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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la tortue des bois (Glyptemys Insculpta) au Canada - Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

Plusieurs menaces pèsent sur la tortue des bois dans toute son aire de répartition et à divers degrés d’imminence et de gravité potentielle. Voici certaines des menaces imminentes ayant une incidence à l’échelle des populations : l’augmentation de la mortalité, surtout des adultes, attribuable à la circulation routière (Anon., 2002; Seburn et Seburn, 2004; R. Brooks, comm. pers., 2004), la machinerie agricole moderne (Saumure, 1997; Anon., 2002; Saumure, 2004 et comm. pers., 2006, 2005), la capture des tortues de toutes les classes d’âge, mais surtout des adultes, à des fins personnelles ou commerciales, comme animal de compagnie ou comme aliment (Lazell, 1976; Harding et Bloomer, 1979; Garber et Burger, 1995; Anon., 1996; Litzgus et Brooks, 1996; Seburn, 1997; Galois et Bonin, 1999; Cameron et Brooks, 2002; R. Brooks, comm. pers., 2004; J. Harding, comm. pers., 2004; R. Saumure, comm. pers., 2004), l’augmentation de la prédation des nids et des femelles par des populations croissantes de prédateurs de lisière (en raison d’une fragmentation accrue de l’habitat attribuable aux activités forestières et agricoles, et à l’expansion urbaine) (Oldham, 1998; NatureServe, 2004; Bourgeois et al., 2004; R. Saumure, comm. pers., 2004) et la destruction des nids par des véhicules comme les VTT (J. Trottier, comm. pers., 2004; R. Knudsen, comm. pers., 2004; P. Brewer, comm. pers., 2004, 2005). Sur la terre, la tortue des bois est exceptionnellement vulnérable aux captures, surtout au printemps, alors qu’elles se prélassent au soleil et s’alimentent le long des cours d’eau, et que la végétation ne lui permet pas encore de se camoufler. Les tortues sont donc faciles à trouver, puis à capturer puisqu’elles ne peuvent s’échapper lorsqu’elles sont sur la terre. La construction de nouvelles routes en forêt pourrait faire augmenter le potentiel de captures, des secteurs autrefois inaccessibles devenant faciles d’accès et étant souvent très fréquentés par les amateurs de plein air. De plus, les routes et les ponts peuvent fournir de nouveaux sites de nidification qui ne conviennent pas autant en raison de la présence de véhicules (camions et VTT) (Trute et al., 2004) et qui risquent par conséquent de se transformer en pièges pour les populations.

Comme la majorité des tortues, les tortues des bois ont une grande longévité et sont vulnérables aux augmentations chroniques des taux de mortalité des adultes et des juvéniles les plus âgés. De récentes études de modélisation suggèrent qu’une augmentation annuelle chronique aussi faible que de 1 p. 100 de la mortalité des adultes peut conduire à la disparition d’une population de tortues des bois (Compton, 1999). Chez d’autres espèces de tortues dont l’âge de maturité et de reproduction est similaire, une hausse de 5 p. 100 des taux de mortalité chez les adultes entraîne un déclin des populations, mais un taux de mortalité de 70 p. 100 des œufs peut être toléré (toutes les autres valeurs étant égales) (Congdon et al., 1993 : sur la base des modèles d’une étude à long terme sur une population de tortues mouchetées [Emydoidea blandingii]). Les tortues des bois femelles ne se reproduisent qu’une seule fois par année tout au plus et le recrutement compensatoire n’est pas possible s’il y a une baisse dans la taille d’une population (Brooks et al., 1991, 1992). L’incidence de la mortalité associée aux routes et aux véhicules a été démontrée au cours d’une étude récente qui a porté sur les ratios des sexes au sein des populations de tortues des bois par rapport à la densité des réseaux routiers proches. Pendant une étude menée sur la Chrysemys picta et la Chelydra serpentina sur 18 terres humides entourées d’un réseau routier de « faible » densité (> 1,5 km de routes par km² de paysage) et sur 17 terres humides entourées d’un réseau routier de « grande » densité (> 1,5 km de routes par km² de paysage) dans l’État de New York, on a observé qu’il y avait plus de mâles que de femelles dans les zones de grande densité routière, mais non dans celles de faible densité (Steen et Gibbs, 2002). Les auteurs ont conclu que cette différence était attribuable à la mortalité biaisée des femelles sur les routes. Une récente méta-analyse a comparé les ratios des sexes pour 38 166 tortues qui ont fait l’objet de 157 études. On a observé une proportion plus grande de femelles dans les populations échantillonnées le long des routes (61 p. 100) que dans celles éloignées des routes (41 p. 100) (Steen et al., 2006). Les auteurs ont conclu que pour la tortue d’eau douce la prédominance des mâles était attribuable au fait que les femelles étaient plus susceptibles que les mâles d’aller sur les routes et d’être tuées (Steen et al., 2006). En ce qui concerne la tortue des bois, les ratios des sexes étaient de 0,51 femelles : mâles pour les populations éloignées des routes, et de 0,68 pour celles à proximité (Steen et al. 2006). Par ailleurs, les études par télémesure montrent généralement que les mâles restent plus près de l’eau que les femelles (Foscarini 1994; Walde, 1998; Smith, 2002) et que les femelles nichent souvent sur des terres agricoles (Saumure et Bider, 1998; Saumure, 2004) ou sur les routes. Les femelles risquent donc davantage d’être tuées et, si elles ne le sont pas, leurs rejetons qui se trouvent dans les nids en bordure des routes le sont souvent (Ashley et Robinson, 1996). Les taux de succès de la nidification et de survie des nouveau-nés au cours de la première année sont extrêmement faibles (généralement, entre 0 p. 100 et 30 p. 100). En moyenne, les femelles adultes risquent de n’avoir qu’une seule reproduction réussie (c.-à-d. une couvée survivant jusqu’à la maturité) au cours de leur période reproductrice souvent très longue. On prévoit qu’une population de l’Ontario disparaîtra d’ici 50 ans parce que, en quelques jours seulement, environ 60 p. 100 de ses adultes ont été capturés (Cameron et Brooks, 2002). Deux populations du Connecticut ont disparu en dix ans après que le public ait été autorisé à accéder à une réserve pour des pique-niques et autres activités (Garber et Burger, 1995). Selon les auteurs de l’étude, le déclin et la disparition de ces populations seraient attribuables aux captures occasionnelles de tortues par les randonneurs et les pique-niqueurs. Une population du Québec a diminué parce que des femelles ont été tuées par de la machinerie agricole (Saumure, 2004; Daigle et Jutras, 2005). Ce type de pertes est également observé dans d’autres secteurs agricoles de l’aire de répartition de la tortue des bois (R. Saumure, comm. pers., 2004).

Ainsi, les humains contribuent de plusieurs façons à la mortalité des tortues des bois, notamment en les écrasant avec leurs véhicules (Brooks et al., 1992; Seburn, 1996), en les blessant ou en les tuant avec la machinerie agricole (Saumure et Bider, 1998; Saumure, 2004; M. Pulsifer, comm. pers., 2005), en détruisant leurs nids avec des VTT, des vélos de montagne ou des 4RM (R. Knudsen, comm. pers., 2004) et en tirant intentionnellement sur elles (Harding et Bloomer, 1979; Litzgus et Brooks, 1996). Les captures à des fins commerciales n’entraînent pas de mortalités directes, mais elles ont pour effet de soustraire des adultes des populations, ce qui, compte tenu de la grande longévité des tortues, entraîne de faibles taux de productivité, réduit grandement le recrutement et cause fort probablement de graves déclins (Lazell, 1976; Harding et Bloomer, 1979; Garber et Burger, 1995; Anon., 1996; Litzgus et Brooks, 1996; Galois et Bonin, 1999; Cameron et Brooks, 2002; R. Brooks, comm. pers., 2005; R. Saumure, comm. pers., 2004).

Le cœur du problème réside dans le fait que, même comparativement à d’autres tortues de grande longévité et de maturation tardive, la tortue des bois est extrêmement vulnérable aux pertes accrues d’adultes attribuables à ses habitudes terrestres et à son extrême « docilité » (c.-à-d. qu’au sol, elle ne peut pas échapper à la capture). Par conséquent, même la capture ponctuelle (Garber et Burger, 1995), lorsqu’elle s’ajoute aux captures commerciales « régulières », à la mortalité attribuable aux routes et à la machinerie agricole, à l’augmentation de la prédation par le raton laveur et le coyote, et à la mortalité causée par les véhicules tout-terrains, entraîne inévitablement un déclin ou une disparition si aucune mesure n’est prise.

La capture pour le commerce d’aliments exotiques est probablement une menace grandissante (un chercheur du Wisconsin a retracé une tortue portant un radio-émetteur dans une benne à déchet et y a trouvé les restes de 60 autres tortues des bois qui avaient été tuées par une personne à des fins alimentaires) (R. Saumure, comm. pers., 2004). Récemment, diverses sources anonymes ont signalé au coprésident du SSE des amphibiens et des reptiles d’importantes captures privées de tortues des bois (et d’autres taxons) à des fins alimentaires (ex. : des étudiants de la University of Guelph capturant et gardant des animaux sauvages dans leur appartement afin de les vendre) (Anon., comm. pers., 2006) et l’existence d’un réseau approvisionnant de tortues indigènes et d’autres animaux sauvages des restaurants du sud de l’Ontario (Anon., comm. pers., 2007). La tortue des bois est également menacée par les pertes d’habitat de nidification et de gîtes d’hivernage causées par l’altération et la stabilisation des cours d’eau et de leurs berges (Galois et Bonin, 1999; D. Coulson, comm. pers., 2004; Wesley, 2006). Au nombre des facteurs moins menaçants, il y a le risque que courent les tortues d’être enterrées vivantes pendant une stabilisation des berges (Saumure, 2004) et sans doute la pollution des cours d’eau qu’elles fréquentent (Ernst, 2001; Trute et al., 2004).

Certaines mesures ont été prises afin de limiter l’incidence des captures, de l’agriculture et des activités forestières. On parle notamment d’un site Web qui affiche un registre des éleveurs de tortues afin de nuire au marché noir (R. Saumure, comm. pers., 2004), des méthodes agricoles suggérées afin de réduire les risques de blessures ou de mortalité, quoique celles-ci ne soient pas obligatoires (R. Saumure, comm. pers., 2004), des lignes directrices pour la planification de la gestion forestière dans le but de protéger l’habitat de la tortue des bois (Anon., 2002; Trute et al., 2004; Wesley 2006) et un programme de reproduction (M. Malhiot, comm. pers., 2004). Il s’agit-là cependant d’initiatives assez récentes et leur efficacité n’a pas encore été mesurée.

La discontinuité est une des caractéristiques intéressantes de la répartition actuelle de la tortue des bois (Ernst et al., 1994). De nombreux chercheurs ont remarqué qu’il semblait y avoir de nombreux cours d’eau dans les secteurs occupés par la tortue des bois d’où l’espèce était absente (voir Mitchell et al., 1997; Boyd et Brooks,1998; Wesley, 2006). Ces absences pourraient être expliquées par les faibles capacités de dispersion de la tortue des bois, par l’absence de caractéristiques clés dans l’habitat (Wesley, 2006) ou par les extinctions aléatoires, lesquelles sont typiques des petites populations isolées, surtout lorsque celles-ci se trouvent dans des secteurs d’activités anthropiques. M. Elderkin, de la Wildlife Division de la Nouvelle-Écosse, pense que ces modèles d’absence et de présence pourraient être attribuables à d’autres événements historiques qui auraient fait disparaître les tortues de certains secteurs (M. Elderkin, comm. pers., 2005). M. Elderkin pense que l’exploitation forestière aurait fait disparaître les tortues des bois et peut-être d’autres espèces. En Nouvelle-Écosse, le flottage du bois se faisait en mai et au début juin, alors que les tortues étaient selon toute vraisemblance encore dans les rivières, et a pris fin autour de 1950, après environ 250 années de pratique (M. Elderkin, comm. pers., 2005). Le bois pouvait tuer directement les tortues et sacrifier et détruire les plages de nidification ainsi que les méandres morts dans lesquels la tortue passe une grande partie de son temps (R. Knudsen, comm. pers., 2004; Wesley, 2006). Même si le flottage du bois ne constitue plus une menace importante, le bois a peut-être détruit une grande partie de l’habitat et des populations de la tortue des bois, et a peut-être eu une grande incidence sur l’abondance et la répartition actuelles de l’espèce. Dans un même ordre d’idées, certaines populations ont peut-être disparu parce que les Autochtones se nourrissaient de cette espèce, des restes ayant été trouvés dans des tertres autochtones, ou parce que des tortues des bois ont été capturées comme animal de compagnie par l’importante population postcoloniale.