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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le Narval (Monodon monoceros) au Canada - Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

Les populations de narvals au Canada peuvent se voir limitées ou menacées par des activités de chasse, par des contaminants de l’environnement, par des activités industrielles telles que la pêche commerciale et par les changements climatiques. Les effets de ces facteurs sont atténués par les habitudes de vie en eau profonde de l’espèce ainsi que par sa vaste aire de répartition géographique, dont une grande partie se situe à l’extérieur des zones de chasse normales, dans la zone de banquise au large et dans des régions isolées de l’Arctique. Cette répartition isolée protège un grand nombre de narvals de la chasse ainsi que des déversements de pétrole isolés et d’autres événements. Cependant, dans des circonstances exceptionnelles, comme par exemple lorsque les narvals sont emprisonnés en grand nombre sous la glace ou que des épaulards les poussent vers des eaux peu profondes, on peut chasser beaucoup d’individus à la fois au même endroit. La question de savoir si les narvals qui estivent dans des secteurs isolés servent de réserve pour ceux qui fréquentent des zones plus accessibles, où ils sont plus vulnérables à la disparition, demeure sans réponse. Les narvals ne sont considérés ni comme des compétiteurs directs des humains pour l’obtention de ressources, ni comme une menace physique.

Chasse

Les activités de chasse constituent probablement le facteur limitatif et la menace les plus constants pour les populations de narvals au Canada. Les Inuits de 13 collectivités chassent les individus de la population de la baie de Baffin, tandis que les narvals de la baie d’Hudson sont chassés principalement par les résidants de Repulse Bay et, parfois, par ceux de 6 autres collectivités (tableau 1). Le narval est également chassé par la collectivité de Kugaaruk conformément au système de gestion communautaire, tandis que Taloyoak et Gjoa Haven ont une limite annuelle de 10 narvals chacune.

La plupart des narvals sont récoltés en juillet et en août (Donaldson, 1988; Gamble, 1988; Guin et Stewart, 1988; J. Pattimore, comm. pers., 1986). La chasse débute plus tôt dans l’année à Pangnirtung (avril), à Pond Inlet et à Arctic Bay (mai) et se termine plus tard dans l’année à Clyde River et à Qikiqtardjuak (octobre). Le nombre réel de narvals abattus au cours de ces chasses est plus élevé que les débarquements, mais il demeure inconnu parce qu’on n’a guère recueilli de données sur le nombre d’individus abattus et perdus. Ces pertes varient en fonction du lieu, des conditions météorologiques, de l’expérience du chasseur et du type de chasse (p. ex. dans la zone de dislocation de la banquise, dans les fissures de la glace ou en eau libre). Elle varient également d’une année à l’autre. Ainsi, on ne peut extrapoler le taux de perte ni d’une saison à l’autre, ni d’une collectivité à l’autre (Weaver et Walker, 1988; Roberge et Dunn, 1990).

C’est généralement dans la zone de dislocation de le banquise que le taux de pertes est le plus élevé et pendant la chasse en eau libre qu’il est le plus faible (Roberge et Dunn, 1990). La comparaison des taux établis dans diverses études est difficile, puisque certaines ne considèrent que les individus abattus et perdus, tandis que d’autres tiennent compte aussi de ceux qui, blessés, se sont échappés. La première méthode tend à sous-estimer le nombre total d’individus abattus et la deuxième, à le surestimer. Le taux de pertes réel devrait se situer dans la fourchette définie par ces deux extrêmes. Les pertes estimées dans le cadre de la chasse régie par la gestion communautaire en 2001 indiquent qu’en moyenne au moins 19 individus (écart-type de 11; individus abattus et perdus seulement) et peut-être jusqu’à 46 individus (écart-type de 5; individus tués et abattus plus blessés et échappés) sont perdus pour 100 individus débarqués (tableau 2). Ces estimations du taux de pertes annuel brut sont comparables à celles qui se dégagent d’études antérieures, dont la plupart portaient sur des portions de la chasse annuelle (voir p. ex. Hay et Sergeant, 1976; Finley et al., 1980; Kemper, 1980; Finley et Miller, 1982; Weaver et Walker, 1988; Roberge et Dunn, 1990). La collecte de données sur le nombre d’individus touchés et perdus est une contribution essentielle au programme de gestion communautaire pour améliorer l’estimation de la mortalité attribuable à la chasse.

Les pertes résultent en partie du fait que les chasseurs tirent souvent sur les narvals avant de les harponner (Bruemmer, 1971; Stewart et al., 1995). Le taux de pertes est plus élevé chez les individus qui ne sont pas harponnés (Gonzalez, 2001). En 1979, des chasseurs de Pond Inlet ont essayé de se servir de canons-harpons afin de réduire le taux de pertes. Cette technologie s’est révélée beaucoup moins pratique que le fusil de calibre .303 et le harpon lancé à la main pour l’abattage et la prise des narvals (Finley et Miller, 1982). Dans la région de Pond Inlet, une forte proportion des individus récoltés portent de vieilles blessures causées par des balles de fusil (42 p. 100 selon Finley et al., 1980; 23 p. 100 selon Finley et Miller, 1982). Plusieurs des collectivités qui participent à un programme de gestion communautaire de la chasse exigent l’emploi du harpon afin de réduire le nombre d’individus touchés et perdus (M. Wheatley, comm. pers., 2003).

Une forte pression économique encourage la prise de mâles porteurs de défense malgré une préférence pour le muktuk des jeunes narvals (Reeves, 1992a). Cette sélection connaît davantage de succès pendant la chasse sur glace au printemps, où les narvals sont abattus à bout portant et la défense est bien visible, que lors de la chasse en eau libre (Reeves, 1976). La préférence des chasseurs pour les mâles à longue défense entraîne probablement une sous-estimation du nombre de femelles abattues, étant donné que les chasseurs consacrent peut-être davantage d’efforts à la récupération des carcasses de mâles (Weaver et Walker, 1988; Roberge et Dunn, 1990).

Le manque de données fiables sur l’âge des narvals nous empêche de prévoir avec précision les taux de reproduction et de survie et, de ce fait, le niveau soutenable de récolte. En se fondant sur des études sur le béluga, Sergeant (1981) estime le niveau soutenable de récolte des narvals à 5 p. 100. Une estimation de 3 à 4 p. 100 est probablement plus raisonnable, celle de 5 p. 100 ne tenant pas compte de la mortalité naturelle (Kingsley, 1989). Kingsley suppose que les narvals mâles et femelles sont abattus en proportions égales. Le biais en faveur des mâles observé à Pond Inlet (2:1 selon Weaver et Walker, 1988) et à Arctic Bay (3:1 selon Roberge et Dunn, 1990), pourrait accroître le niveau soutenable de récolte, mais un biais en faveur des femelles devrait le réduire. L’ampleur ou le sens de ce biais au fil du temps reflétera sans doute les tendances du prix de l’ivoire des défenses et, dans une moindre mesure, celui du muktuk. Étant donné les incertitudes associées aux taux de reproduction et de survie, ainsi que la vulnérabilité de l’espèce à une mortalité de masse imprévisible par emprisonnement sous la glace, il serait plus prudent d’établir un taux de chasse de 2 p. 100 (MPO, 1998a).

De 1988 à 2001, les Canadiennes et les Canadiens ont débarqué chaque année une moyenne de 327 narvals (écart-type de 85; intervalle : de 234 à 547) de la population de la baie de Baffin et 40 (écart-type de 43; intervalle : de 6 à 161) de la population de la baie d’Hudson. Le nombre de narvals de la population de la baie de Baffin débarqués fluctue énormément d’une année à l’autre, mais les pertes attribuables à la chasse ont sans doute augmenté récemment au Canada comme au Groenland (figure 5; JCNB/NAMMCO, 2001). Cependant, le nombre d’individus abattus au Groenland n’est pas nécessairement pertinent, si on en croit les informations récentes voulant que les populations canadiennes de narvals voyagent bel et bien jusqu’au Groenland.

Les débarquements de narvals de la population de la baie d’Hudson sont en augmentation; ils ont en effet passé d’une moyenne de 22 narvals par an (écart-type de 9,7) au cours de la période de 1979 à 1998 à une moyenne de 109 narvals par an (écart-type de 51) au cours de la période de 1999 à 2001 (tableau 1). Cette hausse est attribuable au nombre anormalement élevé d’individus abattus par les chasseurs de Repulse Bay, qui ont peut-être pris de 5,2 à 6,9 p. 100 de la population de narvals de la baie d’Hudson en 1999, sur la base des relevés de 2000, lesquels ont produit une estimation de 1 780 narvals dans la population de la baie d’Hudson (P. Richard, comm. pers., 2002), en supposant qu’au moins 50 p. 100 des individus étaient en plongée et n’ont donc pas été comptés lors des relevés, en supposant aussi un taux d’accroissement annuel de 4 p. 100 et en utilisant les estimations de mortalité produites par la collectivité (de 186 à 254 narvals; tableau 2). En fait, la mortalité dans cette population en 1999 a peut-être été encore plus élevée, car la prédation par l’épaulard a contribué au succès de la chasse. On ignore les effets sur la structure de la population de ce prélèvement simultané par les chasseurs, qui préfèrent les mâles à défense, et par les épaulards, qui semblent préférer les narvals sans défense. En outre, les chasseurs de la collectivité ont peut-être pris de 3,6 à 4,7 p. 100 de la population en 2001, année où ils ont atteint la limite de chasse de 100 narvals prescrite par la gestion communautaire.

La population de narvals de la baie d’Hudson n’a guère de chances de supporter à long terme des taux de prise comme ceux qu’on a observés en 1999 et en 2001, à moins que le taux de croissance naturelle soit supérieur à 5 p. 100 par an. En 2002, le programme de gestion communautaire a réagi à cette préoccupation en réduisant la limite annuelle de récolte à Repulse Bay de 100 à 72 narvals. Si la population est moindre qu’on l’estime (compte tenu de la correction pour les individus en plongée) ou que le taux naturel de croissance est inférieur à 4 p. 100, alors la population serait en péril si les collectivités qui pratiquent la chasse aux narvals de la population de la baie d’Hudson approchaient régulièrement de leur limite annuelle. L’expérience du passé laisse supposer que cette éventualité est peu probable, mais il faut tout de même assurer une surveillance à cet égard (tableau 1). Les signes d’une mortalité anormalement élevée provenant de causes autres que la chasse, dont la prédation par l’épaulard et l’emprisonnement sous la glace, doivent aussi être pris en compte lors du rajustement des limites de chasse.

Contaminants

On a observé de fortes concentrations de cadmium et de mercure dans les tissus de narvals pris au Canada et au Groenland (Wagemann et al., 1983, 1996, 1998; Hansen et al., 1990). Ces métaux s’accumulent dans les tissus mous au cours de la croissance de l’espèce, mais en raison du manque de données sur l’âge et de la faible taille des échantillons, il est difficile d’établir des tendances quant à leur accumulation dans le temps et l’espace. Compte tenu de ces limitations, les concentrations de cadmium dans les tissus de narvals pris à Pond Inlet ne semblent pas avoir changé au cours de la période de 1978-1979 à 1992-1994, mais les concentrations totales de mercure dans les muscles, le foie et les reins pourraient avoir augmenté (Wagemann et al., 1996). On n’a pu quantifier ni les effets de l’âge et des différences de régime alimentaire ni l’apport en mercure anthropique. Certains se sont dits préoccupés par le risque de dommages aux reins chez le narval à cause d’une forte teneur en cadmium ainsi que par le risque pour la santé humaine associé à la consommation de muktuk et de viande de narval contenant des concentrations de mercure élevées (Wagemann et al., 1996; 1998).

En 1982-1983, on a analysé le pannicule adipeux et le foie de narvals pris à Pond Inlet pour en établir les concentrations en pesticides organochlorés (DDT, chlordane, camphènes polychlorés [CPC], dieldrine, hexachlorocyclohexanes [∑HCH], mirex), en congénères des biphényles polychlorés (BPC) et en chlorobenzènes (∑CBz) (Muir et al., 1992). Leurs concentrations moyennes en ∑BPC étaient respectivement 6 et 15 fois plus faibles que chez les dauphins de la côte atlantique du Canada et les bélugas de l’estuaire du fleuve Saint-Laurent, tandis que la teneur en CPC était de 2 à 4 fois plus faible et la teneur en ∑HCH, en dieldrine et en ∑CBz était moins de 2 fois inférieure. La répartition de ces contaminants dans les tissus du narval laisse supposer que l’espèce est exposée à une proportion plus forte de composés volatils, probablement transportés sur de longues distances, et qu’elle pourrait être moins capable de métaboliser certains de ces composés que les odontocètes qui vivent plus près des sources de ces contaminants. On n’a établi aucune tendance temporelle dans l’accumulation de contaminants organochlorés chez le narval.

Développement industriel

Le développement récent de la pêche au flétan noir dans la baie de Baffin soulève des préoccupations chez les chercheurs qui étudient le narval (Heide-Jørgensen et al., 2002). Cette pêche se pratique durant la saison d’eau libre, dans le secteur où les narvals hivernent. Bien qu’elle ne coïncide pas avec l’occupation par le narval, elle cible des poissons dont le narval se nourrit à des profondeurs de 1 000 à 1 300 m. La quantité totale de prises autorisées est passée de 300 tonnes par an pour la division 0A de l’OPANO, de 1996 à 2000 (Treble, 1999) à 4 000 tonnes pour les divisions 0A et 1A de l’OPANO (au large) en 2001 (Treble et Bowering, 2002), et on s’attendait à ce qu’elle atteigne 8 000 tonnes en 2003 (M. Treble, comm. pers., 2002). Les effets de cette nouvelle compétition pour les ressources alimentaires des narvals en hivernage sont inconnus et méritent d’être étudiés. Des narvals ont été capturés dans des filets de pêche (Mitchell, 1981), mais ce genre d’événement est peu courant et moins préoccupant que les effets de la compétition pour la nourriture.

On prend également de grandes quantités de flétan noir au printemps à travers la glace de rive dans la baie Cumberland (Topolniski, 1993; Stewart, 1994), pendant que les narvals occupent leur aire d’hivernage. Cette pêche à la palangre, qui a débuté en 1986, cible les poissons à des profondeurs de 600 à 1 125 m. Les prises ont déjà dépassé 430 tonnes par an, mais elles sont de l’ordre de 250 tonnes depuis quelques années (M. Treble, comm. pers., 2002). On ignore leur effet sur le narval. Un certain nombre d’autres collectivités de la région de Baffin ont pratiqué une pêche exploratoire au flétan noir, mais elles n’ont pas trouvé de populations propres à soutenir une pêche commerciale (Stewart, 1994).

Actuellement, la mise en valeur et l’exploration des minéraux et des hydrocarbures ne sont guère menaçantes pour les narvals vivant en eaux canadiennes. En fait, il y a aujourd’hui moins d’exploration pétrolière dans l’Arctique qu’il n’y en avait au cours des années 1970 et 1980 (D.G. Wright, comm. pers., 2002) et les deux mines de métaux du haut Arctique canadien ont fermé en septembre 2002 (M. Wheatley, comm. pers., 2003). Cela réduira les effets des activités de déglaçage sur les narvals qui entrent dans le détroit de Lancaster au printemps, de même que les perturbations sismiques et sonores associées aux activités minières et le risque de pollution par les hydrocarbures et les métaux lourds. Des activités futures pourraient cependant renverser cette tendance.

Changements climatiques

Les effets éventuels des changements climatiques sur le narval n’ont pas fait l’objet d’études détaillées, mais, étant donné l’association étroite qu’entretient l’espèce avec la banquise consolidée et sa dépendance envers les petits chenaux et les fissures, une telle analyse devrait être prioritaire. Les changements climatiques pourraient modifier la répartition, la durée et la qualité de la couverture de glace saisonnière dans l’Arctique et, de ce fait, la densité des proies des mammifères marins associées à la glace, comme la morue polaire et les amphipodes de glace (Tynan et DeMaster, 1997).

À long terme, le réchauffement de la planète pourrait entraîner dans l’Arctique un accroissement du nombre de visiteurs et d’activités (notamment l’observation des baleines) risquant de perturber et de toucher les narvals. Il est également possible que la réduction de la couverture de glace rende les narvals plus vulnérables à la prédation par l’épaulard. Dans l’ensemble, les effets des changements climatiques sur la glace marine dans les secteurs qu’occupe actuellement le narval sont incertains (Maxwell, 1999). En fait, la durée de la couverture de glace dans la baie de Baffin et le détroit de Davis a augmenté de 1979 à 1996 (Parkinson, 2000). On ignore aussi la capacité du narval à s’adapter aux variations de la banquise (Heide-Jørgensen et al., 2002). Étant donné cette incertitude et le fait que l’évolution de la couverture de glace et de sa dynamique risquent d’influer sur la répartition saisonnière de l’espèce, sa répartition géographique, ses habitudes migratoires, son état nutritionnel, sa reproduction et, éventuellement, sur l’abondance de l’espèce et la structure de ses stocks, la vulnérabilité du narval aux changements climatiques mérite qu’on y prête attention.