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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le gomphe des rapides au Canada

Habitat

Besoins en matière d’habitat

Le Gomphus quadricolorhabite généralement des rivières moyennes à grandes. Les quatre rivières ontariennes où il a été observé ont un débit annuel moyen de 2,5 à 31 m³/s (figure 5; Tableau 1). La Mississippi est la plus grande et présente la variabilité interannuelle la plus importante. Les rivières sont généralement limpides et fraîches. Elles comportent des rapides sur fond de gravier ou de galets avec des rochers saillants, en alternance avec des fosses d’eaux calmes et bourbeuses (Walker, 1958; Cuthrell, 2000; Tim Cashatt, comm. pers., 2007). Au Wisconsin, l’espèce se rencontre également sur certaines rivières à écoulement lent et à fond bourbeux (Wisconsin Odonata Survey, 2007). À la hauteur des sites ontariens, le lit des rivières Credit, Mississippi et Thames mesure entre 30 et 50 m de large, alors que celui de la rivière Humber est large d’environ 20 m (figure 6; Catling et Brownell, 2002; Harris et Foster, 2006). La rivière Mississippi a l’eau la plus limpide (turbidité et concentration de solides en suspension les plus basses) ainsi que la demande biologique en oxygène et la concentration de chlorure les moins élevées (Tableau 1). La température moyenne en juillet de l’eau des quatre rivières est de 21 à 23 °C (Tableau 1).

Figure 5.  Débit annuel moyen des quatre rivières d’Ontario où la présence du Gomphus quadricolor a été enregistrée (données tirées des Relevés hydrologiques du Canada, 2007). Les stations de surveillance sont situées aux endroits suivants : la rivière Credit à la hauteur d’Erindale, la rivière Humber à la hauteur d’Eden Mills, la rivière Mississippi à la hauteur d’Appleton et la rivière Thames à la hauteur d’Ingersoll.

Figure 5.  Débit annuel moyen des quatre rivières d’Ontario où la présence du Gomphus quadricolor a été enregistrée (données tirées des Relevés hydrologiques du Canada, 2007)

Tableau 1. Paramètres de qualité de l’eau des quatre rivières ontariennes où la présence du Gomphus quadricolor a été enregistrée (données tirées des Relevés hydrologiques du Canada, 2007, et du ministère de l’Environnement de l’Ontario, 2007).
RivièresTemp. moyenne de l’eau en juillet (ºC)Débit annuel moyen (m³/s)Demande biologique en oxygène à la surface (mg/l)Turbidité (unités Jackson)Matières solides en suspension (mg/l)Chlorure (mg/l)
Credit23,18,11,820,538,551,2
Humber21,82,51,620,332,923,1
Mississippi23,331,40,82,83,06,4
Thames21,65,82,714,029,661,1

L’alternance de petits rapides et de zones d’eau calme et bourbeuse est probablement très importante pour le Gomphus quadricolor. La ponte a lieu au-dessus des rapides. Les œufs et les jeunes larves suivent le courant jusqu’à des eaux tranquilles, ce qui est une tendance courante chez les gomphides (Walker, 1958). La plupart des Gomphus quadricolor mâles observés sur la rivière Humber étaient posés sur des rochers saillants dans des rapides de 10 à 30 cm de profondeur sur fond de gravier ou de galets. Les rapides alternaient avec des zones d’eau calme à fond argileux et mou (figure 6; Harris et Foster, 2006). L’habitat constitué de rapides de la rivière Mississippi est isolé par de longs tronçons tranquilles (Catling et Brownell, 2002). Les sites historiques des rivières Credit et Thames sont semblables (Harris et Foster, 2006) à celui de la rivière Humber. En Ohio, dans tous les sites connus, les berges des rivières sont escarpées et forment des falaises (Larry Rosche, comm. pers., 2007).

Les mâles adultes préfèrent se poser sur les pierres ou les affleurements rocheux qui émergent de la rivière. Ils effectuent de courts vols au-dessus des rapides, puis retournent au même endroit (Walker, 1958; Catling et Brownell, 2002; Larry Rosche, comm. pers., 2007). Ils peuvent aussi utiliser les rochers et la végétation des rives, surtout en l’absence de rochers émergents.

On trouve généralement les larves dans les eaux calmes et bourbeuses en aval de rapides peu profonds. Des colonies deTypha et d’autres plantes émergentes sont parfois présentes (Walker, 1958). Il est probable que les larves s’enfouissent à quelques centimètres sous la surface des sédiments, comme le font la plupart des gomphides (Corbet, 1999). En prévision de la mue finale, les larves grimpent parmi la végétation dense de graminées et d’autres plantes émergentes de la rive (Walker, 1958).

Le couvert forestier riverain sert d’abri aux femelles ténérales ou adultes, qui s’éloignent de la rivière dès leur émergence. En Ohio, les Gomphus quadricolor femelles peuvent s’éloigner jusqu’à 800 m de la rive (Larry Rosche, comm. pers., 2007).

Les emplacements précise (tous à moins d’un kilomètre du site d’une population de G. quadricolor) et les périodes d’échantillonnage sont les suivants : rivière Thames Sud en aval d’Ingersoll, au nord du chemin de comté 9 (1975 à 2006); rivière Credit à la hauteur de la rue Dundas Ouest, à l’est du chemin de Mississauga, à Erindale (1965 à 1995); rivière Humber à la hauteur du chemin Caledon-King Townline, à Bolton (1964 à 1988); rivière Mississippi à la hauteur du barrage, en aval de Pakenham (1970 à 2006).

Figure 6.  Habitat du Gomphus quadricolor à la rivière Humber, en juin 2005.

Figure 6.Habitat du Gomphus quadricolor à la rivière Humber, en juin 2005

Tendances en matière d’habitat

La plus grande partie de l’aire de répartition canadienne et mondiale du Gomphus quadricolor a subi un développement agricole et urbain intense depuis le début des années 1800. Un tel niveau de développement peut modifier l’environnement aquatique en provoquant une hausse de la température des eaux, une modification de leur composition chimique et une accélération de la sédimentation.

Le bassin hydrologique de la rivière Credit est une des zones du Canada où le taux d’urbanisation est le plus élevé et où la plus grande partie du territoire a été déboisé (Credit Valley Conservation, 2004). Le couvert forestier du sous-bassin de la Thames Sud n’est plus que de 11 p. 100 (Upper Thames River Conservation Authority, 2001), tandis que celui du bassin de la Humber n’est que de 17 p. 100 (Humber Watershed Alliance, 2000). Par contre, 70 p. 100 du bassin de la Mississippi est boisé, et ce couvert forestier s’accroît depuis le début des années 1900, à mesure que les terres agricoles abandonnées redeviennent boisées (Alex Broadbent, comm. pers., 2007). La disparition du couvert forestier riverain est un phénomène généralisé. Le couvert forestier des sites du Gomphus quadricolor aux rivières Credit, Thames et Humber est en majeure partie discontinu et mesure moins de 50 m de largeur.

Depuis le milieu du XIXe siècle, des barrages ont été construits sur un grand nombre de cours d’eau dans le sud de l’Ontario, à des fins récréatives ou pour l’aménagement de moulins ou de centrales hydroélectriques. Parmi les répercussions possibles de ces barrages pour l’habitat du Gomphus quadricolor, mentionnons la perte de rapides due à la création de réservoirs, le réchauffement des eaux retenues le long des cours d’eau alimentés par la nappe phréatique et l’accumulation de sédiments normalement évacués par les crues printanières. La modification de la végétation riveraine pourrait aussi avoir des répercussions sur l’habitat des adultes. Le débit des quatre rivières ontariennes est régulé à des fins de lutte contre les crues, mais les effets sont plus marqués dans le cas des rivières Credit et Humber, où les débits de pointe printaniers ont été sensiblement diminués pour prévenir les inondations en aval.

Il y a environ 78 barrages dans le bassin supérieur de la Thames (Upper Thames River Conservation Authority, 2001), 110 barrages et autres barrières hydrologiques dans le bassin de la Humber (MRNO et TRCA, 2005) et 30 ouvrages de régulation du débit dans la Mississippi et ses affluents (Mississippi Valley Conservation, 2007). Un barrage érigé en 1910 près d’Erindale, sur la rivière Credit, a créé un lac de 50 ha juste en amont de sites occupés par le Gomphus quadricolor, mais ce barrage a été enlevé en 1940.

En Ontario, le Gomphus quadricolor est souvent associé à un autre gomphide riverain, l’Ophiogomphus rupinsulensis. Autrefois, cette espèce était présente sur la rivière Credit à la hauteur d’Erindale, de Streetsville et de Meadowvale, et 50 km en amont, à la hauteur de The Forks, mais elle n’a pas été signalée sur la rivière Credit depuis les années 1920. Cela semble indiquer une dégradation de l’habitat, puisque la plupart des espèces du genre Ophiogomphus ne tolèrent pas la pollution (Bode et al., 1996). Toutefois, parmi ces espèces, l’O. rupinsulensis est probablement la plus tolérante à la pollution (P. Brunelle, comm. pers., 2007). De plus, le déclin de certaines espèces communes d’éphémères et d’autres insectes aquatiques, que l’on ne trouve aujourd’hui que dans quelques courts tronçons des rivières Credit et Humber, laisse également supposer que l’habitat s’est dégradé dans le cas de ces deux cours d’eau (H. Frania, Musée royal de l’Ontario, comm. pers. à P.M. Catling, 2006). Au cours des dernières années, les résidents locaux ont fait état d’une diminution importante du volume de ces deux rivières.

La qualité de l’eau de la plupart des rivières du sud de l’Ontario a changé en raison des effluents urbains et agricoles, ce qui a probablement nui aux larves du Gomphus quadricolor. Les concentrations de chlorure liées à l’utilisation de sel de voirie, aux effluents des usines de traitement des eaux usées et à d’autres sources anthropiques augmentent dans les rivières Credit, Humber et Thames et probablement aussi dans d’autres rivières du sud de l’Ontario. Les pointes survenant dans la concentration de chlorure des eaux de la Humber sont suffisantes pour nuire aux espèces aquatiques sensibles (Credit Valley Conservation, 2004; Todd et Kaltnecker, 2004). La concentration de phosphore des eaux de la Thames et de la Humber dépasse régulièrement l’objectif provincial de qualité de l’eau, soit 30 µg/l. D’ailleurs, dans l’ensemble, la qualité de l’eau des rivières ontariennes est en déclin (Todd et Kaltnecker, 2004; D’Amelio, 2007). La concentration de nitrate des eaux de la Thames dépasse souvent celle prescrite par les Recommandations pour la qualité des eaux au Canada (2,9 mg/l) pour la protection des espèces aquatiques (Todd et Kaltnecker, 2004; D’Amelio 2007). Les larves de libellules sont sensibles aux demandes biologiques en oxygène (DBO) supérieures à 10 mg/l (Corbet, 1999). On a signalé un seul cas de DBO aussi élevée dans l’ensemble des stations hydrométriques des quatre rivières : en mars 1989, sur la rivière Credit.

Figure 7. Hydrogrammes des rivières Credit, Humber, Mississippi et Thames (Relevés hydrologiques du Canada, 2007). Courbes en pointillé = Moyenne ± écart type

Figure 7.  Hydrogrammes des rivières Credit, Humber, Mississippi et Thames

Protection et propriété

La plupart des terres entourant le site de la rivière Humber appartiennent à l’Office de protection de la nature de Toronto et de la région (Humber Watershed Alliance, 2000). Les terres contiguës au site de la Credit comprennent un parc municipal et le campus de la University of Toronto à Erindale. Le site de la Thames est entouré de terres, tandis que les sites de la Mississippi sont entourés de terres privées et de parcs municipaux.

La plupart des terres situées en amont des sites des rivières Humber, Credit et Thames sont des propriétés privées. Le bassin de la Mississippi est composé de terres privées et publiques.

Tous les sites pourraient être menacés par l’urbanisation, les effluents agricoles et la régulation du niveau des eaux. Le Plan de conservation de la moraine d’Oak Ridges protège quelque peu la qualité de l’eau et la connectivité des habitats dans certaines parties des cours supérieurs de la Humber et de la Credit (MAML, 2007). Dans tous les sites, les offices de protection de la nature concernés surveillent la qualité de l’eau et la présence d’espèces envahissantes et travaillent à protéger les milieux riverains, en collaboration avec les municipalités et les propriétaires fonciers.