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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la tortue des bois (Glyptemys Insculpta) au Canada - Mise à jour

Biologie

Depuis le premier rapport du COSEPAC (Litzgus et Brooks, 1996), de nombreuses études ont été réalisées sur divers aspects de la biologie, de la démographie et de l’écologie de la tortue des bois dans toute son aire de répartition. La majorité de l’information contenue dans la présente section est donc tirée de ces études publiées (voir Ernst et al., 1994, pour obtenir de l’information préalable au premier rapport du COSEPAC). De nombreuses études non publiées ont également été réalisées depuis 1996, et certaines d’entre elles sont toujours en cours.

Cycle vital et reproduction

La tortue des bois sort d’hibernation entre la fin mars et le début avril. Les tortues peuvent s’accoupler tout au long de la saison active (d’avril à septembre), mais le font le plus souvent au printemps et en automne (Kaufmann, 1992b; Foscarini, 1994; Walde et al., 2003; Trochu, 2004). L’accouplement se fait généralement en eau profonde (DeGraaf et Rudis, 1983), quoique des tortues en train de copuler aient été observées occasionnellement au sol (S. Gillingwater, comm. pers., 2006). Il y a au moins un enregistrement d’une tortue des bois et d’une tortue mouchetée (Emydoidea blandingii) en train de s’accoupler et au moins un enregistrement d’hybrides de ces deux espèces (Harding et Davis, 1999).

Les tortues des bois femelles nichent entre la fin mai et la mi-juin (Schaffer, 1991; Smith, 2002, R. Brooks, comm. pers., 2004), et l’éclosion des œufs se produit à la fin août, en septembre ou au début octobre (Schaffer, 1991; Foscarini, 1994; Smith, 2002). Il y a peu d’enregistrements de nouveau-nés hibernant dans le nid (DeGraaf et Rudis, 1983; Schaffer, 1991; Parren et Rice, 2004), cette situation ne se produisant probablement que rarement ou jamais dans les populations canadiennes (R. Brooks, comm. pers., 2004). Les tortues des bois femelles n’ont qu’une couvée par année (Powell, 1967; Farrell et Graham, 1991; Brooks et al., 1992), mais chaque tortue ne se reproduit pas nécessairement tous les ans (R. Brooks, comm. pers., 2005). De la fin mai au début juin, les femelles migrent vers les aires de nidification, généralement le soir et souvent après avoir fait de nombreux « essais » de creusage (Bishop, 1927; Thomas, 1983; Schaffer, 1991; Brooks et al., 1992; Kaufmann, 1992b; Foscarini, 1994; Walde, 1998; Smith, 2002; Brooks et al., 2003; Trochu, 2004). Toutefois, la nidification peut se faire à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, principalement en fonction des conditions climatiques (Walde, 1998; R. Brooks, comm. pers., 2005). Les tortues creusent généralement leur nid sur les berges et les plages de sable ou de gravier ou dans d’autres zones dégagées à proximité de l’eau (Thomas, 1983; Smith, 2002; Wesley et al., 2004). La tortue des bois niche également dans les trous de gravier (Foscarini, 1994; Walde, 1998), en bordure des routes et des chemins de fer (Brooks et al., 1992; Trochu, 2004), dans les droits de passage des services publics, dans les champs agricoles, dans les pâturages et dans les anciens champs agricoles (Saumure, 1997, 2004; Saumure et Bider, 1998; Trute et al., 2004), des secteurs ensoleillés et faciles à creuser.

Chez la tortue des bois, la détermination du sexe est indépendante de la température d’incubation (Ernst, 2001). Pour que réussissent le développement embryonnaire et l’éclosion, les conditions thermiques doivent être adéquates. En effet, plusieurs échecs de reproduction ont été enregistrés pendant des étés où les températures étaient trop froides pour permettre l’incubation, et les œufs et les nouveau-nés ne survivent pas dans les nids l’hiver (Brooks et al., 1992; Compton, 1999). Cette contrainte fixe probablement la limite nord de l’aire de répartition de l’espèce (Compton, 1999). Les couvées peuvent compter de 1 à 20 œufs, mais elles sont en moyenne au nombre de 8 à 12 (Powell, 1967; Harding et Bloomer, 1979; Brooks et al., 1992; Walde, 1998; Peiman et Brooks, 2003). Le succès d’éclosion peut être élevé, mais il est souvent faible parce que les étés sont frais et que les nids sont détruits par des prédateurs (Brooks et Brown, 1992; Brooks et al., 1992; Walde, 1998; Cameron et al., 2002). De plus, les larves de sarcophagidés peuvent attaquer et tuer les embryons et les nouveau-nés dans les nids (Smith, 2002) quoique, dans la majorité des cas, elles ne fassent que se nourrir sur ceux qui sont déjà morts (Bolton, 2007). Le taux de mortalité des embryons est généralement de 20 p. 100 à 80 p. 100, mais il atteint souvent 100 p. 100 (Brooks et Brown, 1992; Brooks et al., 1992; Foscarini, 1994).

Les nouveau-nés sont peu nombreux et leur taille les rend difficiles à trouver ou à étudier (Peiman et Brooks, 2003). Par conséquent, il n’y a que très peu d’information sur l’habitat, sur la survie ou sur l’alimentation à ce stade. La tortue des bois n’atteint la maturité qu’entre 11 et 22 ans (Brooks et al., 1992; Walde et al., 2003). La maturité sexuelle semble davantage liée à la taille qu’à un âge spécifique et la taille à maturité est plus grande chez les populations du nord que chez celles du sud (Brooks et al., 1992; Daigle, 1997; Cameron et al., 2002; Smith, 2002; Peiman et Brooks, 2003; Walde et al., 2003). L’âge maximal des tortues des bois à l’état sauvage est difficile à estimer en raison de la grande longévité de l’animal et de l’usure des carapaces qui empêchent de compter les anneaux de croissance sur les plus vieilles tortues (Harding et Bloomer, 1979). De plus, la croissance ralentit rapidement lorsque les tortues atteignent la maturité. Par conséquent, une fois la maturité atteinte, les anneaux de croissance ne se forment plus ou sont difficiles à lire. Néanmoins, certains chercheurs ont pu compter jusqu’à 30 à 50 anneaux sur certaines tortues, ce qui suggère qu’elles peuvent atteindre l’âge de 50 ans à l’état sauvage (Cameron et al., 2002; D. Coulson, comm. pers., 2004). Une femelle adulte capturée sur le New Jersey Turnpike a survécu 40 ans en captivité (R. Brooks, comm. pers., 2005). Il n’y a aucun calcul de la durée de génération (GT) (âge moyen des adultes) dans la documentation, mais, si l’on prend les valeurs publiées pour l’âge de maturité (AM) et le taux de mortalité chez les adultes (MR), et que l’on utilise la formule de l’UICN, on obtient l’estimation suivante : GT = AM +1/MR = 15 + 1/0,05 = 35 ans.

Herbivores et prédateurs

La tortue des bois est un animal omnivore opportuniste à tous les stades de sa vie (Bishop, 1927; Breckenridge, 1944; Harding et Bloomer, 1979; DeGraaf et Rudis, 1983; Schaffer, 1991; Walde et al., 2003). Les principaux prédateurs de la tortue des bois sont le raton laveur (Procyon lotor), la moufette (Mephitis mephitis) et le renard (Vulpes vulpes) (Ernst et al., 1994; Peiman et Brooks, 2003; Bourgeois et al., 2004), mais de gros poissons, comme l’achigan à grande bouche (Micropterus salmoides) (Breckenridge, 1944) et le grand brochet (Esox lucius) (Seburn, 1996), et des oiseaux, comme le Grand Héron, se nourrissent également des nouveau-nés (Seburn, 1996). Les ratons laveurs, les moufettes et les renards creusent également le sol à la recherche d’œufs (Brooks et al., 1992), entraînant ainsi les taux élevés d’échec des nids mentionnés précédemment. Certaines espèces, plus particulièrement le raton laveur et le coyote (Canis latrans), attaquent par ailleurs les tortues des bois adultes et sont ainsi responsables du grand nombre de queues et de membres amputés observés dans la majorité des populations (Saumure et Bider, 1998; Cameron et al., 2002; Smith, 2002; Peiman et Brooks, 2003). Par exemple, en 2004, des ratons laveurs ont tué 7 des 37 (19 p. 100) tortues des bois femelles d’un site de nidification au Québec (D. Masse, comm. pers., 2005). Au cours d’un relevé mené au printemps 2005, 8 autres femelles mortes ont été trouvées à proximité du principal site de nidification. Ces femelles marquées avaient niché sur ce site les années précédentes. On estime que les prédateurs auraient tué 40 p. 100 des femelles reproductrices de ce site au cours des dernières années (J.-C. Bourgeois, comm. pers., 2005). Dans les régions forestières du Québec, le vison (Mustela vison) est un autre prédateur important (D. Masse, comm. pers., 2005).

Physiologie

La physiologie de la tortue des bois a été peu étudiée tandis que la thermorégulation chez les populations libres a fait l’objet de certaines études récentes (Y. Dubois, comm. pers., 2005; Dubois, 2006). La tortue des bois hiberne sous l’eau (Schaffer, 1991; Smith, 2002) et survie pendant cette période grâce à la respiration anaérobique (Graham et Forsberg, 1991). On pense également que les polluants présents dans l’eau pourraient entraîner des déformations ou d’autres problèmes de reproduction (Ernst, 2001).

Déplacements et dispersion

La tortue des bois est philopatrique, puisqu’elle utilise un même secteur général (domaine vital) tout au long de l’année et d’une année à l’autre, et les mâles sont territoriaux (Thomas, 1983; Ross et al., 1991; Quinn et Tate, 1991; Brooks et Brown, 1992; Kauffman, 1992b; Foscarini, 1994; Walde, 1998; Cameron et al., 2002; Smith, 2002; Arvisais et al., 2002; Peiman et Brooks, 2003; Wesley et al., 2004). La tortue des bois passe l’hiver dans un gîte d’hivernage sous l’eau (d’octobre à avril; varie selon l’endroit) (Harding et Bloomer, 1979; Ernst et al., 1994; Smith, 2002). Elle peut hiberner seule, avec d’autres membres de son espèce ou avec d’autres espèces de tortues (Breckenridge, 1944; Harding et Bloomer, 1979; Foscarini, 1994). Les gîtes d’hivernage sont généralement au fond des bassins profonds des cours d’eau. La tortue des bois reste à proximité de l’eau après avoir émergé de l’hibernation (Arvisais et al., 2002; Arvisais et al., 2004), puis s’en éloigne peu à peu à mesure que progresse l’été (Bishop, 1927; Breckenridge, 1944; Arvisais et al., 2002; Peiman et Brooks, 2003; Arvisais et al., 2004; Trochu, 2004).

La taille du domaine vital varie en fonction de nombreux facteurs, comme la distance entre les sites de nidification et les gîtes d’hivernage, et la productivité de l’habitat (Daigle, 1997). On a observé des domaines vitaux dont la taille allait de 0,25 ha jusqu’à plus de 70 ha (Quinn et Tate, 1991; Ross et al., 1991; Brooks et Brown, 1992; Arvisais et al., 2002; Smith, 2002; Trochu, 2004). La taille du domaine vital varie beaucoup, non seulement d’un site à un autre, mais également d’une tortue à une autre à l’intérieur d’un même site. Ces différences au sein des sites demeurent inexpliquées. La tortue des bois peut s’éloigner sans problème de plus de 2 km de son domaine vital, mais on a déjà observé des tortues s’étant éloignées davantage (8 km : Harding et Bloomer, 1979). Des déplacements en ligne directe de jusqu’à 8,3 km (Daigle, 1997; Cameron et al., 2002; Smith, 2002; Adams, 2003; Wesley et al., 2004) et de 23 km sur 5 ans ont été enregistrés (Brooks et Brown, 1992).

Relations interspécifiques

La tortue des bois frappe activement le sol pour attirer les vers de terre en vue de s’en nourrir (Kaufman, 1989), a recours aux bains de fourmis (utilisation des fourmis pour enlever les épibiontes) (McCurdy et Herman, 1997) et reste immobile lorsqu’elle se fait nettoyer par un naseux noir (Rhinichthyes spp.) (Kaufmann, 1991).

On a observé, à de nombreuses reprises, des sangsues (Placobdella parasitica et P. ornata) sur les jambes, le cou et la carapace des tortues des bois (Brewster et Brewster, 1986; Farrell et Graham, 1991; Foscarini, 1994; Saumure et Bider, 1996; Smith, 2002) mais on ne connaît pas l’incidence de cet ectoparasite (Kaufmann, 1991). Parmi les autres parasites de la tortue des bois, il y a des trématodes, un acanthocéphale, les larves de phryganes (un épibionte) et la mouche à viande, Sarcophagus spp., laquelle peut parasiter les œufs et les nouveau-nés (Foscarini, 1994; Walde, 1998; Smith, 2002).

Adaptabilité

La grande longévité, l’âge tardif de la maturité, le faible succès de reproduction et l’incapacité de répondre à une augmentation de la mortalité des adultes par une reproduction compensatoire sont tous des facteurs qui nuisent au rétablissement des populations à la suite d’un déclin (Litzgus et Brooks, 1996; Oldham, 1998; Compton, 1999; Brooks et al., 1991; Cameron et Brooks, 2002). Un programme de reproduction a été mis à l’essai en Ontario, mais il faudra plusieurs années avant que les tortues nées de cette façon aient une incidence sur la population (Cameron et Brooks, 2002; M. Malhiot, comm. pers., 2004). Le parc national de la Mauricie, au Québec, envisage également de mettre en place un tel programme afin d’assurer la pérennité de sa population en déclin (J.-C. Bourgeois, comm. pers., 2005).