. (2001) et Innes et al. (2002), après avoir appliqué des facteurs de correction pour les biais de disponibilité et de perception, ont remarqué qu’il fallait élaborer des facteurs de correction plus précis pour le biais de disponibilité. D’après des observations réalisées à terre (Born et al., 1994) et des données sur les baleines en plongée tirées d’échantillons restreints d’individus marqués, moins de 50 p. 100 des individus d’une population donnée pourraient être visibles à la surface à tout moment (Heide-Jørgensen et Dietz, 1995; Heide-Jørgensen et al., 2001; Laidre et al., 2002). Les estimations tirées de recensements sont sensibles au non-respect de l’hypothèse selon laquelle les narvals sont visibles et reconnaissables jusqu’à une certaine profondeur, en général 5 m.

Population de la baie de Baffin

Lors d’un recensement aérien réalisé en mai 1979 au-dessus de la banquise de l’ouest de la baie de Baffin, on a estimé à 34 363 (± erreur-type de 8 282) le nombre de narvals à la surface (Koski et Davis, 1994). Ce relevé couvrait environ deux tiers de la baie de Baffin, mais excluait les eaux de l’ouest du Groenland et du détroit de Smith, où se trouvent aussi des narvals en mai. Cette estimation n’a pas été corrigée pour le biais de perception. Si les narvals qui hivernent dans la baie de Baffin ont une préférence pour le rebord de la plate-forme côtière, comme le laisse penser une étude récente de Dietz et al. (2001), il conviendrait de revoir ces données et de refaire ces estimations.

En août 1984, un relevé photographique aérien du détroit d’Éclipse, de l’inlet de l’Amirauté, de l’inlet du Prince-Régent et du détroit de Peel a permis d’estimer à 17 991 (intervalle de confiance à 90 p. 100 : de 14 724 à 21 258) le nombre de narvals à la surface (Richard et al., 1994). La superficie examinée comprend des aires d’estivage importantes pour les narvals, mais non l’ensemble de l’aire de répartition estivale connue de la population de la baie de Baffin dans les eaux canadiennes (figure 4). On ignore le nombre de narvals de la baie de Baffin qui ont estivé dans les eaux de l’ouest du Groenland en 1984, mais des observateurs à terre ont dénombré 4 043 narvals devant leur point d’observation de la baie d’Inglefield le 18 août (Born, 1986).

Du 31 juillet au 3 août 1996, on a réalisé un recensement aérien systématique des bélugas de l’inlet du Prince-Régent, du détroit de Barrows et du détroit de Peel (Innes et al., 2002). On a procédé à des observations visuelles dans les secteurs du large et pris des photographies aériennes des secteurs à forte concentration. On a aussi dénombré les narvals au cours de ce même recensement. Après avoir corrigé l’estimation visuelle pour tenir compte des individus passés inaperçus, des observations sans estimation de distance et des individus en plongée, on a obtenu un nombre estimatif de 45 358 narvals (intervalle de confiance à 95 p. 100 : de 23 397 à 87 932). La correction pour les individus en plongée a été rendue possible grâce à des appareils enregistreurs de la profondeur et de la durée récupérables qu’on avait installés sur 4 narvals dans la baie Creswell et le détroit de Tremblay (Laidre et al., 2002) et supposait que les narvals étaient visibles à une profondeur de 5 m.

L’estimation du nombre de narvals à la surface du détroit de Barrows et de l’inlet du Prince-Régent (14 474 individus, CV = 0,24) réalisée par Innes et al. (2002) concorde avec celle qu’ont réalisée Smith et al. (1985) (11 142 individus, CV = 0,09), cette dernière n’ayant pas été corrigée pour les individus passés inaperçus (biais de perception). De même, les estimations du nombre de narvals à la surface de l’inlet du Prince-Régent (12 324 individus, CV = 0,25) et du centre du détroit de Peel (1 891 individus, CV = 0,55) concordent avec celles réalisées par Richard et al. (1994) (inlet du Prince-Régent : 9 754 individus, CV = 0,18; détroit de Peel : 1 701 individus, CV = 0,17; CV tirés de Innes et al., 2002), ces dernières n’ayant pas non plus été corrigées pour le biais de perception. Étant donné l’importante variance des valeurs estimatives, la puissance statistique pour la détection d’éventuelles tendances est faible.

Plusieurs autres recensements systématiques ont porté sur des parties plus restreintes des aires d’estivage (Fallisis et al., 1983; Smith et al., 1985; Dueck et Riewe, 1986; Dueck, 1989), mais leurs données sont peu utiles pour l’estimation de la taille ou de la tendance de l’ensemble de la population (MPO, 1998a). On peut dire la même chose de plusieurs recensements systématiques des narvals en migration au printemps (Finley, 1976; Johnson et al., 1976; Davis et al., 1978; Koski, 1980a, 1980b), à l’automne (Stepney et Wooley, 1976; Koski, 1980b; Koski et Davis, 1980) et en hiver (Heide-Jørgensen et al., 2002), des recensements non systématiques (Hay et McLung, 1976) et des observations faites à partir du rivage au printemps (Tuck, 1957; Greendale et Brousseau-Greendale, 1976).

Sans données de recensement récentes et complètes et vu l’incertitude qui entoure la mortalité naturelle et la mortalité attribuable à la chasse, il est impossible d’estimer quantitativement la taille de la population de narvals de la baie de Baffin et la proportion de cette population qui pénètre dans les eaux canadiennes. Certains rapports ont déjà conclu que rien n’indiquait un déclin de la population (Strong, 1988; Remnant et Thomas, 1992; Thomsen, 1993) et que le niveau de chasse pouvait être soutenable (SWG, 1997). En fait, même si la population canadienne de narvals est de toute évidence toujours abondante, comme en témoigne le recensement de 1996 (Innes et al., 2002), on ignore les véritables taille et tendances de la population de la baie de Baffin. Des préoccupations ont été exprimées à propos de la chasse automnale dans les aires d’estivage de l’ouest du Groenland, mais les plus récentes informations à ce sujet semblent indiquer que les narvals visés ne viennent pas du Canada. Comme les pertes dues à la chasse semblent être en hausse depuis quelques années (tableau 1; figures 5 et figure6), il est de plus en plus urgent d’accroître nos connaissances sur la population de la baie de Baffin (JCNB/NAMMCO, 2001). Pour ce faire, le MPO a entrepris des relevés des aires d’estivage de la population dans l’Arctique canadien en août 2002 et 2003 (P. Richard, comm. pers., 2004).

Il n’y a pas de consensus clair entre les chasseurs inuits quant à la tendance de la population de narvals de la baie de Baffin (Stewart, 2001). En 1992, la plupart des chasseurs de Qikiqtarjuaq et de Clyde River estimaient que, nonobstant les variations annuelles, la population de narvals de leur région avait augmenté depuis les années 1960 ou 1970 (Remnant et Thomas, 1992). La plupart des chasseurs de Pond Inlet, d’Arctic Bay, de Resolute, d’Igloolik, de Hall Beach et de Grise Fiord croyaient que la population de narvals de leur région était stable, malgré les variations annuelles et les changements dans la répartition saisonnière à l’échelle locale (Remnant et Thomas, 1992; Stewart et al., 1995). Toutefois, l’interprétation de cette information est rendue difficile par les changements survenus dans la répartition saisonnière des narvals à l’échelle locale.

Population de la baie d’Hudson

Richard (1991) a réalisé des recensements aériens systématiques, visuels et photographiques, dans la région de Repulse Bay, entre le détroit de Roes Welcome et l’inlet Lyon, au nord de l’île Southampton, en mars 1983 et en juillet 1982, 1983 et 1984. Il a notamment examiné les principaux lieux de rassemblement estival connus des narvals de la baie d’Hudson. En août 2000, il a repris le recensement photographique de juillet 1984 en y ajoutant le nord de l’inlet Lyon et le détroit de Foxe (P. Richard, comm. pers., 2002). Les résultats, non corrigés pour les individus en plongée ni, dans le cas du dernier recensement, pour le brouillard persistant ou les individus qui auraient pu se trouver dans la baie Wager (Gonzalez, 2001), ont permis d’estimer la population de narvals à 1 355 individus (intervalle de confiance à 90 p. 100 : de 1 000 à 1 900) en 1984 et à 1 780 individus (intervalle de confiance à 90 p. 100 : de 1 212 à 2 492) en 2000.

On croit qu’au moment du recensement, une proportion d’au moins 50 p. 100 des baleines vues dans la baie d’Hudson étaient en plongée. Dans le nord de la baie de Baffin, le facteur de correction pourrait être de 2,6 fois le nombre d’individus comptés, si on se fie à la proportion aperçue à la surface (38 p. 100, erreur-type de 9 p. 100, Innes et al., 2002). Actuellement, la population de la baie d’Hudson compte probablement près de 3 500 individus en été, après correction pour les individus en plongée. Bien que le résultat du recensement de 2000 soit préliminaire, il laisse penser que la population n’a subi aucune baisse depuis le recensement précédent (1984), malgré les inquiétudes manifestées à propos de la forte exploitation de la population en 1999 (tableau 2; figure 6). On estime que de tels niveaux de prises ne reflètent aucunement le taux de capture actuel et ne devraient pas être interprétés comme des niveaux soutenables.

Figure 5. Débarquements de narvals de la baie de Baffin au Canada et au Groenland, de 1977 à 2001. Les sources des données sont indiquées au tableau 1.

Figure 5.    Débarquements de narvals de la baie de Baffin au Canada et au Groenland, de 1977 à 2001. Les sources des données sont indiquées au tableau 1.

Figure 6. Débarquements canadiens de narvals des populations de la baie d’Hudson et de la baie de Baffin, de 1977 à 2001. Les sources des données sont indiquées au tableau 1.

Figure 6.    Débarquements canadiens de narvals des populations de la baie d’Hudson et de la baie de Baffin, de 1977 à 2001. Les sources des données sont indiquées au tableau 1.