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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le esturgeon jaune au Canada – Mise à jour

Biologie

Généralités

De bonnes descriptions de la morphologie de l’esturgeon jaune peuvent être consultées dans Harkness et Dymond (1961), Houston (1987) et Scott et Crossman (1998). Les populations originelles d’esturgeons jaunes comptaient quelques individus de très grande taille, et les spécimens pesant plus de 100 kg n’étaient pas rares au début du XXe siècle. Chez l’esturgeon jaune, les femelles sont généralement de plus grande taille que les mâles (Harkness et Dymond, 1961; Mosindy et Rusak, 1991), mais, lorsqu’une pêche intensive cible les femelles, les mâles peuvent les dépasser en taille (Bruch, comm. pers.). La taille et l’âge des individus des deux sexes manifestent une nette tendance à la baisse chaque fois qu’il y a récolte de l’espèce (p. ex. Dumont et al., 1987; Patalas, 1988; Sopuck, 1987; Wallace, 1991).


Reproduction et croissance

Étant donné que les œufs d’esturgeon jaune mettent plusieurs années à se développer, il existe une différence entre l’âge ou la taille à maturité (c.-à-d. avec des œufs en développement) et l’âge de première reproduction (c.-à-d. la ponte des œufs, la maturité sexuelle). L’âge auquel les esturgeons jaunes atteignent la maturité sexuelle varie. Chez les femelles, la maturité sexuelle est atteinte entre 14 et 33 ans, la fourchette de 21 à 26 ans étant la plus fréquente. Chez les mâles, elle est atteinte entre 8 et 12 ans, mais peut n’être atteinte qu’à 22 ans (U.S Fish and Wildlife Service, 2006). Harkness et Dymond (1961) rapportent que l’âge de la maturité sexuelle varie de 14 à 22 ans chez les mâles et de 14 à 33 ans chez les femelles. Des études fondées sur un indice des gonades menées à Cumberland House, à Saskatchewan, ont révélé que les femelles commencent à se reproduire entre 26 et 30 ans (Dick, données inédites). Wallace (1991) rapporte des résultats similaires dans la rivière Saskatchewan, les femelles atteignant la maturité vers 25 ans à un poids de 13,6 kg et une longueur de 1,3 m, alors que les mâles atteignent la maturité plus tôt et à une taille inférieure. Dans les lacs Saint-Pierre et Saint-Louis, la taille et l’âge médians à maturité des femelles sont de 1,3 m et de 27 ans, respectivement (Goyette et al., 1987; Guénette et al., 1992). Des âges à maturité semblables ont été notés chez des femelles dans la région du Témiscamingue (D. Nadeau, biologiste régional, Faune et Parcs Québec, Rouyn-Noranda, Québec, comm. pers.). Harkness (1923) a recueilli des données sur le poids et la longueur en fonction de l’âge chez des esturgeons du lac Nipigon; les individus à maturité mesuraient de 0,8 à 1 m de longueur et pesaient 4,5 à 5,5 kg. Au lac à la Pluie, le poids moyen d’un esturgeon de 1 m a été récemment estimé à 5,97 kg (Adams et al., 2006), résultat comparable au poids de 6,1 kg des individus du lac des Bois et de la rivière à la Pluie (Fortin et al., 1996).

Houston (1987 : tableau 1) a évalué l’âge et la taille approximatifs à maturité sexuelle de six populations du Québec, de l’Ontario, du Manitoba et du Wisconsin. Mosindy et Rusak (1991), à l’aide d’un indice de la maturité fondé sur la moyenne pondérée de l’âge à l’arrivée de la maturité sexuelle chez les mâles et les femelles en frai, ont observé que les mâles matures (âge moyen de 16,8 ans) fraient tous les 2,2 ans et que les femelles matures (âge moyen de 25,8 ans) fraient tous les 3,75 ans dans le lac des Bois. Wallace (1991) a observé que les femelles fraient tous les 4 à 8 ans et que les mâles fraient tous les 2 ans dans la rivière Saskatchewan. Dans le fleuve Saint-Laurent, la périodicité estimée du frai varierait de 1 à 3 ans chez les mâles et serait probablement de plus de quatre ans chez les femelles (Fortin et al., 2002).

Les esturgeons jaunes se rassemblent dans les frayères ou à proximité de celles-ci à des températures de 7 à 10 °C, et le frai s’étend de mai au début de juin à une température de 9 à 18 °C (Scott et Crossman, 1998; Fortin et al., 2002; Erickson, comm. pers.). Les mâles y arrivent en premier, et on a observé certaines femelles entourées de 2 à 8 mâles dans des eaux vives près des berges durant la période de frai (Dick, données inédites; Bruch et Binkowski, 2002). Durant l’accouplement, le mâle répond à un signal de la femelle qui l’incite à s’engager dans des séquences de 2 à 4 secondes durant lesquelles un nombre relativement petit d’œufs (de 947 à 1 444) sont libérés dans un nuage de sperme (Bruch et Binkowski, 2002). Le nombre total d’œufs varie d’environ 50 000 pour une femelle de 5,2 kg à plus d’un million pour une femelle de très grande taille (Scott et Crossman, 1998). Harkness et Dymond (1961) rapportent que 2 femelles de 50 kg portaient en moyenne 650 000 œufs chacune, soit environ 9 000 à 15 000 œufs par kilogramme de masse corporelle (U.S. Fish and Wildlife Service, 2006). La fécondité a été mesurée chez 18 femelles capturées au Québec entre les années 1940 et 1970. La fécondité a varié de 48 420 à 670 450 œufs chez des femelles mesurant de 0,9 à 2,0 m. Il existe une corrélation entre la fécondité et la longueur, d’une part (Log10 F = 3,70214 Log10 LT (en cm) – 2,62905; R2 = 0,90) et le poids d’autre part (F = 11921,2 + 13079,6 P (en kg); R2 = 0,94) (Cuerrier, 1966; Fortin et al., 1992; idem, 2002). D’après les relations établies précédemment, dans la frayère de la rivière des Prairies, une femelle mature de poids moyen mesurant 1,3 m produirait 170 000 œufs. Des observations préliminaires dans la rivière des Prairies indiquent que, pour maximiser le taux de survie des œufs aux larves, la femelle moyenne a besoin de 13 à 48 m2 de surface pour y déposer ses œufs (Fortin et al., 2002).

MacDonnell (1998) et Barth et MacDonnell (1999) ont observé le frai dans la rivière Weir en 1997 et en 1998. En 1997, le frai s’est déroulé du 14 au 24 juin à des températures de l’eau de 11 à 17 °C. Des œufs ont été recueillis en aval des rapides où on croyait que les esturgeons avaient pondu leurs œufs jusqu’au 25 juin, et les premières larves ont été observées le 24 juin (MacDonnell, 1998). En 1998, le frai s’est déroulé entre le 8 mai et le 12 juin à des températures de l’eau de 16,5 à 17 °C. Entre le 28 mai et le 5 juin, une baisse de la température de l’eau a retardé le frai (Barth et MacDonnell, 1999). Des œufs ont été capturés en aval des rapides où on croyait que les esturgeons avaient pondu leurs œufs du 9 au 16 juin, et des larves ont été capturées du 14 au 26 juin.

Dans la rivière des Prairies, entre 1982 et 1999, des activités de frai se sont déroulées de la deuxième à la quatrième semaine de mai, pour une période de frai durant de 8 à 19 jours, à des températures variant de 12 à 17 °C (Fortin et al., 2002). En règle générale, on a observé deux pics d’activité de frai (mesurés par le taux de capture des individus en frai et l’oviposition). Cette particularité n’est pas liée à la température de l’eau ni au débit de la rivière, et des données de capture-recapture sur plusieurs années donnent à penser que les esturgeons jaunes ont une certaine propension à frayer soit durant la première, soit durant la deuxième période de frai. Les individus qui fraient pendant le premier pic sont généralement de plus grande taille que ceux qui fraient pendant le second pic (Fortin et al., 2002).

Dans le fleuve Saint-Laurent, le frai est retardé d’environ deux semaines, car l’eau s’y réchauffe plus lentement que dans ses tributaires (LaHaye et al., 2004).

L’incubation des œufs dure 7 à 10 jours à des températures de l’eau de 13 à 15 °C. Après l’éclosion, les larves, qui ont une flottaison négative, se déplacent relativement peu dans la colonne d’eau (U.S. Fish and Wildlife Service, 2006). Après l’absorption du sac vitellin, la perte du bouchon intestinal et l’élongation du museau, les larves commencent à s’alimenter (Dick, 1995). Elles conservent une flottaison négative jusqu’à ce que leur vessie natatoire se forme, environ 60 jours après l’éclosion (Dick, 1995).

La proportion des sexes à la naissance est plus ou moins de 1 pour 1, mais, après la maturité, cette proportion commence à pencher en faveur des femelles (Mosindy et Rusak, 1991; Fortin et al., 1993), ce qui peut être attribuable à la plus grande longévité des femelles (Probst et Cooper, 1954; Dumont et al., 1987). Dans le sud du Québec, Fortin et al. (1993) ont constaté que la proportion femelle-mâle était de l’ordre de 2 pour 1 à l’âge de la maturité (de 20 à 29 ans) et que cette proportion grimpait à 6 pour 1 à l’âge de 40 ans. Mosindy et Rusak (1991) ont observé une évolution similaire de cette proportion dans le lac des Bois.

Les juvéniles de l’année croissent rapidement pour atteindre 15 à 20 cm vers la fin de leur premier été. Les esturgeons jaunes juvéniles croissent davantage en longueur qu’en poids durant les cinq premières années de leur vie (Scott et Crossman, 1998). On a observé que le corps d’esturgeons jaunes, sauvages et de pisciculture, s’épaissit et que, peu à peu, le gain de poids dépasse la croissance en longueur (Dick, 2004). Après environ cinq ans, le taux de gain de poids augmente généralement alors que le taux de croissance en longueur diminue : ces deux taux se stabilisent après la maturité sexuelle; le gain de poids devient encore plus rapide par rapport à la croissance en longueur (Scott et Crossman, 1998). Royer et al. (1968) ont observé que la croissance des esturgeons de la rivière Saskatchewan était généralement plus rapide qu’au Québec et en Ontario, mais plus lente qu’au Wisconsin.

Power et McKinley (1997) ont démontré l’existence d’un gradient latitudinal dans le taux de croissance, c.-à-d. que le poids et la longueur à un âge donné diminuent avec l’augmentation de la latitude, mais cette tendance est inversée si l’on tient compte de la fenêtre thermique (nombre total de degrés-jours > 5 °C, c.‑à‑d. le nombre de jours dans l’année où la température excède 5 °C). Ce phénomène compense en partie le potentiel réduit de croissance chez les populations plus septentrionales et pourrait être d’origine génétique, la sélection naturelle intervenant pour limiter le plus possible la mortalité hivernale associée à la taille (Power et McKinley, 1997).

Fortin et al. (1996) ont étudié les causes des variations de la croissance en longueur et de la condition corporelle d’esturgeons jaunes dans 32 lacs et systèmes riverains couvrant la plus grande partie de l’aire de répartition de l’espèce. La croissance diminue proportionnellement à la température moyenne annuelle de l’air et à la latitude, mais est généralement plus rapide dans la partie ouest de l’aire de répartition. La condition corporelle diminue proportionnellement à la latitude dans l’est, mais demeure relativement stable dans l’ouest.


Survie

La mortalité naturelle des esturgeons jaunes juvéniles ou adultes est mal connue. Wallace (1991) signale que le taux de mortalité annuel total dans le cours inférieur de la rivière Saskatchewan était passé de 4,8 p. 100 aux alentours de 1963 à 18,9 p. 100 en 1980, tandis que le taux de recrutement annuel était de l’ordre de 3,5 p. 100. Adams et al. (2006) ont calculé un taux de mortalité annuel total des esturgeons jaunes du lac à la Pluie de 4,7 p. 100 de 1965 à 1984 chez les individus âgés de 18 à 39 ans. Durant cette période, une pêche commerciale était pratiquée du côté américain du lac, et les récoltes sont passées de 1 007 kg en 1964 à 0 de 1974 à 1978, pour ensuite afficher une moyenne annuelle de 345 kg de 1979 à 1990. La plupart des scientifiques s’entendent sur le fait que le taux de mortalité maximum ne devrait pas dépasser 5 p. 100, puisque le taux de recrutement dans les rares populations autonomes est de l’ordre de 4,7 à 5,4 p. 100 (Sunde, 1961; Priegel, 1973; Priegel et Wirth, 1975; Baker, 1982). D’après les études de marquage qui ont été effectuées, MacDonnell (1998) estime que le taux de mortalité était de 3,5 p. 100 dans la rivière Nelson en 1997 et fait part de ses inquiétudes concernant la viabilité de la récolte intérieure.

Historiquement, on estime que l’espérance de vie typique de l’esturgeon jaune était d’environ 55 ans chez les mâles et de 80 à 150 ans chez les femelles (U.S. Fish and Wildlife Service, 2006). Cependant, chez les populations exploitées, la plupart des esturgeons ayant atteint la maturité sexuelle que l’on peut observer aujourd’hui ont une longueur inférieure à 2 m et un poids inférieur à 36 kg, quoique quelques esturgeons de grande taille et de rares esturgeons de très grande taille sont signalés à l’occasion (Dumont et al., 1987; Scott et Crossman, 1998). L’étude de populations naturelles d’esturgeons jaunes dans l’ouest du Canada (Choudhury et Dick, 1993) et ailleurs (Magnin, 1966) a révélé que les femelles vivent beaucoup plus longtemps que les mâles, les espérances de vie moyennes étant de l’ordre de 55 ans pour les mâles et de 80 ans pour les femelles, même si on signale quelques individus plus âgés. Au cours des 25 dernières années, l’âge et le poids maximaux observés dans les pêcheries commerciales du fleuve Saint-Laurent étaient de 96 ans et de 90 kg.

L’espèce ne présente aucun signe de sénescence reproductive; par exemple, l’esturgeon le plus grand, et peut-être le plus vieux, jamais capturé au Manitoba avait un âge estimé de 150 ans, mesurait 4,6 m, pesait 184,6 kg et était plein de caviar (Stewart et Watkinson, 2004: 46; figure 14).


Figure 14 : Un esturgeon jaune femelle de 184,6 kg mesurant 4,6 m capturé dans la rivière Roseau, Manitoba, en 1903

Figure 14 : Un esturgeon jaune femelle de 184,6 kg mesurant 4,6 m capturé dans la rivière Roseau, Manitoba, en 1903.

On a estimé l’âge de ce poisson à 150 ans, et on rapporte qu’il était plein d’œufs. Photographie originale de George Barraclough, aujourd’hui dans la collection du musée Franklin, Dominion City.

Compte tenu des âges moyens d’atteinte de la maturité sexuelle chez les mâles et les femelles, tel qu’il est décrit précédemment (16,8 ans pour les mâles et 25,8 ans pour les femelles), et d’une espérance de vie moyenne de 55 à 80 ans, la durée de génération moyenne des populations naturelles (l’âge moyen des parents d’une cohorte) serait de l’ordre de 35 à 54 ans. Il est possible que l’âge moyen des individus des populations non exploitées ait été encore plus élevé puisqu’il existe des enregistrements d’individus d’un âge aussi avancé que 150 ans (Scott et Crossman, 1998; Stewart et Watkinson, 2004). Aujourd’hui, cette moyenne serait plutôt de l’ordre de 25 à 50 ans, pour une durée de génération moyenne de l’ordre de 26 à 30 ans (consulter Fortin et al., 1996; Scott et Crossman, 1998). L’âge moyen des individus étudiés par Adams et al. (2006) dans le lac à la Pluie serait de l’ordre de 19 à 24 ans et le plus vieil individu capturé était âgé de 59 ans. Une durée de génération proche de l’âge moyen d’atteinte de la maturité sexuelle est un indicateur de stress.

Plohman et al. (2001a, 2001b) ont comparé des échantillons de plasma d’esturgeons jaunes sauvages capturés à des échantillons de plasma et d’autres tissus d’esturgeons jaunes élevés dans des conditions contrôlées et alimentés par des régimes de qualité nutritive variable. Ces études ont révélé que les régimes peu nutritifs réduisent les taux d’hormone thyroïdienne et qu’ils ralentissent la croissance. Cela suggère que des changements dans l’habitat menant à une modification des conditions environnementales pourraient avoir des effets sur le type et la quantité d’aliments disponibles et, par conséquent, avoir des effets délétères sur la survie des esturgeons.


Physiologie

L’esturgeon jaune s’est adapté à des températures de l’eau variant de près de 0 à 24 °C. Des études en laboratoire ont révélé que les juvéniles et les jeunes adultes continuent à croître à des températures de 4 à 6 °C, et que la croissance se poursuit même lorsque la température fluctue de 8 °C (soit entre 12 et 20 °C), sur des intervalles aussi brefs que 24 heures (Dick et al., 2002). En élevage, les alevins et les larves d’esturgeons jaunes croissent rapidement à des températures pouvant atteindre 25 °C, mais les juvéniles croissent plus rapidement à 22 °C. Cependant, des désordres de la flottaison tendent à se développer (p. ex. les individus flottent et basculent sur le dos) à des températures élevées (≥ 22 °C). Les esturgeons jaunes élevés à des températures variant de 15 à 19 °C ne présentent pas cette anomalie. Le taux de survie optimal a été obtenu entre 14 et 17 °C, tandis que la mortalité apparaît à 20 C (Wang et al., 1985).

Les connaissances traditionnelles des Aînés et l’observation d’esturgeons jaunes se nourrissant en eau peu profonde durant l’été indiquent que l’espèce peut occuper des habitats pauvres en oxygène, du moins lorsqu’elle s’alimente (Dick, données inédites). On rapporte le cas d’esturgeons jaunes ayant survécu plusieurs heures hors de l’eau au fond d’une embarcation (Mackay, comm. pers.).

En laboratoire, les esturgeons jaunes juvéniles ont une croissance normale dans une eau à 12 ppm de sel pendant trois mois et à 18 ppm de sel pendant deux semaines (Dick, données inédites). On a signalé la présence d’esturgeons jaunes dans l’estuaire des rivières Nelson, Gods et Hayes (D. Macdonald, Conservation Manitoba, Thompson, Manitoba, comm. pers.) et ceux-ci pénètrent occasionnellement dans les eaux saumâtres de la baie d’Hudson et du golfe du Saint-Laurent (Page et Burr, 1991; LeBreton et Beamish, 1998).


Déplacements et dispersion

Bien que ses déplacements saisonniers soient mal connus, l’esturgeon jaune se déplace probablement vers des eaux plus profondes lorsque la température s’élève, pour retourner vers des eaux peu profondes lorsque la température baisse en automne. Par ailleurs, les déplacements semblent limités, à l’exception des migrations de frai (Fortin et al., 1993). Scott et Crossman (1998) ont signalé des migrations de frai de plus de 100 km. Cependant, on croit que l’espèce a tendance à revenir au même site de frai année après année, même si quelques individus peuvent aller d’un lac à un autre pour frayer (Swanson et al., 1991; Rusak et Mosindy, 1997). Dans la rivière Moose, les juvéniles et les adultes semblent occuper le même territoire, et on ne relève aucun signe de dispersion des juvéniles (Seyler, 1997a). Des études de radiotélémétrie et de marquage-recapture dans la rivière Weir révèlent que les esturgeons jaunes se rassemblent près des sites de frai à la fin du printemps en fonction de la température de l’eau et du régime hydrologique, puis qu’ils se dispersent dans le système de la rivière Nelson, remontant aussi loin en amont que les barrages et les centrales électriques le permettent (MacDonnell, 1998). Il est possible que les esturgeons jaunes de la rivière Hayes fréquentent également la rivière Weir pour frayer (Barth et MacDonnell, 1999).

À la lumière de leurs recherches menées de 2001 à 2003 dans la rivière Nelson, Barth et Murray (2005) avancent l’hypothèse selon laquelle les esturgeons jaunes (reproducteurs et non reproducteurs) sont attirés, au printemps, vers les secteurs où la vélocité de l’eau est élevée et selon laquelle les individus reproducteurs remontent la rivière vers des frayères potentielles. Certains individus non reproducteurs accompagnent les individus reproducteurs, mais la plupart demeurent généralement en aval. Les esturgeons jaunes se déplacent vers l’aval dans des habitats plus profonds et aux eaux moins vives pour estiver. Des études de relocalisation (Barth et Murray, 2005) laissent entendre que les esturgeons jaunes effectuent des déplacements localisés fréquents (de 1 à 20 km) durant l’été pour se nourrir et qu’ils se déplacent en automne vers des habitats profonds et aux eaux moyennement vives pour hiverner. Cette étude de quatre ans conclut également que la plupart des esturgeons jaunes manifestent de la fidélité à l’égard de leur site; bien qu’ils fassent de fréquents mouvements localisés, ils manifestent une préférence pour certains secteurs (Barth et Ambrose, 2006). Borkholder et al. (2002) et Knights et al. (2002) rapportent des observations similaires.

Dans le système du lac Winnebago, les larves dérivent en aval 9 à 30 jours après l’éclosion (Kempinger, 1988) et des alevins ont été localisés 40 km en aval des frayères (Seyler, 1997a). Dans la rivière des Prairies, la dérive des larves se produit généralement la nuit et dure de 14 à 30 jours, entre la troisième semaine de mai et la troisième semaine de juin (LaHaye et al., 1992; idem, 2004; D’Amours et al., 2001; Fortin et al., 2002; Garceau et Bilodeau, 2004).

Des études de marquage radio et sonar révèlent que l’esturgeon jaune aux premières étapes de son cycle vital n’effectue pas de déplacements aussi importants que ceux signalés chez certains individus de plus grande taille et plus âgés (Mosindy et Rusak, 1991; Swanson et al., 1991; Smith et King, 2005; Benson et al., 2005). Seyler (1997a) a observé que les jeunes esturgeons jaunes se déplacent peu au cours d’une année. Ce phénomène a également été mis en évidence par des études dans le lac Round, un petit lac sur la rivière Pigeon, au Manitoba, où les esturgeons marqués n’ont pas quitté le lac, de même que près du lac Numao sur la rivière Winnipeg (Dick, 2004). Les populations en amont et en aval du lac Sipiwesk, sur la rivière Nelson, ne semblent pas se mélanger, puisque les individus marqués se déplacent peu entre ces deux secteurs (Macdonald, comm. pers.). Rusak et Mosindy (1997) ont observé, dans le lac des Bois, une ségrégation des populations lacustres et riveraines attribuable à des préférences en matière d’initiation des migrations de frai et d’habitats d’hivernage, en l’absence d’obstacles physiques.

Dans la partie québécoise du fleuve Saint-Laurent, des études de marquage-recapture ont révélé que les déplacements sont limités, à l’exception des importantes migrations de frai (Magnin et Beaulieu, 1960; Dumont et al., 1987; Fortin et al., 1993). Dans ce système, les esturgeons jaunes occupent en grand nombre des sites circonscrits, et ce comportement accroît leur vulnérabilité à la pêche et à toute détérioration de ces petits habitats (remplissage, dragage, déversement de produits toxiques, etc.). Certains esturgeons jaunes semblent former des groupes stables; par exemple, à trois occasions au moins, deux individus marqués simultanément ont été recapturés ensemble (Dumont et al., 1987).

La répartition par taille et par âge des juvéniles dans des échantillons expérimentaux (individus majoritairement âgés de 2 à 8 ans) et des sous-adultes dans des échantillons de pêche commerciale donne à penser que, dans la partie québécoise du système hydrographique du fleuve Saint-Laurent, les esturgeons jaunes sont surtout produits dans la partie supérieure du système. Les larves dérivent en aval des grandes frayères de la rivière des Prairies et colonisent graduellement le fleuve en décrivant un gradient aval-amont. La plupart des concentrations de juvéniles se trouvent en aval, entre les eaux douces de l’archipel du lac Saint-Pierre et les eaux saumâtres estuariennes près de l’île d’Orléans (Dumont et al., 2000a). Dans le lac Saint-Louis, les mâles et les femelles sont plus longs, plus lourds et plus âgés et près de la moitié des femelles (45 p. 100) sont en maturation. Dans le secteur de pêche commerciale le plus en aval, les esturgeons jaunes sont plus petits, moins lourds et plus jeunes, et seulement 2,4 p. 100 des femelles sont en maturation. Des valeurs intermédiaires sont mesurées dans deux secteurs de pêche situés entre ces extrêmes (Dumont et al., 1997; Dumont et al., 2006). Ces observations donnent à penser que la plupart des individus d’une population occuperaient un espace plus restreint qu’on ne le croyait auparavant, qu’il existe une certaine ségrégation naturelle des populations en l’absence d’obstacles physiques, et que différents segments du fleuve seraient utilisés à différentes étapes du cycle vital.

On croit généralement que, durant la principale phase de croissance, les esturgeons jaunes adultes et juvéniles fréquentent les eaux peu profondes des lacs et des rivières, soit des profondeurs de 4,6 à 9,2 m (Scott et Crossman, 1998). Cependant, Choudhury et al. (1995) avancent l’hypothèse selon laquelle les juvéniles pourraient demeurer dans les cours d’eau pendant plusieurs années, en particulier dans des systèmes où les adultes migrent sur de grandes distances pour frayer. Par contraste, on ne relève aucun signe de migration dans le lac Round (sur la rivière Pigeon, au Manitoba), et, même si les adultes et les juvéniles occupent les mêmes secteurs du lac, les individus de plus grande taille occupent une plus grande partie du lac (Dick, 2004).


Alimentation et relations interspécifiques

Les larves d’esturgeons jaunes se nourrissent d’invertébrés d’une taille d’environ 400 à 500 μm et consomment des invertébrés de taille croissante à mesure qu’ils grandissent (Dick et al., 2002). Thibodeau (1997) a examiné le contenu de l’intestin de 797 larves (< 20 mm) capturées au filet dérivant dans la rivière des Prairies. Seulement 18 d’entre elles avaient commencé une alimentation exogène, et, de ce nombre, seulement 6 individus avaient des proies dans leur intestin, soit de petites larves de chironomidés et des amphipodes. On ignore presque tout de l’alimentation, de la croissance et de l’habitat des juvéniles de l’année dans le système du fleuve Saint-Laurent en été. Le haut estuaire est le seul endroit où des juvéniles de l’année (de 120 à 180 mm LT de juillet à septembre) ont été capturés en grand nombre pendant l’été et l’automne. Nilo et al. (2006) et Guilbard (2002) ont observé que ceux-ci se nourrissaient principalement d’amphipodes et de larves de chironomidés.

Dans le fleuve Saint-Laurent, l’alimentation des esturgeons jaunes juvéniles est hautement diversifiée et composée d’au moins 75 taxons, dont plus de 50 représentent plus de 5 p. 100 de l’alimentation chez un individu ou un autre. Ce phénomène reflète probablement la grande diversité et la forte densité de la faune benthique de ce système (~ 2 400 g/m2, alors qu’elle est de < 100 g/m2 dans les bassins hydrographiques du nord de l’Ontario [Beamish et al., 1998; Nilo et al., 2006]). Les proies de prédilection sont les amphipodes, les larves d’insectes aquatiques, les mollusques et les oligochètes. L’espèce se nourrit également de poissons et de microcrustacés, mais en bien moindre proportion (Mongeau et al., 1982; Nilo et al., 2006). La composition des proies varie selon l’endroit, la période d’échantillonnage, et la taille du poisson. La composition du régime alimentaire n’est que partiellement fonction de la disponibilité du benthos (mollusques, oligochètes, insectes de larves), ce qui laisse entendre qu’il y aurait une sélection en faveur des proies dérivantes (amphipodes et nymphes d’éphéméroptères). La tendance des esturgeons jaunes juvéniles à se regrouper localement (Dumont et al., 1987; Nilo, 1996) ne peut être entièrement expliquée par leurs habitudes alimentaires, car certaines de leurs proies sont bien réparties dans toutes les zones du fleuve Saint-Laurent. D’autres facteurs affectent certainement la répartition des juvéniles dans le fleuve. Dans le haut estuaire, les esturgeons noirs et les esturgeons jaunes se nourrissent des mêmes proies principales, mais en proportions différentes (Guilbard, 2002). La comparaison de la morphométrie du tube digestif donne à penser que la paroi plus épaisse du gésier de l’esturgeon jaune faciliterait sa capacité à se nourrir de proies dures, tandis que l’intestin plus long et la valvule spirale plus développée de l’esturgeon noir favoriseraient la digestion chimique (Guilbard, 2002). Des moules zébrées (Dreissena polymorpha) ont été trouvées dans le tube digestif d’esturgeons jaunes, mais celles-ci ne sont pas des proies de prédilection (Guilbard, 2002; Nilo et al., 2006).

Les esturgeons jaunes adultes consomment une grande variété d’organismes benthiques (Harkness et Dymond, 1961). La nature des aliments consommés dépend de leur disponibilité saisonnière et spatiale de même que de la composition du benthos en un lieu donné (Harkness et Dymond, 1961; Mosindy et Rusak, 1991). Choudhury et Dick (1993) ont mesuré le pourcentage des différents types de proies dans le régime alimentaire total d’esturgeons jaunes capturés par plusieurs pêcheries commerciales : naïades d’éphéméroptères (de 23 à 67,4 p. 100 des proies ingérées), larves de chironomidés (de 7,7 à 45,4 p. 100), larves de trichoptères (de 1,9 à 9,1 p. 100), gammaridés (de 0 à 18,9 p. 100), Orconectes spp. (de 7,7 à 26,4 p. 100), bivalves (de 7,7 à 13,6 p. 100), hirudinées (de 0 à 11,3 p. 100) et poissons (de 0 à 3,8 p. 100). Dans le lac des Bois, les larves d’éphémères communes et d’écrevisses représentaient près de 70 p. 100 des aliments trouvés dans des esturgeons récoltés par des pêcheries commerciales; des chironomidés, des sphaeriidés et de petits ménés étaient également présents (Mosindy et Rusak, 1991). Des chabots, des épinoches et d’autres espèces de petits poissons démersaux ont été observés dans l’alimentation, et des œufs de poissons peuvent être consommés à l’occasion (Harkness et Dymond, 1961; Mosindy et Rusak, 1991). Choudhury et Dick (1993) ont observé deux esturgeons jaunes aux estomacs complètement distendus et contenant un grand nombre de masses d’œufs de perchaudes (Perca flavescens).

Il n’existe aucune preuve que les esturgeons jaunes adultes ont des prédateurs naturels. Cependant, il est possible qu’ils aient été vulnérables historiquement à l’ours noir (Ursus americanus) pendant le frai par grands groupes en eaux peu profondes. Les pêcheurs commerciaux croyaient que les lamproies parasites (grandes lamproies marines [Petromyzon marinus] et lamproies argentées [Ichthyomyzon unicuspis]) étaient responsables du mauvais état de certains individus, étant donné que des cicatrices de lamproies étaient présentes sur la plupart des poissons adultes dans les Grands Lacs (Harkness et Dymond, 1961) avant les mesures de contrôle des lamproies entreprises dans les années 1950. Aujourd’hui, toutefois, l’incidence de scarification par les lamproies est rare et, dans une étude, aucune cicatrice n’a été observée sur plus de 3 000 individus examinés (L. Mohr, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Owen Sound, Ontario, comm. pers.). Un phénomène similaire a été observé dans les prises commerciales du fleuve Saint-Laurent en 2004. Vladykov (1985) signale un cas où 61 lamproies argentées étaient fixées à un seul esturgeon jaune capturé en 1961 dans le fleuve Saint-Laurent. Le poids total de ces lamproies (120 g) ne représentait qu’une petite fraction du poids de l’esturgeon hôte (16 kg).

C’est au stade de juvénile que l’esturgeon jaune est le plus susceptible d’être chassé par d’autres espèces de poissons. Seyler (1997c) rapporte la présence d’esturgeons jaunes dans l’estomac de dorés jaunes (Sander vitreus) dans la rivière Abitibi, et la prédation de larves d’esturgeons de 2,5 à 5 cm par des perchaudes de 9 à 12 cm et par de grands brochets (Esox lucius) de 15 cm a été relevée dans des études de laboratoire (Dick, données inédites).

On a rapporté des cas de parasitisme d’esturgeons jaunes par un certain nombre de trématodes, acanthocéphales, nématodes et cestodes (Harkness et Dymond, 1961). Choudhury et Dick (1993) ont observé 19 espèces parasites sur des esturgeons jaunes, et Choudhury et al. (1995) ont observé 10 espèces parasites sur des esturgeons jaunes vivant près de la limite sud de l’aire de répartition actuelle de l’espèce (lac Winnebago, Wisconsin). Certains de ces parasites sont communs chez d’autres poissons ayant des habitudes alimentaires et des habitats semblables, tandis que d’autres parasites sont uniquement associés aux esturgeons, ce qui indique une forte relation phylogénétique et une grande spécificité pour l’hôte à l’échelle de la famille. Le Polypodium hydriforme, un parasite cœlentéré, infecte l’ovule mature de l’esturgeon jaune et détruit l’œuf (Dick et al., 1991). Ce parasite a été signalé aux États-Unis, mais n’a été signalé au Canada que dans les rivières à la Pluie, Winnipeg, Nelson et Saskatchewan; toutefois, il est probablement présent dans d’autres régions du Canada (Dick et al., 1991).


Comportement et adaptabilité

Il ne fait aucun doute que l’esturgeon jaune s’adapte difficilement au changement, que celui-ci provienne de la pêche ou de modifications de l’habitat. Les ouvrages de retenue limitent les déplacements des esturgeons jaunes matures de grande taille dans les cours d’eau; cependant, l’incidence de ces obstacles, lorsque l’habitat de frai demeure intact, est inconnue. Des études de marquage de juvéniles et d’adultes indiquent que la plupart des individus ne se déplacent pas sur de grandes distances et que l’intégrité de l’habitat local semble être essentielle à la survie (Dick, 2004). Des études de laboratoire sur les déplacements d’esturgeons jaunes sauvages et d’élevage évoluant au même endroit ont révélé que, sur une période de dix jours, ces deux types d’esturgeons ont fréquenté les mêmes substrats et se sont nourris des mêmes proies naturelles (Dick, 2004). Des esturgeons jaunes ont été élevés avec succès dès l’éclosion et ont été remis en liberté à l’âge d’un an ou plus. Cette méthode a été appliquée avec succès dans la rivière Assiniboine près de Brandon, mais s’est révélée difficile à évaluer dans les rivières Winnipeg et Nelson (Dick, données inédites). Un important glissement de terrain s’est produit aux abords de la rivière Ouareau en mars 1990, touchant l’unique frayère d’esturgeons jaunes de cette rivière. Même si au moins deux tiers du substrat de frai ont été ensevelis et que le régime hydrologique de la rivière a été profondément modifié, la frayère est encore utilisée et aucun des autres sites potentiels de frai ne contient des œufs ou des larves (LaHaye et al., 1990).