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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la situation du chevalier cuivré au Canada – Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

Plusieurs caractéristiques de la biologie du chevalier cuivré, comme sa maturité sexuelle atteinte à un âge avancé (vers dix ans), son régime alimentaire spécialisé et ses activités tardives de fraye, qui contribuent à augmenter les risques d’exposition aux contaminants et à produire des jeunes de l’année de plus petite taille que ses congénères à l’automne, constituent des facteurs qui accroissent sa vulnérabilité. D’ailleurs, selon Parent et Schmirl (1995), les caractéristiques biologiques du chevalier cuivré se rapprochent du profil général des espèces les plus à risque d’extinction, qui a été dégagé à partir de 51 caractéristiques d’espèces menacées (n=29) ou non (n=88).

Comme les cours d’eau fréquentés par le chevalier cuivré se trouvent dans les régions les plus densément peuplées du Québec, des facteurs d’origine anthropique mettent certainement en péril l’espèce. Les causes de son déclin ne peuvent toutefois être départagées avec certitude. L’espèce serait vraisemblablement victime d’une combinaison de facteurs. La détérioration et la fragmentation de son habitat ainsi que le faible succès de reproduction seraient des éléments clés pour expliquer son déclin (Gendron et Branchaud, 1997; Mongeau et al., 1986, 1988, 1992; Scott et Crossman, 1974; Vachon, 2003b).

L’habitat est morcelé par la construction de barrages, notamment celui de Saint-Ours, sur la rivière Richelieu, qui entrave la libre circulation des géniteurs vers la plus importante et prometteuse des deux frayères connues, celle de l’archipel du bassin de Chambly (Dumont et al., 1997). Bien que diverses structures aient été mises en place à Saint-Ours à partir des années 1850 pour faciliter la navigation jusqu’à Chambly, celles‑ci ne constituaient pas, jusqu’en 1969, une réelle entrave à la libre circulation du poisson parce qu’une passe migratoire y avait été aménagée. De plus, ce barrage, qui était à l’époque constitué de caissons d’enrochement, était fréquemment partiellement détruit ou même emporté lors des crues printanières. Le passage du poisson était vraisemblablement possible mais réduit. Cependant, au cours de la dernière réfection majeure du barrage, entreprise en 1967 et achevée en 1969, ce dernier a été rehaussé et n’a pas été accompagné d’un ouvrage pour permettre aux poissons de le franchir (Dumont et al., 1997). Ce n’est qu’au printemps 2001 qu’une passe migratoire multispécifique (passe migratoire Vianney-Legendre) a été inaugurée au barrage de Saint-Ours. Un suivi quinquennal est actuellement en cours en vue d’optimiser son fonctionnement. Bien que la fréquentation de la passe migratoire par le chevalier cuivré n’ait pu être confirmée au cours de la première année d’opération (Groupe conseil GENIVAR, 2002), des individus y ont été capturés en 2002 (n=4) et en 2003 (n=4) (Fleury et Desrochers, 2003, 2004). À Chambly, un premier barrage a été construit au début de 1896 pour la production d’électricité. Ce dernier a été remplacé en 1963-1964 (Blaquière et Auclair, 1974). Ce n’est que très récemment qu’une passe à anguille a été installée sur le site, mais l’ouvrage est toujours infranchissable pour les autres espèces. D’autres barrages localisés dans les plans d’eau fréquentés par le chevalier cuivré empêchent le passage du poisson : les barrages de Saint-Pie et d’Emileville sur la rivière Noire, le barrage T.-D. Bouchard à Saint-Hyacinthe sur la rivière Yamaska et celui des Moulins sur la rivière des Mille-Îles à Terrebonne (figure 5). Bien que ce dernier n’entrave que partiellement la circulation des poissons, il n’en demeure pas moins que leurs déplacements sont réduits (Gravel et Dubé, 1980).

L’accélération du processus d’érosion (envasement) et l’augmentation de la turbidité qui résultent des activités agricoles, du déboisement et de l’urbanisation, auraient également une incidence sur le chevalier cuivré. Ces processus menacent l’intégrité des écosystèmes aquatiques en détériorant l’habitat et en perturbant l’ensemble de la chaîne trophique, notamment les mollusques, nourriture essentielle au chevalier cuivré. Les portions centrale et inférieure de la rivière Yamaska sont particulièrement touchées par l’envasement et l’augmentation de la turbidité. Dans les bassins des rivières Richelieu et Yamaska, certains maxima enregistrés (turbidité et matières en suspension) sont suffisants pour nuire aux populations d’invertébrés aquatiques, tout particulièrement si ces conditions perdurent (Vachon, 2003b). La plupart des poissons de la famille des Catostomidés, et plus spécifiquement ceux du genre Moxostoma, sont particulièrement sensibles à la hausse de la pollution, de l’envasement et de la turbidité (Vachon, 2003b). D’ailleurs, dans l’indice d’intégrité biotique (IIB) de Karr (1981), le nombre et la composition spécifique des individus appartenant à la famille des Catostomidés est l’un des 12 descripteurs utilisés. Des études plus récentes montrent que certains changements, au sein même de la structure de la communauté des Catostomidés, sont en rapport avec l’intégrité biologique de l’écosystème (Emery et al., 1999). Dans plusieurs cas, l’historique du rétrécissement de l’aire de répartition de plusieurs de ses représentants depuis le début du siècle y est relié (Jenkins et Burkhead, 1994; Scott et Crossman, 1974; Trautman, 1981). Le chevalier cuivré présente des caractéristiques biologiques et des exigences écologiques (modes de reproduction et d’alimentation) similaires à celles d’autres espèces qui sont connues pour être les plus vulnérables à la détérioration de l’habitat par envasement et accroissement de la turbidité (Vachon, 2003b).

Comme on l’a signalé plus haut, les sérieuses difficultés qu’éprouve le chevalier cuivré à se reproduire en milieu naturel sont vraisemblablement associées à des facteurs d’origine toxicologique qui entravent la maturation finale des gamètes et perturbent les facultés olfactives des géniteurs (Gendron et Branchaud, 1997). La contamination de l’eau par l’usage répandu de pesticides constitue donc un facteur limitatif qu’il importe de considérer. Parce qu’il fraye plus tardivement (fin de juin et début de juillet) que les autres espèces, le chevalier cuivré serait davantage exposé aux contaminants puisque cette période correspond aux pics d’épandage ainsi qu’à une baisse des débits des cours d’eau. Les relevés de 1998 et de 1999 montrent que l’atrazine est omniprésente dans la rivière Richelieu et que les niveaux les plus élevés surviennent généralement au moment des rassemblements de géniteurs ou au cours de la période de fraye du chevalier cuivré. Une dizaine d’autres types de pesticides (métolachlore, 2,4-D, bentazone, etc.) ont été détectés dans le cours principal de la rivière Richelieu durant la période de fraye du chevalier cuivré. Les effets d’une telle combinaison de contaminants sur les organismes aquatiques sont peu connus (Gendron et Branchaud, 1997; Giroux, 2000). Il importe de rappeler que la contamination des cours d’eau est susceptible de toucher également les populations de mollusques dont se nourrit exclusivement le chevalier cuivré. Dans les bassins de la Richelieu et de la Yamaska, l’intégrité des communautés benthiques est jugée moyenne ou faible sur au moins la moitié du parcours de ces rivières. Ce paramètre est d’ailleurs directement lié aux pressions agricoles, urbaines et industrielles (Piché, 1998; Saint-Onge, 1999). L’impact négatif des pratiques agricoles actuelles sur les habitats et les espèces sauvages, dont le chevalier cuivré, est de plus en plus reconnu (Société de la faune et des parcs du Québec, 2002).

L’eutrophisation des cours d’eau par l’usage accru de fertilisants est possiblement néfaste pour le chevalier cuivré. La prolifération des herbiers aquatiques qui en résulte favoriserait d’autres espèces, comme la perchaude (Perca flavescens), le crapet-soleil (Lepomisgibbosus), la barbotte brune (Ameiurusnebulosus), qui privilégient ce type d’habitat. Ces conditions sont aussi optimales pour la carpe (Cyprinus carpio), une espèce ubiquiste identifiée comme cooccurente au chevalier cuivré et potentiellement compétitrice des Catostomidés (Mongeau et al., 1986, 1992).

L’impact de l’introduction de la tanche (Tinca tinca), maintenant considérée comme établie dans la rivière Richelieu dans le secteur en amont du bassin de Chambly, est imprévisible. Compte tenu de sa grande fécondité et de sa capacité d’adaptation à diverses conditions environnementales, même les plus défavorables, la dispersion de la tanche dans la rivière Richelieu et le fleuve Saint-Laurent pourrait représenter une menace supplémentaire pour le chevalier cuivré (Dumont et al., 2002; Vachon et Dumont, 2000).

D’autres études montrent que l’invasion de la rivière Richelieu par la moule zébrée (Dreissena polymorpha) a commencé et qu’elle progresse. L’impact potentiel de cette espèce sur l’écosystème de la rivière est peu connu, mais pourrait vraisemblablement être significatif (Cusson et de Lafontaine, 1997; de Lafontaine et al., 2002b). Les effets néfastes de l’introduction de la moule zébrée sur les mollusques indigènes sont bien connus. Certains groupes, dont se nourrit presque exclusivement le chevalier cuivré, notamment les pélécypodes et les gastéropodes, pourraient en être touchés (Dermott et Kerec, 1997; Stewart et Haynes, 1994). De plus, comme la moule zébrée dispose d’un fort pouvoir de concentration des contaminants (Bruner et al., 1994), les effets de cette bioconcentration devront être examinés s’il s’avérait que ces moules étaient consommées en grand nombre par le chevalier cuivré. Rappelons que l’ingestion de moules zébrées par des juvéniles de chevalier cuivré a été observée en laboratoire (Branchaud et Gendron, 1993). L’évolution des communautés benthiques de la rivière Richelieu en présence de ces moules est d’une grande importance compte tenu du fait que tout changement au sein de ces communautés pourrait être préjudiciable au chevalier cuivré (de Lafontaine et al., 2002b; Vachon, 2003b).

Les baisses des niveaux d’eau du fleuve Saint-Laurent peuvent également constituer une menace supplémentaire pour le chevalier cuivré en rendant inaccessible des zones potentielles de fraye et en limitant les aires d’alimentation. Le phénomène, qui est en cours depuis une dizaine d’années et qui soulève actuellement de vives inquiétudes non seulement pour le chevalier cuivré mais pour l’ensemble de la communauté ichtyenne, fait l’objet de nombreuses études et consultations.

Les travaux de Branchaud et Jenkins (1999) ont récemment mis en évidence le fait que certaines populations ont pu être gravement fragilisées par la surpêche au 19e siècle. À l’époque, le chevalier cuivré était prisé comme aliment et donc recherché sur les marchés.

Enfin, la fréquentation des aires de reproduction dans les rapides de Chambly par les plaisanciers, au cours de la période de fraye et d’incubation des œufs du chevalier cuivré, est un autre facteur contribuant à mettre en péril l’espèce (Gendron et Branchaud, 1997, 1999). Le Règlement sur le refuge faunique Pierre-Étienne-Fortin (Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune C-61.1, r.3.01.3.3), adopté en novembre 2003, devrait permettre d’améliorer la situation.