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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur l’esturgeon blanc (Acipenser transmontanus) au Canada – Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

À cause de sa maturation tardive, de la lenteur de sa croissance et de sa longévité élevée, l’esturgeon blanc est particulièrement vulnérable à la surpêche et aux changements de son environnement (Birstein, 1993; Echols, 1995; UCRRP, 2002). Sa vulnérabilité à la surpêche a d’ailleurs été dramatiquement illustrée par l’effondrement des populations qui a suivi de près les périodes de pression de pêche intense dans le Fraser et le Columbia à la fin du XIXe siècle (Semakula et Larkin, 1968; UCRRP, 2002).

Les taux d’exploitation équilibrée (TEE) de diverses populations d’esturgeons blancs ont été établis. Echols (1995) a défini ce taux comme suit : TEE = (PME) / (PME + échappées), où la PME (production maximale équilibrée) est la récolte annuelle maximale qui ne nuit pas à la capacité d’un stock de se maintenir indéfiniment. Rieman et Beamesderfer (1990) ont estimé le TEE à 0,05 pour la population du cours inférieur du Columbia. Selon ces auteurs, il s’agit là du TEE maximum pour les espèces de poissons à forte longévité qui ont fait l’objet d’une récolte intensive par le passé. On a également estimé que dans ce genre de situation, un TEE de 0,15 provoquerait l’effondrement de la population. À l’heure actuelle, le taux de récolte semble se situer aux environs de 0,03 de la population pour les poissons dont la taille dépasse 60 cm (0,225 ou 40 000 poissons dans la gamme de taille légale d’environ 107 à 152 cm). En revanche, Lukens (1985) a estimé le TEE à 0,24 de la population dans la portion non aménagée de la rivière Snake, en Idaho. Deux autres études ont tenté d’estimer le TEE, mais leurs auteurs ont reconnu que leurs taux étaient basés sur des hypothèses problématiques; en effet, ils ont supposé qu’il y avait recrutement à partir d’un stock inexploité et que ce recrutement était indépendant de la densité, deux hypothèses jugées irréalistes (Echols, 1995). Ils ont ainsi estimé un TEE de 0,13 (fleuve Fraser; Semakula et Larkin, 1968) et de 0,32 (fleuve Columbia; DeVore et al., 1993).

Nous ne possédons pour l’heure aucune donnée sur la mortalité attribuable à la pêche sportive avec remise à l’eau ou aux prises accessoires de la pêche commerciale du saumon, car aucune étude n’a été faite à ce sujet. On tente actuellement de trouver des fonds pour étudier la mortalité attribuable à la pêche avec remise à l’eau dans le cours inférieur du Fraser. D’après l’étude de marquage-recapture réalisée dans ce tronçon du fleuve, la mortalité attribuable à cette cause serait relativement faible. Plus de 1 100 poissons ont été recapturés pendant l’évaluation de la population, dont un grand nombre (environ 110) à plus d’une reprise et plusieurs le même jour, sans préjudice manifeste (Nelson et al., 2002). D’après une étude préliminaire sur la pêche au filet maillant pratiquée par les Premières Nations, la mortalité pourrait être de 10 à 14 p. 100 chez les esturgeons pris dans les filets; la grande majorité de ces poissons mesuraient entre 50 et 79 cm (T. Nelson., comm. pers.). Les prises accessoires déclarées par les pêcheurs des Premières Nations ont varié de 3 à 17 poissons conservés et de 1 435 à 2 312 poissons relâchés au cours des trois dernières années (B. Ennevor, Pêches et Océans Canada, comm. pers.).

Le braconnage est aussi préoccupant dans le cours inférieur du Fraser. On ignore combien de poissons sont braconnés, mais les agents provinciaux chargés de l’application de la loi reçoivent régulièrement des appels signalant des activités de braconnage. Un article paru récemment dans un magazine local de pêche sportive (Pollon, 2002) donne quelques informations à ce sujet. Ainsi, le prix de la darne d’esturgeon atteindrait de 7 à 10 $ la livre sur le marché noir à Vancouver, en Colombie-Britannique. À ce prix, un gros esturgeon a une valeur considérable. Des enquêtes récentes ont par ailleurs permis d’établir des liens entre le braconnage de l’esturgeon et la culture de la marijuana, ce qui ne manque pas de susciter des craintes quant à la participation active des milieux criminels. Une bande organisée de braconniers, connue pour sévir dans le nord-ouest de l’Amérique du Nord, a ainsi fourni à certains détaillants d’énormes quantités de caviar d’esturgeon blanc, dont la plus grande partie a été commercialisée sous le nom de caviar beluga (Waldman, 1995).

Les activités humaines ont aussi une incidence sur les populations d’esturgeons à cause des changements qu’elles provoquent dans l’habitat, notamment lors de la construction de barrages sur les cours d’eau et de la régularisation du débit, de la construction de digues, du dragage des chenaux et de l’extraction de gravier. Parmi les effets indirects de ces activités, mentionnons la contamination par les industries, les exploitations agricoles et les zones urbaines, de même que la modification de la composition spécifique dans les cours d’eau.

Les populations d’esturgeons du Columbia, de la Kootenay et de la Nechako ont été perturbées par les barrages (Duke et al., 1999; Hildebrand et al., 1999; RL&L, 2000; Anders et al., 2001; Korman et Walters, 2001; UCRRP, 2002). L’altération de l’habitat associée à ces barrages semble avoir gravement limité ces populations. Les effets présumés de ces barrages sont très variés. Il s’agit notamment de changements dans la qualité de l’eau, dans le régime d’écoulement naturel, dans l’apport en éléments nutritifs, dans les habitats benthiques et dans la composition des communautés aquatiques (Duke et al., 1999; Hildebrand et al., 1999; RL&L, 2000; Anders et al., 2001; Korman et Walters, 2001; UCRRP, 2002). Bien que la modification des débits ait indéniablement eu une lourde incidence, on ne s’entend guère sur les mécanismes précis liés aux barrages qui limitent les populations d’esturgeons (Hildebrand et al., 1999; Anders et al., 2001; Korman et Walters, 2001).

Aucun barrage n’a été construit sur le chenal principal du Fraser, mais les populations d’esturgeons de ce bassin, comme celles des bassins du Columbia et de la Kootenay, ont sans doute été limitées par les activités humaines (Echols, 1995; Duke et al., 1999; Hildebrand et al., 1999; Nelson et al., 2001; UCRRP, 2002). Dans le cours inférieur du fleuve, on a souvent construit des digues et chenalisé le lit pour accroître la superficie des terres cultivables et maîtriser les crues. On y drague aussi régulièrement les chenaux pour garder ouvertes les voies navigables et pour en extraire du gravier. En outre, vu la superficie imperméabilisée dans les zones urbaines, le ruissellement peut contribuer à la contamination des cours d’eau. Les effluents des usines de pâtes à papier ont d’ailleurs contaminé les esturgeons blancs du Fraser en aval de Prince George (MacDonald et al., 1997). Les activités humaines affectent également d’autres espèces, dont des proies, des prédateurs et des compétiteurs importants pour l’esturgeon.

À défaut d'être gérée correctement, la nouvelle industrie de l'aquaculture commerciale pourrait également présenter d'autres risques d'ordre génétique, sanitaire et écologique pour les populations d’esturgeons sauvages. La province prépare actuellement une politique qui doit aborder la question et qui traitera notamment : 1) du confinement et de l'emplacement des établissements visant à empêcher tout contact direct des poissons sauvages avec les esturgeons d’élevage ou les effluents; 2) de la sécurité des établissements; 3) de la rigueur scientifique du prélèvement du cheptel reproducteur et de l’absence d’impact sur le rétablissement; 4) de la vente des poissons d'élevage, du caviar ou de la chair qui en sont issus afin d’éviter la création d’un marché pour l'esturgeon sauvage capturé illégalement.