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L’esturgeon blanc (Acipenser transmontanus)

Biologie

Généralités

L’esturgeon blanc est une espèce à forte longévité. La croissance, l’âge à la maturité et les intervalles de fraye varient selon le lieu et le sexe. Au printemps et au début de l’été, les adultes sexuellement matures se regroupent pour expulser leurs produits sexuels dans la colonne d’eau. Les œufs fécondés tombent au fond et adhèrent rapidement au substrat. On a étudié le développement des embryons en conditions contrôlées en vue de l'élevage (Wang, 1985, et Beer, 1981, cités dans Conte et al., 1988). À 15 oC, les œufs éclosent après 6,5 jours. Les larves vésiculées passent par une période de dispersion, pendant laquelle elles se déplacent verticalement et nagent ou dérivent dans le courant pendant cinq à six jours en laboratoire (Brannon et al., 1986; Conte et al., 1988). La période de dispersion peut être beaucoup plus courte en milieu naturel étant donné que les larves peuvent délibérément choisir des vitesses de déplacement particulières (Perrin et al., 1999). Pendant cette période, les larves sont très vulnérables à la prédation (Hildebrand et al., 1999). Ensuite, elles passent à une phototaxie négative et se cachent dans le substrat en présence de la lumière du jour. À 15 oC, le vitellus est absorbé en 12 à 14 jours, et les larves commencent à se nourrir activement pendant la journée (Conte et al., 1988). Vingt à trente jours après l’éclosion, elles se métamorphosent en alevins (jeunes de l’année). Après quelque 55 jours, elles s’orientent dans le courant et nagent librement en montant vers la surface au crépuscule, et en descendant vers le fond au lever du jour.

Les données sur les caractéristiques selon l’âge présentées dans les sections qui suivent proviennent d’analyses par groupe d’âge effectuées après âgeage sur une petite coupe transversale du rayon principal de la nageoire pectorale droite de l'animal. Il s’agit là de la méthode de détermination de l’âge la plus pratique et la plus fiable qu’on ait étudiée (Brennan et Cailliet, 1989). Les estimations de l’âge sont moins exactes pour les poissons à croissance lente vivant dans des systèmes froids ou dans des cours d’eau régularisés, où la période de croissance est moins bien définie. Il peut donc arriver dans ces cas que l’âge véritable soit sous-estimé, car les anneaux de croissance sont très rapprochés. C’est là un problème connu chez l’esturgeon blanc de la rivière Kootenay et du fleuve Columbia (UCRRP, 2002; Paragamian et Beamesderfer, 2003). La sous-estimation de l’âge peut poser problème dans toutes les populations d’esturgeons blancs étant donné que le biais augmente avec l’âge (Paragamian et Beamesderfer, 2003). Une sous-estimation de l’âge dans l'analyse des caractéristiques démographiques comme l’âge à la maturité sexuelle et la durée d’une génération ferait augmenter le risque de disparition de l’espèce.


Reproduction

Les distributions de la fréquence des longueurs dans les populations et les analyses par groupe d’âge montrent qu’il y a recrutement régulier dans le chenal principal du Fraser, SP1-3 (RL&L, 2000; Yarmish et Toth, 2002). Les populations de tous les bassins régularisés (Nechako, Columbia et Kootenay, SP4-6) connaissent un échec marqué du recrutement (RL&L, 2000; Hildebrand et al., 1999; Duke et al., 1999). La population de la Nechako vieillit; elle compte peu de poissons de moins de 30 ans (figure 6). D'après une reconstitution (Korman et Walters, 2001), le recrutement a ralenti doucement pendant que le réservoir de la Nechako se remplissait, puis il a chuté soudainement en 1964; il a cessé depuis 1967, moment où les répercussions de la régularisation du débit ont commencé à se faire sentir (S. McAdam, comm. pers.). On continue à faire état d'épisodes de fraye réguliers dans la portion canadienne du Columbia, mais l’analyse de la structure d’âge montre que le recrutement a commencé à y décliner en 1969 et a complètement cessé depuis 1985 (RL&L, 1994). Le barrage HLK fonctionne à plein régime depuis 1969 et la construction du barrage Revelstoke a été achevée en 1984. Des études réalisées dans la rivière Kootenay révèlent par ailleurs que le recrutement y a gravement ralenti depuis 1972, année où le barrage Libby est partiellement entré en service (Duke et al., 1999).

Dans le Fraser, l’âge à la maturité sexuelle augmente entre le cours inférieur et le cours supérieur du fleuve (RL&L, 2000). En aval de Hell’s Gate, certaines femelles peuvent frayer dès l’âge de 18 ans, et les mâles dès l’âge de 14 ans (Semakula et Larkin, 1968). Selon des estimations préliminaires, la première fraye a lieu vers la fin de la vingtaine chez les femelles de la population du cours moyen du fleuve; chez les mâles, cela pourrait être plus tôt. Pour la population du cours supérieur du Fraser, les données sont encore limitées, mais selon J. Yarmish (Première Nation Lheidli T’enneh, comm. pers.), les poissons y atteindraient la maturité tardivement, peut-être même pas avant la trentaine. Chez les femelles du bassin de la Nechako, la maturité pourrait ne pas survenir avant la fin de la quarantaine, voire plus tard, et les mâles devraient attendre le début de la trentaine (bien qu’il s’agisse d’une population à croissance lente, cette estimation pourrait être biaisée à cause de l’absence de jeunes individus en son sein). Dans le Columbia, les femelles pourraient être matures dès l’âge de 27 ans, et les mâles commencer leur maturité à 16 ans (RL&L, 1995). Dans la rivière Kootenay, la première fraye pourrait survenir à l’âge de 22 ans chez les femelles, et de 16 ans chez les mâles (Duke et al., 1999).


Figure 6 : Comparaison de la structure d’âge dans les relevés réalisés dans le chenal principal du Fraser et dans la Nechako (RL&L, 2000)

Figure 6 : Comparaison de la structure d’âge dans les relevés réalisés dans le chenal principal du Fraser et dans la Nechako (RL&L, 2000).

Un changement semblable dans l’âge est survenu dans les groupes du cours supérieur du Columbia et de la Kootenay.

La durée d’une génération (âge moyen des parents de la cohorte actuelle) dans le cours inférieur du Fraser semble se situer autour de 30-35 ans; dans le chenal principal, en aval de la rivière Nechako, elle oscillerait entre 35 et 40 ans, tandis que dans le bassin de la Nechako, elle pourrait être de 40 ans, à l’état naturel. Selon J. Yarmish (comm. pers.), elle serait de l'ordre de 40 ans dans le cours supérieur du Fraser, mais les données restent limitées. Dans le Columbia, la durée d'une génération est estimée à 30-35 ans (C. Spence, ministère de la Protection de l'eau, de l'air et des terres de la Colombie-Britannique, comm. pers.), et dans la rivièreKootenay, elle semble se situer autour de 30 ans (C. Spence, comm. pers.). Ces durées sont estimées grossièrement à partir des analyses par groupe d'âge réalisées jusqu'à présent. Un autre facteur pourrait influer sur ces estimations : la possibilité d'une sénescence sexuelle (S. McAdam, comm. pers.). Par ailleurs, à l'heure actuelle, l'âge moyen des adultes dans les trois bassins régularisés où le recrutement est insuffisant est supérieur à ce qu'on aurait pu prévoir en présence de conditions naturelles; cela influe aussi sur l'exactitude des estimations pour ces populations.

Les études réalisées par Perrin et al. (1999 et 2000) dans le cours inférieur du Fraser révèlent que la fraye y a lieu au printemps et au début de l'été (mai à juillet), lorsque la température de l'eau varie entre 11,3 et 18,4 oC au moment de la pointe des crues nivales ou lorsque le débit diminue. Dans le cours supérieur du Columbia, elle survient à des températures de 14 à 21 oC (Hildebrand et al., 1999). Dans la population de la Kootenay, elle a lieu entre 7 et 17 oC. Les œufs collants se dispersent dans des eaux à écoulement rapide, ce qui les empêche de s'agglutiner et d'étouffer (Perrin et al., 2000) et assure leur dispersion en aval. Scott et Crossman (1974) signalent que la fécondité varie selon la taille de la femelle et que certaines grosses femelles peuvent pondre jusqu’à 4 millions d'œufs. Moins de 0,1 p. 100 de la progéniture survivra cependant jusqu'à la fin de la première année (page web du Columbia River Investigations).

D’après les données sur les poissons du Fraser examinées par RL&L (2000), le sex-ratio des adultes était biaisé en faveur des mâles, et variait entre 4 à 4,5:1 en aval de Hell’s Gate, et 7,6:1 dans le cours moyen du Fraser, et 2:1 dans la Nechako. Dans le Columbia, l’échantillonnage courant (ministère de la Protection de l'eau, de l'air et des terres de la Colombie-Britannique, données inédites) donne un sex-ratio de 1,35 mâle pour 1 femelle (n = 94). Dans la rivière Kootenay, on a présumé que le ratio était de 1 :1, vu qu'aucune donnée fiable n'est disponible (Paragamian et al., en cours de rédaction). On ne possède aucune donnée sur le sex-ratio des esturgeons du cours supérieur du Fraser. Les adultes survivent à la fraye, mais ne se reproduisent pas chaque année. D'après des données limitées provenant d'une étude antérieure, les intervalles entre les épisodes de fraye varient entre 4 et 9 ans dans le cours inférieur du Fraser (Semakula et Larkin, 1968). Dans l'étude du fleuve Fraser, moins de 10 p. 100 des femelles et 12 p. 100 des mâles examinés appartenant à la classe de taille adulte avaient atteint des stades reproducteurs avancés (n = 117), signe que la proportion des individus sexuellement matures au cours d'une année donnée est très faible. Le nombre de génitrices dans le cours inférieur du Fraser est probablement inférieur à 100 chaque année (M. Rosenau, ministère de la Protection de l'eau, de l'air et des terres de la Colombie-Britannique, comm. pers.). Dans la population de la Nechako, la situation est alarmante : on y trouve peut-être en effet moins de 15 génitrices par année aujourd'hui. Les données sur la maturité sexuelle dans le Columbia révèlent que 4 p. 100 des femelles seraient en mesure de se reproduire au cours d'une année donnée; en théorie, de 14 à 20 femelles pourraient frayer chaque année, mais en réalité, ce nombre est probablement inférieur (Hildebrand et al., 1999). La proportion d’individus en état de se reproduire est inférieure à celle qu'on observe dans le chenal principal du Fraser et pourrait freiner le rétablissement de l'esturgeon blanc du Columbia.


Survie

Dans les systèmes régularisés, la diminution des débits printaniers attribuable à la régularisation est considérée comme le problème majeur (Duke et al., 1999; Korman et Walters, 2001). Kohlhorst et al. (1991, cité dans UCRRP, 2002) signalent que l’effectif des classes d'âge chez l'esturgeon est positivement corrélé au volume d'écoulement; de leur côté, Anders et Beckman (1993, cité dans UCRRP, 2002) ont établi un lien entre, d’une part, les forts débits printaniers et, d’autre part, la quantité d'habitat de fraye disponible, le succès de la fraye et le taux du recrutement. La disparition des débits de pointe peut en outre entraîner l'accumulation de sédiments fins et réduire ainsi la survie des oeufs (Beamesderfer et Farr, 1997; Duke et al., 1999; Korman et Walters, 2001), la production d'aliments (Duke et al., 1999) et l'habitat des juvéniles (Beamesderfer et Farr, 1997; Duke et al., 1999; Korman et Walters, 2001). Les effets cumulatifs de l'augmentation de plusieurs facteurs de mortalité pendant les premiers stades de développement pourraient suffire à expliquer l'échec du recrutement dans le cours supérieur du Columbia (UCRRP, 2002).

La dérivation et la retenue des eaux ont considérablement réduit la turbidité, notamment dans le fleuve Columbia et la rivière Kootenay (Duke et al., 1999; Hildebrand et al., 1999; RL&L, 2000; UCRRP, 2002). Des études ont prédit que l'augmentation de la clarté de l'eau pourrait nuire à l'alimentation des adultes, provoquer des changements dans le comportement reproducteur, et accroître la prédation contre les œufs et les jeunes esturgeons (Hildebrand et al., 1999; RL&L, 2000; Gadomski et al., 2001; UCRRP, 2002; Perrin et al., 2003).

Dans leur modèle, Korman et Walters (2001) ont utilisé un taux instantané de mortalité naturelle de 0,1 pour la rivière Nechako, en se fondant sur des données d'échantillonnage provenant du Fraser. Les auteurs indiquent que la mortalité estimative est élevée pour cet animal à forte longévité, à moins que le taux de mortalité ne chute de façon très marquée chez les vieux poissons extrêmement peu nombreux. Ils avancent trois autres hypothèses pour expliquer cette mortalité apparemment élevée : le recrutement dans le cours inférieur du Fraser augmenterait (les vieux poissons pourraient être rares à cause du faible recrutement suivant le pic de la pêche historique); les vieux poissons de grande taille seraient moins susceptibles d'être échantillonnés; et l'âge des vieux poissons serait sous-estimé. Une autre explication pourrait tenir au fait que relativement peu de poissons atteignent en fait un âge avancé et une grande taille (Sulak et Randall, 2002). L'analyse de la composition par âge chez l'esturgeon blanc du Fraser réalisée par Semakula et Larkin (1968) fait également ressortir un taux élevé de mortalité totale (> 0,1). Dans ce cas, la majorité des échantillons provenait des prises accessoires de la pêche commerciale du saumon, et les auteurs soulignent que le maillage des filets maillants pourrait biaiser la taille et l'âge des esturgeons capturés. Aucun des poissons de leur étude n'avait plus de 71 ans, mais la présence dans le Fraser de très gros poissons âgés pourrait évoquer un taux de mortalité d'environ 0,05. Duke et al. (1999) ont estimé le taux de mortalité des esturgeons de la Kootenay à 0,37. De leur côté, RL&L (1994) ont utilisé un taux de mortalité naturelle de 0,06 dans leurs calculs pour établir le taux de déclin dans le cours supérieur du Columbia.


Effets de l’environnement sur la physiologie

D'après des travaux préliminaires réalisés dans le cours inférieur du Columbia (Foster et al., 2001), certaines substances chimiques, comme des organochlorés, des pesticides chlorés et des PCB, pourraient contribuer au déclin des populations dans les secteurs exposés à ce genre de contamination. Les premières données de cette étude indiquent que les contaminants pourraient avoir une incidence sur les concentrations plasmatiques d'androgènes et l'induction d'enzymes hépatiques, et jouer un rôle dans la dégradation du coefficient de condition et la modification du développement des gonades.

La température pourrait aussi jouer un rôle dans les problèmes de recrutement observés dans les cours d'eau régularisés. La survie des larves, optimale entre 14 et 16 oC, diminue sous 10 oC et au-dessus de 20 oC (Wang, 1985). Dans le seul site de fraye connu dans le cours supérieur du Columbia (le confluent de la rivière Pend d’Oreille; UCRRP, 2002), la température de l'eau atteint souvent 21 oC ou plus pendant la saison de fraye, ce qui est bien au-dessus des 18 oC auxquels la mortalité augmente et des anomalies apparaissent (Conte et al., 1988; Hildebrand et al.,1999). En aval du barrage HLK, les températures sont aujourd'hui généralement plus élevées en hiver et plus basses en été qu'avant la construction du barrage (UCRRP, 2002). Les changements apportés au régime naturel des températures pourraient affecter la survie des juvéniles en altérant les besoins bioénergétiques (par exemple, en accélérant le métabolisme au moment où les ressources alimentaires sont limitées).

Un autre paramètre de la qualité de l'eau susceptible d'avoir une incidence sur la survie des larves, en particulier dans les cours d'eau régularisés, est la pression totale du mélange gazeux dissous (Counihan et al., 1998). Les débordements des barrages peuvent entraîner des niveaux de pression supérieurs à 125 p. 100 (Hildebrand et al., 1999). Conte et al. (1988) ont recommandé une pression d'azote gazeux inférieure à 110 p. 100 pour les poissons d'élevage, ce qui est aujourd'hui devenu la norme. Le stade d'alevin nageant qui suit l'éclosion pourrait être la période la plus vulnérable aux embolies gazeuses, car les larves peuvent alors se trouver près de la surface, où la pression hydrostatique ne peut compenser l'excès de pression totale du mélange gazeux (Hildebrand et al., 1999). À part la mortalité directe, le phénomène pourrait avoir des effets sublétaux étant donné que la présence de bulles de gaz dans la tête de l'animal se traduit par une flottabilité positive et des changements de comportement qui peuvent accroître sa vulnérabilité face aux prédateurs (Counihan et al., 1998).


Déplacements et dispersion

Dans le Fraser, les déplacements associés à la fraye ont généralement lieu à l'automne ou au printemps, et se font vers des lieux propices (RL&L, 2000). Les migrations automnales vers les aires d'hivernage sont des déplacements unidirectionnels soutenus, suivis d'une période de faible activité qui dure habituellement d'octobre à mars. RL&L (2000) ont également noté au printemps un déplacement notable vers des aires d'alimentation partout dans le Fraser. La direction, la distance et la chronologie de ces déplacements variaient selon la disponibilité de la nourriture. Dans le cours supérieur du fleuve, certains individus parcouraient plus de 30 km vers des zones d’hivernage et d’alimentation présumées (Yarmish et Toth, 2002). Le barrage Kenney semble marquer la limite amont de l’aire de répartition historique de l’esturgeon dans la rivière Nechako et ne ferait pas obstacle à la migration. Néanmoins, la baisse considérable des débits dans le tronçon séparant ce barrage de la rivière Nautley (l'exutoire du lac Fraser) pourrait avoir une incidence sur son utilisation par l’esturgeon (S. McAdam, comm. pers.) et peut-être aussi sur l’approvisionnement en nourriture.

Dans le Columbia, aucun déplacement particulier n’a été observé à part les déplacements localisés entre diverses zones adjacentes fortement exploitées (Hildebrand et al., 1999). Des déplacements vers des zones moins profondes, situées à proximité et associées à la recherche d’aliments, ont lieu au printemps et en été. Certains déplacements limités se font aussi vers l’aval jusqu’aux États-Unis, mais ne dépassent pas la ville de Kettle Falls, située immédiatement au sud de la frontière (Hildebrand et al., 1999; RL&L, 1995). De même, un petit nombre de poissons étiquetés dans le lac Roosevelt ont été recapturés en amont dans le cadre d’opérations d’échantillonnage réalisées au Canada (ministère de la Protection de l'eau, de l'air et des terres de la Colombie-Britannique, données inédites). Dans le bassin de la Kootenay, on a exercé un suivi des déplacements sur de longues distances vers les aires d’hivernage, qui ont lieu à la fin de l’automne (Apperson et Anders, 1991). Les esturgeons blancs de ce bassin traversent régulièrement la frontière entre la Colombie-Britannique et l’Idaho dans les deux sens pour s’installer dans les fosses profondes du chenal principal de la rivière ou dans le lac Kootenay.

Dans le Columbia, les barrages ont fait obstacle à la migration (figure 3), empêchant le déplacement des individus entre les différents habitats nécessaires aux divers stades de leur cycle biologique (UCRRP, 2002), comme les migrations vers les aires de fraye et d’alimentation (Rochard et al., 1990; Beamesderfer et Farr, 1997). À l’aide d’une modélisation, Jager et al. (2001) ont avancé l’hypothèse que la fragmentation de l’habitat pourrait accroître de beaucoup le risque de disparition des populations d’esturgeons.

Il est peu probable que la dispersion naturelle assure le rétablissement des populations disparues ou la régénération des populations déclinantes isolées entre les barrages ou en amont. Une telle dispersion depuis le cours inférieur du Fraser vers l’amont du bassin, au-dessus de la barrière de Hell’s Gate, est peu vraisemblable. D'après les études par marquage effectuées en amont de Hell’s Gate, les zones d’eaux vives, les sections de canyon à écoulement rapide et les longs radiers peu profonds nuiraient aux déplacements entre les divers tronçons du fleuve (RL&L, 2000). Les données génétiques (Nelson et al., 1999; Pollard, 2000) viennent également corroborer la séparation démographique des esturgeons blancs de ces régions. On sait que les poissons du Columbia exploitent abondamment le milieu marin, et les numéros de quelques poissons marqués capturés dans le cours inférieur du Fraser ne correspondent pas à ceux du programme de marquage local (T. Nelson, LGL Ltd., comm. pers.). Les poissons du cours inférieur du Fraser exploitent eux aussi partiellement le milieu marin (Veinott et al., 1999). Les comparaisons de l’ADN mitochondrial montrent toutefois que les poissons de ces deux cours d’eau sont génétiquement différents (Brown et al., 1992) et qu’il y a peu de vagabondage ou de dispersion entre les bassins. Par exemple, Brown et al. (1992) ont constaté que l’hétéroplasmie était plus élevée chez les poissons du Fraser (54 p. 100) que chez ceux du Columbia (25 p. 100) (c2 = 13,33, P < 0,001). La diversité des sites de restriction au niveau des populations (Kc) était de 0,687 dans le Fraser et de 0,362 dans le Columbia. La diversité moyenne dans la variation de longueur de l’ADNmt chez les individus (Kb) était beaucoup plus prononcée dans le Fraser (0,223 ± 0,024) que dans le Columbia (0,127 ± 0,27) (variable de Student = 2,639; nu = 172, P < 0,01).


Alimentation et relations interspécifiques

L’esturgeon blanc se nourrit de divers organismes allant des invertébrés benthiques, comme l'écrevisse, la crevette et les bivalves, aux poissons, comme la lamproie, les saumons, l’eulakane et l'éperlan (Semakula et Larkin, 1968; Lane et Rosenau, 1995; Echols, 1995). Les esturgeons de petite taille mangent en général de petits invertébrés tandis que les plus gros consomment surtout du poisson. L’esturgeon blanc peut aussi bien capturer des proies vivantes que manger des carcasses (Lane et Rosenau, 1995).

La régularisation des eaux a eu un impact sur la dynamique démographique de divers organismes importants pour l’esturgeon, dont ses proies, ses prédateurs et ses compétiteurs (Duke et al., 1999; Hildebrand et al., 1999; Anders et al., 2001; UCRRP, 2002).

Avant la construction des barrages sur le Columbia, les remontes de saumons reproducteurs constituaient vraisemblablement une importante source d’alimentation saisonnière pour l’esturgeon blanc (Hildebrand et al., 1999; UCRRP, 2002). La perte de cet approvisionnement régulier en éléments nutritifs d’origine marine a sans doute eu aussi une incidence sur la productivité de l’écosystème. La disparition des remontes de saumons pourrait avoir des répercussions sur la fréquence de fraye et la fécondité de l’esturgeon (Hildebrand et al., 1999). La construction des barrages a également perturbé le transport des éléments nutritifs vers l’aval, ce qui a réduit encore plus la productivité et altéré la chaîne trophique (Ashley et al., 1999; UCRRP, 2002). Il en est résulté un déclin de plusieurs espèces de poissons et d’invertébrés indigènes et, donc, une diminution du nombre de proies disponibles pour tous les stades du cycle biologique de l’esturgeon (Duke et al., 1999). Selon Korman et Walters (2001), la diminution de l’approvisionnement en aliments pour les juvéniles devrait augmenter le temps consacré à la recherche de la nourriture nécessaire pour répondre aux besoins énergétiques et accroître la vulnérabilité de l’espèce à la prédation.

Dans tout le Fraser, l’approvisionnement alimentaire et peut-être aussi la capacité reproductrice de l’esturgeon pourraient avoir été périodiquement affectés par les cycles de faible abondance des saumons. La productivité dans le cours inférieur du fleuve est également perturbée par le déclin abrupt des remontes printanières d’eulakanes depuis 1994 (Eulachon Research Council, 1998).

Les humains sont les seuls prédateurs d’importance de l’esturgeon adulte dans les systèmes fluviaux (UCRRP, 2002), même si diverses espèces de poissons s’attaquent par ailleurs aux œufs et aux juvéniles (Anders et al., 2001; UCRRP, 2002). À la suite de la régularisation des eaux, la prédation peut augmenter, car la plus grande stabilité des conditions hydrauliques, des températures et de la qualité de l’eau accroît le nombre des prédateurs. C’est ainsi qu’ont augmenté les populations de prédateurs indigènes, comme le meunier (Catostomus sp.) et la sauvagesse du nord (Ptychocheilus oregonensis), dans le bassin du Columbia (UCRRP, 2002). L’introduction illégale du doré jaune (Stizostedion vitreum) non indigène dans le lac Roosevelt a également eu des répercussions dans la portion canadienne du chenal principal du Columbia, car ce poisson entreprend des migrations trophiques annuelles vers l’amont de juin à août (UCRRP, 2002). Ces migrations coïncident avec la période de dispersion des larves de l’esturgeon blanc vers l’aval, mais on ignore si le doré a un impact sur l’abondance des larves.


Comportement et adaptabilité

L’esturgeon blanc est spécifiquement adapté aux grands bassins fluviaux de l’ouest du Canada et des États-Unis, où il évolue depuis des millions d’années. Sa taille et son comportement opportuniste lui ont permis de tirer parti des ressources saisonnières abondamment disséminées (UCRRP, 2002). La construction de barrages a nui à ses déplacements et confiné l’espèce à des fragments de cours d’eau et à des réservoirs qui, dans certains cas, ne lui offrent plus l’éventail complet des habitats ou des conditions dont elle a besoin pour compléter son cycle biologique. La régularisation du débit a limité ou modifié les régimes hydrologiques ou thermiques cycliques qui déclenchaient, croit-on, les comportements des poissons en présence de conditions propices à la fraye et à l’alevinage (Beamesderfer et Farr, 1997; RL&L, 2000; Korman et Walters, 2001; UCRRP, 2002). Vu sa forte longévité, l’esturgeon pourrait n’avoir qu’une capacité d’adaptation limitée aux changements environne­mentaux rapides.