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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le esturgeon jaune au Canada – Mise à jour

Taille et tendances des populations

Toute évaluation de la viabilité des populations doit tenir compte non seulement de la taille totale d’une population, mais également de la taille effective de la population (Reiman et Allendorf, 2001). Une population dont la taille effective est trop faible (< 50) s’expose à une détérioration par consanguinité. Une population d’au moins 500 individus matures est considérée comme nécessaire pour conserver une variation génétique lui permettant de s’adapter, en postulant une proportion égale des sexes dans la population et une contribution égale de tous les adultes à la génération suivante. Ces postulats sont importants dans le cas des esturgeons jaunes, puisque, dans bon nombre de populations, la proportion des sexes peut être inégale, tous les individus peuvent ne pas se reproduire chaque année et l’âge de maturité peut varier (Earle, 2002). Cela signifie que la taille effective de la population des unités désignables pourrait être considérablement inférieure à la population totale estimée ou mesurée.

Étant donné que l’estimation de la taille des à partir des données sur les pêches comporte une bonne part d’incertitude et que les risques de disparition sont sérieux et potentiellement irréversibles, il faut faire preuve de prudence. Dans de telles circonstances, il convient d’adopter le 95 p. 100 le plus bas de la limite de confiance comme estimation de la taille de la population sur laquelle l’évaluation du statut sera fondée. Cela correspond aux pratiques recommandées en dynamique des populations dans le domaine des pêches (Richards et Maguire, 1998).


Tendances historiques et géographiques

Il existe plusieurs rapports sur le déclin des populations d’esturgeons jaunes au Canada (Harkness et Dymond, 1961; Houston, 1987; Dick et Choudhury, 1992). On ignore la date exacte du début de l’exploitation commerciale de l’espèce, mais il existe des archives sur la vente de colle de poisson à la Compagnie de la baie d’Hudson à Norway House, Manitoba, qui datent de 1832 à 1892 (MacDonell, 1997; idem, 1998). La récolte commerciale pour la production de caviar a commencé à Sandusky, en Ohio, en 1855 (Harkness et Dymond, 1961). Les eaux canadiennes des Grands Lacs ont été ouvertes à la pêche commerciale à l’esturgeon en 1879 (Prince, 1905). En peu de temps, les populations d’esturgeons jaunes des Grands Lacs et des plans d’eau environnants des deux côtés de la frontière internationale ont été considérablement réduites, au point de ne plus représenter que moins de 1 p. 100 de leur abondance originelle (Hay-Chmielewski et Whelan, 1997). Avec l’expansion de la colonisation européenne et le développement des infrastructures, les prix ont augmenté et les eaux riches en esturgeons du nord-ouest de l’Ontario et du Manitoba ont été ouvertes aux pêcheurs commerciaux. Ces pêcheries se sont effondrées de la même manière que leurs prédécesseurs dans le sud. Lorsque les populations du nord-ouest de l’Ontario et du Manitoba ont commencé à chuter, la pêche commerciale s’est dirigée vers les rivières et les lacs auparavant inexploités (Brousseau, 1987; Houston, 1987; Sopuck, 1987; Patalas, 1988). Partout où l’esturgeon jaune a été pêché, le résultat a été le même, soit un rendement initial relativement élevé suivi d’un déclin précipité atteignant un plancher très bas qui persiste par la suite (Harkness et Dymond, 1961). Ce phénomène n’est pas étonnant compte tenu des caractéristiques du cycle vital de l’espèce, soit une croissance lente et une maturation tardive, et est également typique de l’exploitation de produits ayant une grande valeur commerciale. Les journaux des prises commerciales révèlent que des populations d’esturgeons jaunes ont été gravement décimées ou exterminées dès le début du XXe siècle dans la plus grande partie de l’aire de répartition historique de l’espèce (tableaux 5 et 6). La plupart d’entre elles ne se sont pas rétablies, excepté dans le centre et l’est de l’aire de répartition, où les pêches commerciales et récréatives sont encore pratiquées en Ontario et au Québec (tableaux 3 à 6).

 

Tableau 3 : Récolte totale annuelle (kg) d’esturgeons jaunes au Québec
AnnéeRécolte totale (kg)
1987245 200
1990222 232
1991216 813
1992222 102
1993224 934
1994261 831
1995251 606
1996198 388
1997197 245
1998215 834
1999192 512
2000126 394
2001126 188
2002110 150
200383 042
200481 298
200574 501

Les chiffres de 1987 à 1998 sont des estimations calculées à l’aide d’une formule fondée sur la valeur des exportations. Par exemple, en 1999 l’esturgeon jaune valait 3,49 $/kg.1. Les chiffres des années subséquentes sont fondés sur les déclarations de prises2.

1 Danielle Hébert (ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec) et Laurette Gagnon (Services statistiques, Pêches et Océans Canada.
2 Marcel Bernard (Ministère des ressources naturelles et de la Faune du Québec)

En Ontario, l’esturgeon jaune est encore présent dans 38 des 47 anciens districts administratifs du ministère des Richesses naturelles de l’Ontario (MRNO). Ils sont communs dans 10 d’entre eux, rares dans 28 autres et absents dans 9 districts (Brousseau, 1987). Kerr (2002) dresse une liste des plans d’eau ontariens où la présence de l’esturgeon jaune est confirmée; cependant, l’abondance relative des esturgeons n’y est pas indiquée. L’espèce est signalée dans 13 lacs ou réservoirs et 25 ruisseaux ou rivières dans la région du centre-sud, dans 16 lacs ou réservoirs et 46 ruisseaux ou rivières dans la région nord-est et dans 95 lacs ou réservoirs et 30 ruisseaux ou rivières dans la région nord-ouest (Kerr, 2002 : figure 1). La récolte des pêches commerciales en 2000 s’est élevée à 6 000 kg d’esturgeon jaune (tableau 4), alors que des centaines de milliers de kilogrammes étaient récoltés annuellement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle (Brousseau, 1987; Houston, 1987). Cependant, la plupart des esturgeons récoltés récemment n’appartiennent pas à des populations ayant fait l’objet d’une pêche commerciale dans le passé. La plupart de ces dernières ne se sont jamais rétablies de l’exploitation pratiquée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. La récolte commerciale actuelle se chiffre à moins de 0,1 p. 100 de la récolte de 1895 et a connu un déclin de plus de 80 p. 100 depuis 1964 (Brousseau, 1987). Durant la même période, la pêche récréative a augmenté. Depuis 1984, la récolte récréative dépasse la récolte commerciale (Brousseau, 1987) et elle augmente encore là où les populations sont suffisamment abondantespour la pratique de la pêche à la ligne.

 

Tableau 4 : Récolte commerciale d’esturgeons jaunes (tonnes) en Ontario1
EndroitAnnée
1994199519961997199819992000
Lac Ontario-------
Lac Érié1-1-111
Lac Sainte-Claire       
Lac Huron : bassin principal3344344
Lac Huron : baie Georgienne-------
Lac Huron : chenal du Nord1111211
Est du lac Supérieur-------
Ouest du lac Supérieur-------
Lacs intérieurs du Nord, y compris le lac Nipigon411111-

1 Laurette Gagnon (Services statistiques, Pêches et Océans Canada. Données de l’Ontario Commercial Fisheries Association, Blenheim (Ontario).

 

Tableau 5 : Durée de la pêche et récolte maximale et minimale d’esturgeons jaunes dans les eaux canadiennes
Plan d’eauPremière
année
Dernière
année
MaximumMinimum
kg
kgAnnée
Lac Ontario11879192046 9091882454.5
Lac Érié118791964277 0901887454.5
Lac Érié11879194541 8181879909
Lac Huron118791943379 22718862 727
Lac Supérieur11885190455 0001902454.5
Lac Simcoe21881191513 1821902454.5
Lac des Bois318921930111 4841895454.5
Lac Nipissing41900193075 00019031 400
Lac Winnipeg518851920446 13619003 409
Rivière Nelson61907191011 68219094 091
Lac Sipiwesk61917191868 182191730 909
Lac Sipiwesk61921192966 36419241 818
Lac Sipiwesk61937194613 63619382 636
Lac Sipiwesk61953195914 04519544 318
Cumberland House, Saskatchewan River71900-15 50019282 700
Cumberland House, rivière Saskatchewan7    3 600
Rivière des Outaouais8-190728 84018986 500
Lac Saint-François8-1969 (native)8 70019641 600
Lac Saint- Louis8 1976 (native)39 750197215 360
Fleuve Saint-Laurent9 (Quebec)19202005245 70019955 540

1 Baldwin et al. (1978)
2 McCrimmon et Skobe (1970);
3 Mosindy et Rusak (1991);
4 Brousseau (1987);
5 Harkness (1986);
6 Sopuck (1987);
7 Wallace (1991);
8 Houston (1987);
9 Voir la figure 15.

 

Tableau 6 : Durée de la pêche et récolte combinée maximale et minimale (kg) d’esturgeons jaunes dans les eaux canadiennes et américaines
LacSuperficie du lac (km2)AnnéeMaximumMinimum kg
kgAnnée
Ontario19 550189026 0901920909
Érié125 67018852 357 72719213 636
Huron159 8301885473 1811951@6 818
Michigan157 75018791 745 4541956@455
Supérieur182 0001885108 11819193 636
Sainte-Claire11 2701879495 9091908*16 363
des Bois23 8461895>800 0001926<1 000

Les données sont seulement indiquées pour les années où les deux pays ont pratiqué une pêche commerciale.

@La pêche commerciale de l’esturgeon a été interdite dans les eaux de l’État du Michigan de 1920 à 1950

* Après 1908, on a récolté tout au plus 227 kg d’esturgeon par année dans la partie américaine du lac Sainte-Claire; les prises dans cette partie n’ont donc pas été incluses dans les statistiques sur les récoltes dans ce lac après cette date (c.-à-d. qu’après 1908, seule la récolte canadienne dans le lac Sainte-Claire est indiquée)

1 Baldwin et al.(1978);
2 Mosindy et Rusak (1991)

Les rapports sur les récoltes au Québec dressent un portrait qui diffère de l’historique des populations d’esturgeons jaunes exploitées commercialement ailleurs au Canada, et ce, durant une longue période. Exception faite des années de la Deuxième Guerre mondiale, les prises déclarées à compter de 1920 dépassaient généralement 50 tonnes (pour des rendements de plus de 0,5 kg/ha; figure 15). Durant cette période, les pêches dans certaines parties du Québec n’ont pas suivi le scénario observé dans d’autres régions, c’est-à-dire des rendements initiaux relativement élevés suivis d’un déclin précipité, rapide et prolongé. Cependant, les données sur les récoltes d’avant 1983 dans la partie québécoise du fleuve Saint-Laurent sont réputées inexactes et doivent être considérées comme des minimums (Dumont et al., 1987). Par conséquent, la véritable ampleur de la récolte avant le milieu des années 1980 est inconnue. Fortin et al. (1993) et Dumont et al. (2000) estiment tout de même qu’entre 15 000 et 30 000 esturgeons étaient récoltés annuellement durant les années 1980 et 1990.


Figure 15 : Récolte commerciale déclarée d’esturgeons jaunes dans la partie québécoise du fleuve Saint-Laurent (de 1920 à 2005)

Figure 15 : Récolte commerciale déclarée d’esturgeons jaunes dans la partie québécoise du fleuve Saint-Laurent (de 1920 à 2005).

Données sur la récolte adaptées de Robitaille et al. (1988) et de Marcel Bernard (données inédites). NA = aucune donnée.

Bon nombre des populations d’esturgeons jaunes des unités désignables 6 et 8 occupent également le territoire des États-Unis. Ainsi, ces populations pourraient être touchées par des activités de gestion ou de récolte se déroulant à l’extérieur des eaux canadiennes. Les tendances démographiques dans les eaux canadiennes pourraient donc être influencées par les dynamiques démographiques et les déplacements des esturgeons jaunes dans les eaux américaines adjacentes.


Tendances des populations par unité désignable

Ouest de la baie d’Hudson (UD1)

Skaptason (1926) rapporte des prises d’esturgeons jaunes s’élevant à 46 000 kg/année dans la rivière Churchill au début des années 1920, ainsi que la présence de l’espèce dans les lacs Granville et Indian, dans le cours supérieur de la rivière Churchill. La récolte de 1939 à la fin des années 1960 dans la région de Churchill-Granville-Opachuanoa variait de 100 à 530 kg/année (Lysack, comm. pers.). Cependant, la récolte d’esturgeons jaunes a chuté par la suite et on ne rapporte plus que quelques prises sporadiques dans les années qui ont suivi (1967 et 1968 [13 kg/année], 1976 et 1977 [145 kg/année], et 1986 et 1987 [70 kg/année]), et ce, malgré des efforts soutenus pour capturer des esturgeons jaunes (SERM, 1996). Les données sur les prises donnent à penser que l’abondance apparente des esturgeons a connu un déclin de plus de 98 p. 100 entre les années 1920 et 1939. Les rares esturgeons signalés étaient de très grande taille et probablement très âgés (deux au cours des cinq dernières années dans le cours supérieur de la rivière Churchill à Sandy Bay, Saskatchewan); on croit que cette population est un vestige, mais il n’existe aucune nouvelle information sur cette population (Wallace, comm. pers.).

Des études de marquage-recapture et de dérive des larves menées en 2003 au confluent des rivières Churchill et Little Churchill ont permis d’estimer la population d’esturgeons à 1 812 ± 508 individus adultes (MacLean et Nelson, 2005). Cela pourrait toutefois constituer une surestimation du nombre d’adultes, car l’équation d’estimation à échantillon unique de Petersen (MacLean et Nelson, 2005) utilisée par les auteurs se fondait sur l’hypothèse selon laquelle les individus capturés étaient tous adultes et selon laquelle la population était stable et non exploitée. Or, la population fait l’objet d’une récolte de subsistance par les Cris de la région (nations Cris Tataskweyak, War Lake, Fox Lake et York Factory), lesquels souhaitent pratiquer une pêche durable à des fins domestiques. La quantité de poissons consommés pour la subsistance est inconnue, tout comme la régularité de la pêche de subsistance au cours des dernières décennies. Sur les 366 individus capturés dans le cadre de l’étude, dont la taille variait de 0,4 à 1,4 m (longueur à la fourche) et le poids de 5,7 à 24,7 kg, les individus dont la longueur à la fourche dépassait 0,8 m étaient considérés comme matures et inclus dans l’estimation. Cependant, d’autres études (consulter la section « Biologie ») affirment que bon nombre d’individus de cette taille seraient encore immatures. De plus, les faibles poids et âge moyens donnent à penser qu’il s’agit d’une population ne comptant aucun individu de grande taille et âgé, ce qui est un indicateur de stress et peut-être de surexploitation.

En résumé, l’information historique sur les récoltes révèle un déclin de plus de 90 p. 100 entre les années 1920 et 1940, sans preuve d’un rétablissement appréciable par la suite. La répartition par âge des esturgeons jaunes récoltés pendant les années 2000 est révélatrice d’une population ayant subi une grave surexploitation et ne s’étant pas rétablie. La seule estimation démographique disponible, visant une partie d’un bassin hydrographique de l’unité désignable, compte entre 1 300 et 2 300 adultes, mais elle pourrait constituer une surestimation.

Rivière Saskatchewan (UD2)

Il existe d’anciens rapports de prises d’esturgeons, sans aucun doute A. fulvescens, dans la rivière Saskatchewan-Nord et ses tributaires. Par exemple, Moodie (1965, p. 59) a relevé ceci dans un livre de G.M. Grant : « les hommes de l’expédition Sandford Fleming en 1872 capturaient des esturgeons pouvant peser jusqu’à 10 kg (« 25 livres ») dans la rivière Sturgeon » [traduction] (Nelson et Paetz, 1992). Les esturgeons ne remontent plus ce tributaire, car son niveau d’eau est trop bas pour accueillir une population (J. Nelson, Département de zoologie, Université de l'Alberta, Edmonton, Alberta; comm. pers.).

 

En Alberta, une estimation de la population de la rivière Saskatchewan-Sud menée en 1986 fait état de 510 reproducteurs potentiels (individus de plus de 20 ans). En posant à titre d’hypothèse qu’il y a une proportion égale des sexes et des femelles frayant tous les 4 à 7 ans, on compterait entre 36 et 63 esturgeons femelles en frai chaque année dans la partie albertaine de la rivière Saskatchewan-Sud (Alberta Sustainable Resource Development, 2002). La partie albertaine de la rivière Saskatchewan-Nord compte environ 190 individus matures (Alberta Sustainable Resource Development, 2002). En posant encore une fois à titre d’hypothèse qu’il y a une proportion égale des sexes et des femelles frayant tous les 4 à 7 ans, on compterait probablement moins de 100 femelles matures et seulement 14 à 25 femelles en frai chaque année dans la rivière Saskatchewan-Nord.

Bien que l’abondance historique des populations soit inconnue et que les deux populations aient subi des déclins importants, on relève des indices d’un recrutement positif (Nelson et Paetz, 1992). Cependant, le nombre d’individus en frai demeurant dans chaque sous-population pourrait être inférieur au seuil critique requis pour la viabilité génétique ou démographique (Alberta Sustainable Resource Development, 2002). La rivière Saskatchewan-Nord compte environ 2,5 esturgeons jaunes par kilomètre. À l’été 2002, un exercice de pêche à l’électricité sur une embarcation (4,01 heures) près de Medicine Hat sur la rivière Saskatchewan-Sud a permis de récolter 8 esturgeons jaunes, et 13 autres esturgeons jaunes ont été observés (information sur l’âge et la taille non indiquée), pour un échantillon total de 821 poissons représentant 17 espèces (D. Watkinson, ministère des Pêches et des Océans, Région du Centre et de l’Arctique, Winnipeg, Manitoba; comm. pers.).

Les populations de la rivière Saskatchewan, en amont du barrage E.B. Campbell et jusqu’à la frontière de l’Alberta, sont mal connues. Historiquement, on comptait 111 sites d’occurrence confirmée de l’esturgeon jaune dans le bassin hydrographique de la rivière Saskatchewan : 30 dans la rivière Saskatchewan-Sud, 48 dans la rivière Saskatchewan-Nord, 33 dans la rivière Saskatchewan (Smith, 2003). De récents relevés indiquent que des occurrences d’esturgeons jaunes ne sont aujourd’hui signalées régulièrement que dans 7 sites de la rivière Saskatchewan-Sud, 16 de la rivière Saskatchewan-Nord et 12 de la rivière Saskatchewan, soit une perte de 76 sites (Smith, 2003). L’esturgeon jaune est encore présent dans le lac Tobin et aux fourches de la Saskatchewan (J. Durbin, Saskatchewan Environment, Regina, Saskatchewan; comm. pers.), et les pêcheurs récréatifs rapportent des prises en plusieurs sites le long des 2 rivières, même si la pêche récréative y est interdite depuis 1996 (Smith, 2003). Aucun esturgeon jaune n’a été capturé lors d’un exercice de pêche à l’électricité sur une embarcation (4,01 heures), mené à l’été 2002 en aval de Prince Albert sur la rivière Saskatchewan-Nord (Watkinson, comm. pers.). La pêche à l’électricité sur une embarcation dans les rivières de grande taille, profondes et turbides, pourrait ne pas constituer une méthode efficace pour capturer des esturgeons jaunes (Golder, 1999). Cependant, cette méthode a été utilisée avec succès pour capturer des esturgeons jaunes dans des eaux peu profondes et moins turbides comme celles du site ayant fait l’objet de l’étude de 2002. En outre, selon Kempinger (1996), il s’agit de la méthode la plus efficace pour échantillonner des juvéniles de l’année.

En 1885, le poids type des individus capturés dans la rivière Saskatchewan était de l’ordre de 5 à 30 kg (Houston, 1987). Les données sur la pêche récréative des années 1990 indiquent que le poids type des individus capturés oscille aujourd’hui entre 0,1 et 14 kg, même si des individus de 30 kg et plus sont encore pêchés à l’occasion (Smith, 2003). L’échantillonnage au filet indique également que la taille moyenne des esturgeons est largement inférieure à celle que l’on observait plus tôt au XXe siècle (Smith, 2003).

Skaptason (1926) mentionne un quota correspondant à près de 30 000 kg pour l’esturgeon jaune dans la rivière Saskatchewan (du lac Cumberland vers l’amont jusqu’au lac Winnipeg, à Grand Rapids), mais la taille totale de la population n’avait pas été estimée. En 1960, avant la construction du barrage E.B. Campbell, on estimait qu’environ 10 000 à 16 000 esturgeons jaunes de 8,2 kg et plus étaient présents dans la région de Cumberland (Wallace, 1991). En 2001, on estimait qu’il restait moins de 1 300 esturgeons de 8,2 kg et plus dans la rivière Saskatchewan entre le barrage E.B. Campbell en Saskatchewan et The Pas au Manitoba, y compris dans le delta à la hauteur du lac Cedar (Smith, 2003; R. Wallace, Saskatchewan Environment, Saskatoon, Saskatchewan; comm. pers.; Lysack, données inédites). Cette population a donc chuté de plus de 80 p. 100 en 40 ans, et d’encore plus en 80 ans. Les estimations de marquage-recapture indiquent que les populations vestiges d’esturgeons jaunes de la rivière en Saskatchewan, entre Cumberland House, au Saskatchewan, et le lac Cedar, Manitoba, pourraient avoir subi un déclin de 50 p. 100 depuis 1998 (Lysack, comm. pers.; Smith, 2003).

Findlay et al. (1995) et Findlay (1995) rapportent que le déclin à Cumberland House est devenu détectable durant les années 1980 et que la capture par unité d’effort (CPUE) avait diminué de 88 p. 100 entre 1982 et 1993. Un déclin semblable a débuté au milieu des années 1970 à The Pas, Manitoba, et on relevait dix ans plus tard une baisse de 93 p. 100 de la CPUE et de la récolte (Findlay, 1995). Lors d’une étude menée dans le cours inférieur de la rivière Saskatchewan entre The Pas et Cumberland House en 2000 (Bretecher et MacDonell, 2001), seulement trois esturgeons jaunes ont été capturés, pour une CPUE de 0,002 (esturgeon/verge/jour), soit une CPUE semblable à celle signalée par Wallace et Leroux (1999), mais de beaucoup inférieure à la CPUE pour les segments albertains de la rivière Saskatchewan (0,029) ou la CPUE des rivières de l’Ontario (0,011) (Seylor, 1997a; idem, 1997b). L’analyse de la répartition par âge et par sexe de la récolte de Cumberland House révèle un changement dans la composition par taille et par âge des captures effectuées entre 1954 et 1965 (période correspondant à la construction du barrage E.B. Campbell), c'est-à-dire une tendance vers des individus de plus petite taille et plus jeunes qui s’est manifestée jusque dans les années 1990 (Wallace, 1991). En se fondant sur un indice des gonades, Dick (données inédites) a découvert que 97 p. 100 des esturgeons jaunes récoltés par la dernière pêcherie commerciale à l’esturgeon de Cumberland House étaient des individus immatures ou juvéniles.

L’enquête sur la pêche de l’esturgeon jaune menée à Cumberland House et The Pas durant les étés de 2000 et 2001 (North/South Consultants, 2002) a révélé l’existence d’une variété de facteurs de stress pour l’espèce, notamment la présence de 30 groupes de pêcheurs récréatifs, 27 groupes de pêcheurs à des fins domestiques, 1 groupe de pêcheurs commerciaux et 2 groupes participant à un tournoi de pêche (tous les groupes étaient accompagnés d’au moins un représentant des Premières nations). La récolte annuelle est estimée à 319 esturgeons pour 2001 et 2002, soit une CPUE de 0,0004/pêcheur/heure. Cette récolte représente un taux d’exploitation d’environ 12,3 p. 100, ce qui n’est pas viable (North/South Consultants, 2002). En outre, le taux d’exploitation pourrait être sous-estimé car la méthodologie de l’enquête ne tenait pas compte de toutes les prises à des fins domestiques et de subsistance. Celles-ci ne sont pas rapportées systématiquement, mais elles pourraient avoir une ampleur qui compromettrait la viabilité de la population d’esturgeons jaunes de la rivière Saskatchewan (Brectecher et MacDonell, 2001).

En résumé, toutes les évaluations de la situation de la population de cette unité désignable indiquent un déclin majeur à partir des années 1920 jusqu’aux années 1960 et 1970, mais ce déclin est difficile à quantifier. Depuis les années 1970, le déclin se poursuit et pourrait avoir atteint jusqu’à 80 p. 100 d’après les estimations des populations de cette unité désignable. Les estimations actuelles de la densité provenant d’une diversité de sources sont généralement très faibles, et les estimations du nombre de femelles reproductrices dans divers embranchements de la rivière ne dépassent pas quelques douzaines d’individus en frai annuellement. Toutes les données sur la répartition par âge et par taille dans cette unité désignable indiquent invariablement que la population a souffert d’une exploitation intensive et de perturbations de son habitat pendant une longue période, même si les populations connaissent encore un certain recrutement.

Rivière Nelson (UD3)

Les esturgeons jaunes occupent la rivière Nelson du lac Winnipeg à la baie d’Hudson. Les pêcheries commerciales établies en 1907 ont déclenché un cycle d’exploitation suivi d’un déclin et d’une fermeture de la pêche. La pêche a été ouverte puis fermée pour des périodes de quatre à neuf ans à au moins trois reprises de 1932 à 1970. En 1991, on a finalement conclu que la pêche commerciale pratiquée dans la rivière Nelson n’était pas durable, et les dernières pêcheries commerciales ont été fermées. Des pêcheries locales à des fins domestiques demeurent toutefois encore ouvertes (MacDonnell, 1995). Macdonald (1998) fournit des données sur les populations et les récoltes dans le cours supérieur de la rivière Nelson.

La population d’esturgeons jaunes de la région du lac Sipiwesk, dans le bassin de la rivière Nelson, était estimée à 1 200 adultes en 2000, avec une proportion élevée de mâles (Macdonald, comm. pers.). Dans le passé, la plus grande partie de la récolte commerciale de la rivière Nelson provenait de cette région (Sopuck, 1987). Si l’on compare ces données à la première estimation de la population de 12 000 esturgeons jaunes par Sunde (1961), ou même à des estimations corrigées de 6 000 esturgeons pour 1987 (Sopuck, 1987), la population aurait chuté de 80 à 90 p. 100 de 1987 à 2000 (Macdonald, comm. pers.), et de plus de 90 p. 100 depuis 1960. La population actuelle pourrait être encore moins abondante, puisqu’un grand nombre d’esturgeons jaunes ont été récoltés dans le lac Sipiwesk durant l’été 2000. Choudhury et Dick (1993), à l’aide d’un indice des gonades, ont découvert que 87 p. 100 des esturgeons jaunes récoltés par la dernière pêcherie commerciale dans le lac Sipiwesk étaient des individus immatures ou juvéniles.

L’édification d’ouvrages de retenue sur la rivière Nelson pour la production hydroélectrique a isolé les esturgeons dans une série de réservoirs, et cette fragmentation pourrait constituer l’un des principaux facteurs limitatifs pour l’esturgeon dans le système hydrographique de la rivière Nelson (Horne et Baker, 1993).

Environ 500 individus ont été signalés dans la zone située sous le barrage Limestone de la rivière Nelson en 1998, mais une telle concentration d’esturgeons jaunes pourrait être atypique. Cette grande concentration pourrait être associée à des changements de débit sous le barrage Limestone, étant donné que le débit diminue la nuit et durant les fins de semaine avec la baisse de la demande d’électricité, ou pourrait être due aux grandes fluctuations naturelles du débit de la rivière Weir (Macdonald, comm. pers.). Cependant, le segment de rivière sous le barrage constitue le plus long segment (100 km) d’eau libre de la rivière, et les esturgeons jaunes de ce segment représentent peut-être la dernière vraie population riveraine de la rivière Nelson (MacDonnell, 1995). Les populations des lacs Cross et Playgreen ont probablement disparu (ministère des Ressources naturelles du Manitoba, 1994).

Les études menées durant les années 1990 dans le cours inférieur de la rivière Nelson, à la rivière Weir, un tributaire de la rivière Nelson en aval du barrage et des rapides Limestone abritant la seule frayère connue dans le cours inférieur de la rivière Nelson (MacDonnell, 1997), indiquent que l’esturgeon jaune occupe encore la région et que des individus de la rivière Hayes pourraient également utiliser cette frayère (Barth et MacDonnell, 1999). Les prises varient d’une année à l’autre, d’un minimum de 26 (15 adultes) en 1994 (MacDonnell, 1995), à un maximum de 355 (215 adultes) en 1996 (MacDonnell, 1997). Les individus immatures représentent environ 30 à 40 p. 100 de la récolte, sauf en 1998 où ils ne comptaient que pour 9,5 p. 100 des 232 individus capturés (Macdonnell, 1995; idem, 1997; idem, 1998; Barth et MacDonnell, 1999). Un petit nombre d’œufs (672 en 1997 et 82 en 1998) et de larves (moins de 100 par année) ont été récoltés lors d’une étude sur la dérive des larves. La variation annuelle de la récolte est probablement liée à la périodicité du frai. L’individu capturé ayant la plus grande taille mesurait 1,6 m de longueur, pesait 30 kg et était âgé de 43 ans. Sur l’ensemble de l’étude, la longueur et le poids du plus grand individu capturé chaque année variaient de 1,4 à 1,6 m et de 17,3 à 30 kg (MacDonnell, 1995; idem, 1997; idem, 1998; Barth et MacDonnell, 1999). L’absence d’individus âgés et de grande taille et la faible abondance de larves sont des indicateurs d’une population subissant un stress et ayant un faible taux de recrutement.

En 1990, plusieurs groupes de cinq ou six esturgeons en frai ont été observés dans la rivière Landing, un tributaire de la rivière Nelson. À titre comparatif, on rapportait des centaines d’esturgeons jaunes en frai au même endroit il y a plusieurs décennies (Macdonald, comm. pers.).

Au total, 69 esturgeons jaunes ont été capturés et marqués dans la région du lac Gull (entre les lacs Split et Stevens, nord du Manitoba), dans le cadre d’un programme intensif de surveillance, en 1998. De plus, 350 individus ont été marqués lors d’une série d’études menées dans la région du lac Gull entre 2001 et 2004, dans le cadre d’un programme d’évaluation des impacts environnementaux et de surveillance aquatique lié à un projet de développement d’une station hydroélectrique à Gull Rapids sur la rivière Nelson (partie amont du lac Stevens). Des pêches printanières au filet maillant entre 2001 et 2004 ont produit des récoltes annuelles de 139 (2001) à 335 (2003) esturgeons jaunes (Barth et Mochnacz, 2004; Barth, 2005; Barth et Murray, 2005; Barth et Ambrose, 2006). Le plus grand esturgeon jaune qui ait été capturé mesurait 1,54 m et pesait 54 kg. Ce poisson était probablement âgé de plus de 40 ans. Les 338 individus inventoriés en 2004 avaient une longueur variant de 0,9 à 1,5 m et un poids variant de 5,4 à 31,3 kg. Un exercice de pêche au filet maillant mené au printemps en 2003 et en 2005 a révélé qu’environ 18 ou 19 p. 100 des individus ont été capturés pendant ou après le frai (Barth et Ambrose, 2006), et qu’environ 80 p. 100 étaient immatures ou non reproducteurs. Peu de larves ont été capturées lors de relevés sur les larves, et l’échantillonnage automnal au filet n’a mené qu’à la capture de 3 esturgeons jaunes en 700 heures d’effort de pêche (Barth, 2005). Comme l’ont conclu les études menées dans la rivière Weir, la démographie de la population est indicatrice d’une population subissant un stress et ayant un faible recrutement.

En résumé, les données historiques sur la récolte commerciale sont indicatrices d’un déclin important, mais non quantifié de l’abondance de l’espèce dans cette unité désignable depuis le premier quart du XXe siècle. Pour la période où des estimations de la population existent, les estimations pour la plus grande partie de cette unité désignable indiquent un déclin de 80 à 90 p. 100 à compter du début des années 1960 jusqu’à la fin des années 1990, et le déclin s’est poursuivi par la suite. Les barrages érigés dans le système riverain ont fragmenté la population en segments très isolés, et certains semblent avoir complètement disparu. Tous les fragments qui ont été étudiés comptent un faible nombre d’individus en frai annuellement, peu d’œufs et de larves, une faible proportion d’esturgeons matures dans les échantillons et une taille maximum peu élevée chez les individus matures capturés.

Rivière Rouge, rivière Assiniboine et lac Winnipeg (UD4)

Le lac Winnipeg a déjà accueilli des pêches commerciales d’esturgeons jaunes de grande envergure (tableau 5). La plus grande récolte annuelle d’esturgeons jaunes, soit 446 136 kg, remonte à 1900. Les poissons du lac Winnipeg font l’objet d’un échantillonnage intensif depuis le début des années 1970, à l’aide de filets maillants dont les mailles ont une taille qui varie de 7,5 cm à 12,5 cm. Entre le début des années 1970 et le début des années 1980, des échantillons ont été pris deux fois par année dans 30 stations d’échantillonnage. Depuis le début des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, l’échantillonnage se poursuit dans quatre sites du bassin nord et quatre sites du bassin sud du lac Winnipeg, où des filets d’échantillonnage sont déployés conjointement avec la pêche commerciale visant d’autres espèces. Aucun esturgeon jaune n’a été capturé dans le cadre de ces relevés (K. Campbell, Conservation Manitoba, Gimli, Manitoba; comm. pers.) et, au cours des 28 dernières années, seulement trois esturgeons jaunes ont été observés dans le lac Winnipeg, deux pesant moins de 2 kg et un pesant environ 15 kg (Campbell, comm. pers.).

On sait peu de choses sur les populations d’esturgeons jaunes de la rivière Assiniboine, si ce n’est qu’elles ont pratiquement disparu. Il n’existe aucun signe de la présence d’une population s’y reproduisant naturellement. Conservation Manitoba et la Brandon Wildlife Association ont procédé à l’ensemencement d’esturgeons jaunes dans la rivière Assiniboine de 1996 à 2002 dans le but d’évaluer la survie des alevins (4 000 ensemencés) et des juvéniles (4 156 ensemencés) produits dans le cadre du programme d’élevage d’esturgeons jaunes de Conservation Manitoba. Un échantillonnage exhaustif par pêche à l’électricité (de 1995 à 2002) entre la rivière Rouge et la ville de Brandon n’a détecté aucun esturgeon, quoique le segment de la région de Brandon n’ait été échantillonné qu’une seule fois. La plupart des exercices de pêche à l’électricité ont été menés plus en amont, près de la traversée de la route 34 ainsi qu’entre Portage la Prairie et Winnipeg. Des échantillonnages supplémentaires ont été effectués en amont de Brandon, près de la confluence de la rivière Qu’Appelle (Franzin, comm. pers.). Entre 1998 et 2002, les pêcheurs récréatifs ont rapporté la prise de plus de 280 esturgeons jaunes (longueurs : de 20 à 100 cm) dans un segment de 20 km de la rivière Assiniboine entre Brandon et la rivière Little Souris (S. Matowski, Conservation  Manitoba, Winnipeg, Manitoba; comm. pers.), mais il n’a pas été déterminé si ces individus provenaient de la reproduction naturelle ou de l’ensemencement. Des esturgeons jaunes ont également été ensemencés dans la rivière Assiniboine en amont de Winnipeg en 1997 (Dick, données inédites). Les esturgeons jaunes sont demeurés à proximité du site d’ensemencement en raison de la froideur de l’eau pendant l’automne de cette année-là, mais une pêche à l’électricité sur une embarcation effectuée en 1998 n’a pas permis de capturer un seul individu dans la rivière, depuis son embouchure jusqu’à quelques kilomètres en amont du site d’ensemencement. Un seul de ces esturgeons jaunes marqués a été recapturé, à l’embouchure de la rivière Rouge (Dick, données inédites). Il n’existe aucun signe de la présence d’une population reproductrice dans la rivière Assiniboine.

Des journaux locaux ont rapporté la prise de deux esturgeons jaunes par des pêcheurs récréatifs dans la rivière Rouge en aval du barrage St. Andrew’s à Lockport au cours des dernières années (Lysack, comm. pers.). Le premier de ces deux poissons a été pris dans la rivière Rouge en 1996 et mesurait 199 cm, un record pour la pêche à la ligne au Manitoba. Le deuxième individu, capturé un peu plus tard, avait une longueur qui différait par moins de 5 cm de celle du premier, et il pourrait s’agir du même individu puisque, dans cette pêche, les individus pris étaient remis à l’eau. Compte tenu de leur taille, ces individus étaient probablement nés avant la construction du barrage à Lockport. Entre 1975 et 2002, quelques prises d’esturgeons jaunes seulement ont été rapportées pour 8,1 millions d’heures de pêche à la ligne sur la rivière Rouge entre Lockport et le ruisseau Netley (Lysack, 1986; Dick et Lysack, données inédites). Aucun esturgeon n’a été pris dans la rivière Rouge entre le lac Winnipeg et la frontière américaine dans le cadre de trois relevés, par pêche à l’électricité sur une embarcation, menés à l’automne 2002, ainsi qu’au printemps et à l’été 2003 (Watkinson, comm. pers.).

Depuis 1997, le Department of Natural Resources du Minnesota et la réserve indienne White Earth ensemencent des esturgeons jaunes dans les eaux américaines du bassin de la rivière Rouge (Aadland et al., 2005). À ce jour, 375 adultes, 3 482 juvéniles d’un an et 18 000 juvéniles (en 2002) ont été ensemencés dans le cadre d’un programme de réintroduction s’échelonnant sur 20 ans; à terme, 34 000 juvéniles et 600 000 alevins seront relâchés annuellement (MN DNR, 2002, cité dans Aadland et al., 2005). Ces poissons proviennent de la population de la rivière à la Pluie, qui, selon MacDonnell (comm. pers.), pourrait s’être croisée avec des populations de la rivière Winnipeg. Cela est aujourd’hui peu probable, compte tenu de la difficulté d’atteindre l’amont à cause des obstacles naturels et anthropiques près de l’embouchure de la rivière qui interdisent l’accès vers l’amont (consulter la section « Unités désignables » et la figure 8). Seulement deux esturgeons jaunes ont été capturés dans le cadre d’une étude des déplacements des poissons menée en 2005 aux barrières de contrôle de l’entrée du canal évacuateur de la ville de Winnipeg (Graveline et MacDonnell 2005). L’espèce est également présente dansles rivières Pigeon, Bloodvein, Poplar et Berens, lesquelles se jettent dans la partie est du lac Winnipeg, et fait l’objet d’une récolte par les collectivités autochtones. Cependant, il n’existe presque aucune donnée sur les populations de ces rivières. D’après des études de marquage-recapture, la population d’esturgeons du lac Round, sur la rivière Pigeon, aurait compté de 800 à 1 000 individus, avec très peu (< 100) de femelles reproductrices (Dick, 2004). De récentes études de télémétrie ont été menées sur la population de la partie ontarienne de la rivière Berens. Il n’existe aucune information sur la situation de cette population, mais on croit qu’elle a subi un déclin en raison de la pêche commerciale qui y a été pratiquée durant les années 1950 (M. Schillemore, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Red Lake, Ontario, comm. pers.). Cette population n’est pas exploitée actuellement.

En résumé, le lac Winnipeg accueillait probablement de très grandes populations d’esturgeons jaunes autrefois, mais celles-ci ont été décimées par l’exploitation commerciale au cours des premières décennies du XXe siècle. On ignore la taille historique des populations des rivières dans cette unité désignable, mais toutes ont indubitablement connu un déclin. Aucune preuve concluante de la présence de populations naturellement reproductrices dans les principaux bassins hydrographiques de la rivière Assiniboine ou de la rivière Rouge n’a été recueillie au cours des dernières années, bien que l’on rapporte quelques prises à la pêche à la ligne chaque année. Quelques rivières mineures se jetant dans le lac Winnipeg abritent encore des esturgeons jaunes, mais le peu de données disponibles donne à penser que le nombre de femelles reproductrices est vraisemblablement inférieur à 100 par année dans l’une ou l’autre de ces rivières. On ensemence l’esturgeon jaune dans les principales rivières de cette unité désignable depuis 1996, mais les taux de survie semblent faibles, et il faudrait attendre au moins une décennie, voire deux, avant que les individus ensemencés dans ces rivières, en admettant qu’ils survivent, puissent établir des populations reproductrices.

Rivière Winnipeg et rivière English (UD5)

De grandes pêcheries commerciales à l’esturgeon jaune existaient autrefois sur la rivière Winnipeg, et les récoltes dépassaient 35 000 kg durant les années 1930. Déjà en 1947, la récolte annuelle était de moins de 2 000 kg, et la pêcherie était non durable du point de vue économique. La pêche a été rouverte après un arrêt de neuf ans, et, en 1956, la récolte était de l’ordre de 12 000 kg, pour augmenter légèrement en 1957, et enfin diminuer jusqu’à environ 5 000 kg en 1959, année où la pêche a été de nouveau interdite (Harris et al., 2000; Lysack, données inédites). La pêche a été rouverte en 1960, la récolte a continué à diminuer, et la pêche a été interdite en 1970 à cause d’une contamination au mercure (Harris et al., 2000). Depuis les années 1970, seulement quelques individus (environ cinq par année) sont capturés de façon accessoire par des pêcheries visant d’autres espèces (Harris et al., 2000). Aujourd’hui, l’espèce a de fait disparu d’une grande région historique de frai et de croissance en aval du barrage Seven Sisters sur la rivière Winnipeg (H. Letander, Aîné de la Première nation Sagkeeng, comm. pers.), ainsi qu’en amont de Scott Rapids, où quelques individus seulement ont été signalés depuis les années 1990. Deux individus ont été capturés en deux semaines de pêche en amont de Scott Rapids (Lysack, données inédites) et 40 juvéniles et sous-adultes ont été pris lors d’échantillonnages supplémentaires à la fin des années 1990 (Dick, données inédites). En juin 2000, deux échantillonnages de nuit au filet maillant, installés en aval du barrage Seven Sisters sur la rivière Winnipeg, ont mené à la capture d’un seul esturgeon juvénile.

Des études de marquage-recapture ont permis de calculer une estimation moyenne de 2 352 esturgeons dans la rivière Winnipeg entre Seven Sisters et Pointe du Bois à la fin des années 1990 (Guimon et Coucherne c. Sa Majesté, 2001; Lysack, données inédites), tandis que la capture par unité d’effort présentait une tendance à la baisse (figure 16). Les études de marquage-recapture ont révélé que 72 p. 100 des individus capturés et relâchés avaient un âge inférieur à l’âge moyen à maturité, que l’on présume être égal à celui de la population de la rivière Nelson, c'est-à-dire 27 ans (Lysack, données inédites). Selon cette estimation, il y aurait 660 individus matures, quoique, compte tenu du cycle vital de l’esturgeon jaune, seulement une partie de ceux-ci se reproduiraient annuellement. En outre, le chiffre de 2 352 individus pourrait être une surestimation, étant donné que les résultats de marquage-recapture étaient biaisés certaines années (en particulier durant les deux dernières années de l’étude) par la prise d’individus marqués et non marqués par les braconniers. Un troisième indice démontrant le déclin de cette population est la CPUE calculée pour la population de Nutimik-Numano (figure 16), qui a diminué de 54,9 p. 100 entre 1983 et 1999.


Figure 16 : Variation temporelle de la capture par unité d’effort (CPUE) dans la population de Nutimik-Numao

Figure 16 : Variation temporelle de la capture par unité d’effort (CPUE) dans la population de Nutimik-Numao.

La ligne supérieure indique la CPUE de 1983 à 1988; la ligne inférieure indique la CPUE de 1989 à 2004. La variation de la CPUE offre une méthode de calcul de l’indice de variation temporelle de la taille de la population. La population de Nutimik-Numao décroît dans le temps. Entre 1983 et 1988, des filets de 9 et de 12 pouces ont été utilisés. Un filet maillant de 5,5 pouces a été ajouté aux filets maillants de 9 et 12 pouces en 1989. Depuis 1989, la CPUE a diminué de 7,84 individus par filet par nuit, ce qui représente une diminution de 54,9 p. 100.

Il n’existe aucune occurrence connue de l’esturgeon jaune dans la rivière Black Sturgeon (Harris et al., 2000).

La population d’esturgeons jaunes de la rivière English qui, comme la population de la rivière Winnipeg, est fragmentée par des chutes, des rapides et des barrages, est mal connue. Aucun individu n’a été signalé dans le cours supérieur de la rivière par le ministère des Richesses naturelles de l’Ontario ni par les peuples autochtones de la région (Lesley Barnes, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Red Lake, Ontario, comm. pers.). Il semble que les peuples autochtones, et peut-être des pêcheurs à la ligne et des braconniers, prennent à l’occasion des esturgeons jaunes dans le cours inférieur de la rivière, mais l’espèce est assez rare à cet endroit (Bruce Ranta, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Kenora, Ontario, comm. pers.). Aucun esturgeon jaune n’a été capturé dans le cadre d’échantillonnages au filet menés en 1998 et en 1999 dans le segment de la rivière entre les lacs Ball et Separation (McAughey, comm. pers.).

En résumé, les populations étaient suffisamment abondantes pour produire des récoltes commerciales de plus de 35 000 kg durant les années 1930, mais cette récolte était non durable et les populations n’ont pas été capables de supporter une récolte trois fois moindre durant les années 1950. Même si la pêche commerciale est interdite depuis les années 1970, l’esturgeon jaune demeure peu commun ou rare dans des sites qui, historiquement, étaient de grandes frayères. En outre, il est rare que l’on pêche des esturgeons jaunes à la ligne ou pour la subsistance. Il n’existe qu’une seule estimation par marquage-recapture d’une partie importante de la population de cette unité désignable, et celle-ci donne à penser qu’il est peu probable que la population mature dépasse 660 individus, dont moins de la moitié sont des femelles, qui ne se reproduisent pas toutes chaque année.

Lac des Bois et rivière à la Pluie (UD6)

Vers la fin du XIXe siècle, le lac des Bois était réputé le plus grand étang à esturgeons du monde. Néanmoins, dès 1915, la récolte commerciale est passée d’une moyenne annuelle de 225 000 kg à 1 000 kg (Macins, 1972:1). La population de la rivière à la Pluie et du lac des Bois a connu un certain rétablissement depuis 1970, principalement grâce à l’amélioration de la qualité de l’eau (Mosindy et Rusak, 1991). Le dernier permis de pêche commerciale, détenu par une Première nation, n’est pas utilisé en vertu d’un moratoire volontaire adopté à la suite du rachat par le gouvernement des permis non autochtones en 1995. Les pêcheries récréatives et de subsistance représentent actuellement une récolte annuelle d’environ 5 500 kg (T. Mosindy, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Kenora, Ontario, comm. pers.). La taille de la population d’adultes et de sous-adultes de plus de 1 m de longueur était estimée à 15 000 individus en 1990 (Mosindy et Rusak, 1991) et à plus de 50 000 individus en 2004 (Stewig, 2005; Mosindy, comm. pers.). Avec un poids moyen de 5 kg pour les individus mesurant environ 1 m, la récolte représente environ 1 100 esturgeons, soit une mortalité par la pêche d’environ 2 p. 100, ce qui semble durable.

En ce qui concerne le lac à la Pluie, des données scientifiques et d’évaluation des populations ne sont disponibles que pour le bras sud (une population partagée avec le Minnesota). On croit que la population se rétablit (D. McLeod, MRNO, Fort Frances, Ontario, comm. pers.). Il est possible que la population s’accroisse, mais une structure par âge normale n’a pas encore été rétablie (bien que les estimations de la composition par âge puissent avoir été biaisées par l’équipement d’échantillonnage), et le recrutement demeure variable. Cette population se croise avec la population du cours inférieur de la rivière Seine, et le niveau d’isolement de ses différentes composantes reproductrices est inconnu. Les deux autres bassins du lac (bras nord et baie Redgut) n’ont pas été étudiés.

Dans la rivière Seine, la population en aval du barrage de Sturgeon Falls (Crilly) est probablement distincte de la population en amont du barrage par la présence d’un obstacle à la migration. Une modeste évaluation de la population du cours inférieur de la rivière Seine menée de 1993 à 1995 donne à penser que la population était en mauvais état, présentant une faible abondance, un faible âge moyen et un petit nombre d’individus âgés (McLeod, 1999). Cette population fait l’objet d’une récolte de subsistance, mais le taux d’exploitation est inconnu. La population du cours supérieur de la rivière Seine n’a pas été évaluée, mais son abondance est vraisemblablement peu élevée.

La population d’esturgeons jaunes du réservoir Namakan (comprenant le lac Namakan, le lac Sand Point, le lac Little Vermilion, les lacs Crane et Kabetogama au Minnesota et la rivière Loon) a été peu étudiée, même si une pêcherie commerciale y était active jusqu’en 2001 (Mcleod, comm. pers.). Des individus adultes sont capturés annuellement pendant l’échantillonnage au filet du doré jaune effectué en automne. Les observations des pêcheurs commerciaux semblent indiquer que la population y est plus en santé que celle du lac à la Pluie (forte abondance et bonne structure par âge, bon recrutement d’individus plus jeunes). Les rares évaluations effectuées portent à conclure que cette population est en croissance et se rétablit encore. Les esturgeons jaunes de la rivière Namakan (y compris les lacs Little Eva, Bill et Three Mile) pourraient être génétiquement apparentés aux esturgeons jaunes du réservoir Namakan. Il est probable que ces deux groupes se croisent, mais il est possible qu’il existe des populations reproductrices isolées plus en amont. La situation des populations est inconnue, mais de rares échantillonnages au filet menés dans le cours inférieur de la rivière à l’automne 2005 ont produit des taux de capture d’adultes élevés, mais aucune capture de juvéniles.

Les populations d’esturgeons jaunes du lac Little Turtle (y compris les rivières Big et Little Turtle), du lac La Croix et du lac Loon n’ont pas été évaluées, et leur situation est inconnue. Dans le parc provincial Quetico, on trouve des populations d’esturgeons jaunes dans le lac Sturgeon, le lac Russell, le lac Tanner et la rivière Maligne. La situation de ces populations est inconnue, mais des esturgeons jaunes sont régulièrement observés dans ces eaux (B. Jackson, MRNO, Atikokan, Ontario, comm. pers.).

En résumé, les populations d’esturgeons jaunes de cette unité désignable ont connu un déclin en raison de la pêche commerciale au XIXe siècle, mais plusieurs populations se sont considérablement rétablies, en particulier au cours des dernières décennies. On ne dispose d’aucune estimation de la population totale, mais des estimations de la population de la rivière à la Pluie et du lac à la Pluie dépassent 50 000 individus de plus de 1 m de longueur, et les taux d’exploitation semblent durables. Certaines populations présentent encore une composition par âge biaisée en faveur des individus plus jeunes, mais, dans la plupart des populations estimées, la proportion d’individus matures est soit stable, soit en croissance.

Sud de la baie d’Hudson et de la baie James (UD7)

Cette écozone couvre des parties du nord-est du Manitoba, du nord de l’Ontario et du nord du Québec. On trouve des esturgeons jaunes en de nombreux endroits dans la plupart des principaux systèmes riverains de cette région. Il existe des populations d’esturgeons relativement inexploitées et de taille inconnue dans les rivières Gods et Hayes, dans le nord-est du Manitoba (Matowski, comm. pers.). On rapportait des récoltes de 2 800 kg en 1939 et en 1941 dans les rivières Hayes et Fox (Lysack, comm. pers.). À l’heure actuelle, la taille et la récolte de la population d’esturgeons jaunes du système des rivières Gods et Hayes, y compris les pêcheries autochtones, sont inconnues; on sait que 26 esturgeons jaunes ont été signalés à l’embouchure de la rivière Hayes en 2005 (MacDonnell, données inédites). Un échantillonnage au filet maillant effectué sur un segment de 20 km de la rivière Fox (un tributaire de la rivière Hayes) entre Great Falls et Rainbow Falls en 2004 a permis d’estimer la population d’esturgeons jaunes adultes à 625 (± 375) individus (MacDonnell, données inédites).

Les renseignements sur les populations d’esturgeons jaunes des rivières du nord de l’Ontario indiquent que plusieurs d’entre elles ont subi des incidences attribuables aux barrages hydroélectriques (Seyler et al., 1996; idem, 1997a; idem, 1997b; idem, 1997c; S. McGovern, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Timmins, Ontario, comm. pers.). Les estimations de l’abondance des esturgeons jaunes dans le réservoir du barrage de la centrale électrique Little Long, sur la rivière Mattagami, ainsi que dans les rivières Groundhog et Kapuskasing, variaient de 8 000 à 25 000 individus de tous âges vers la fin des années 1980 (Nowak et Jessop, 1987; Sheenan et McKinley, 1992). La population d’esturgeons de la rivière Groundhog, évaluée dans le cadre d’une étude de l’habitat des esturgeons adultes par Seyler (1997a), semble en assez bonne santé, car on y relève de bonnes migrations de frai et un bon recrutement, ainsi qu’une bonne répartition par catégories d’âge. Dans le bassin de la rivière Moose, la rivière Kenogami abrite des populations constituées principalement d’individus jeunes, avec une faible proportion d’individus âgés de plus de 30 ans (Ecologistics, 1988). Les rivières Kwataboahegan, Cheepash, des Français-Nord, Missinaibi et Onakawana abritent des populations saines et relativement intactes (McGovern, comm. pers.). On trouve des esturgeons jaunes dans l’ensemble de la rivière Abitibi, mais la population a subi des incidences considérables dans ce système. L’habitat de frai est rare dans les secteurs touchés par les barrages, mais certains des meilleurs habitats pour l’esturgeon jaune de ce système demeurent intacts dans le secteur en aval de Otter Rapids (McGovern, comm. pers.), et la population de la rivière Fredrickhouse, un tributaire de la rivière Abitibi, semble en santé (M. Gauthier, MRNO Cochrane, Ontario, comm. pers.).

Hydro-Québec (2001) rapporte que l’aire de répartition de l’esturgeon jaune est assez vaste dans le nord du Québec, l’espèce étant notamment présente en grand nombre dans le bassin de la baie James ainsi que dans les bassins des rivières Harricana, Nottaway, Broadback, Opincaca, Rupert, Eastmain et La Grande; cependant, on ne dispose d’aucune donnée démographique. Ferguson et Duckworth (1997) affirment également que l’esturgeon jaune est commun dans les rivières La Grande et Rupert, ainsi que dans la région du lac Abitibi, quoiqu’absent de la plupart des autres rivières et lacs de plus petite taille dans le bassin du sud de la baie d’Hudson et de la baie James. Ces auteurs indiquent en outre que l’esturgeon jaune est rare dans d’autres rivières se jetant dans la baie James et le sud de la baie d’Hudson, notamment les rivières Harricana, Nottaway et Eastmain. Comme ce fut le cas ailleurs, les nouvelles pêcheries ont souvent connu un succès initial, mais ont rarement été durables. Des pêcheries commerciales ont été ouvertes sporadiquement en divers endroits, avec un système de quota annuel de 0,08 kg/ha de superficie totale des plans d’eau (Fortin et al., 1992; Ferguson et Duckworth, 1997). Dans une grande partie de l’aire de répartition de l’espèce dans le nord du Québec, la pêche de l’esturgeon jaune n’est permise qu’aux peuples autochtones depuis 1973 en vertu de la Convention de la Baie James et du Nord québécois (MAINC, 1993). Au sud de ce territoire, la fermeture de la plupart des pêcheries dans le bassin hydrographique de la baie James a été recommandée. La pêche commerciale n’est aujourd’hui permise que dans trois segments de la partie supérieure du système de la rivière Nottaway (soit les réseaux Bell, Mégiscane Est et Mégiscane Ouest), où l’on croit que des quotas de 0,1 kg/ha sont durables en se fondant sur l’habitat disponible, lequel est inférieur à la superficie totale des plans d’eau (Fortin et al., 1992, ministère des Ressources naturelles et de la Faune, 2005).

Des études de caractérisation de microsatellites d’ADN menées sur des individus des bassins hydrographiques Rupert et Eastmain-Opinaca (Bernatchez et Saint-Laurent, 2004) indiquent que les esturgeons jaunes de la rivière Rupert sont distincts de ceux du système Eastmain-Opinaca, mais aucune analyse d’individus provenant d’autres plans d’eau n’a été effectuée. Les esturgeons jaunes de la rivière Rupert sont subdivisés en trois populations génétiquement distinctes, mais il n’existe aucun indice d’une telle structuration au sein de la population Eastmain-Opinaca. Hydro-Québec procède actuellement au développement d’installations hydroélectriques dans une région où les populations d’esturgeons jaunes ont déjà été fragmentées par la construction de barrages et d’ouvrages de retenue pour la production à grande échelle d’hydroélectricité (consulter, par exemple, Hydro-Québec, 2004a). Le projet prévoit un détournement partiel de la rivière Rupert, ce qui relierait les bassins hydrographiques Rupert et Eastmain (Hydro-Québec, 2004 a; idem, 2004b). La rivière Eastmain a déjà été reliée à la Grande Rivière en 1970 pour la production d’hydroélectricité. Toutes ces modifications pourraient avoir des répercussions sur la viabilité future de l’une ou l’autre de ces populations. Bernatchez et Saint-Laurent (2004) affirment qu’au Québec l’esturgeon jaune est probablement une espèce menacée ou vulnérable.

En résumé, les populations d’esturgeons jaunes d’un bon nombre de bassins hydrographiques du nord-est du Manitoba, du nord de l’Ontario et du nord-ouest du Québec semblent en bonne santé, mais on dispose généralement de peu de données quantitatives à leur égard. Les conclusions des études sur la situation des populations de certains bassins hydrographiques sont contradictoires. Certaines populations du Québec et de l’Ontario ont été fragmentées par des barrages hydroélectriques, tandis que dans d’autres cas les développements hydroélectriques ont créé des connexions potentielles entre différents bassins hydrographiques abritant des esturgeons jaunes. Bon nombre des rivières du Nord n’ont pas été exploitées commercialement, et, là où la pêche commerciale a été pratiquée, toutes les exploitations ont été fermées à l’exception de trois petites pêcheries, à cause de récoltes non durables effectuées dans le passé.

Grands Lacs et haut Saint-Laurent (UD8)

La pêche commerciale à l’esturgeon a été ouverte en 1879 dans les eaux canadiennes des Grands Lacs (Prince, 1905). Peu de temps après, les populations d’esturgeons jaunes dans l’ensemble des Grands Lacs, de même que dans les plans d’eau environnants au Canada et aux États-Unis, avaient périclité à un point tel qu’elles ne représentaient plus que moins de 1 p. 100 de leur abondance originelle (Hay-Chmielewski et Whelan, 1997). Les récoltes commerciales dans les Grands Lacs sont décrites aux tableaux 4 à 6. À l’heure actuelle, il existe des populations d’esturgeons jaunes dans 63 sites des Grands Lacs et du bassin du Saint-Laurent; cependant, une reproduction réussie n’a été confirmée que dans 20 sites (on ignore si le frai a lieu dans les autres). On dispose d’estimations du nombre de migrants de frai pour 17 de ces sites, et on considère que les populations de 4 de ces sites seulement comptent des migrations de frai de plus de 500 adultes (Holey et al., 2000). Jusqu’à 20 populations reproductrices des Grands Lacs auraient disparu, mais d’autres populations présentent aujourd’hui des signes d’un modeste rétablissement (A. Dextrase, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Peterborough, Ontario, comm. pers.).

Il existe des populations autonomes d’esturgeons jaunes dans 8 tributaires du lac Supérieur en Ontario, mais l’espèce a disparu de 6 autres tributaires (Holey et al., 2000). Au printemps 1998, on a estimé que la rivière Kaministiquia comptait 140 individus (15 adultes/km de rivière). Les densités de population ont été estimées à 1,2 individu/ha dans son cours inférieur et à 5,0 individus/ha dans son cours supérieur (Stephenson, comm. pers.). À l’automne 2001, on a estimé que la rivière Kaministiquia accueillait 188 individus adultes dans un segment de 12 km échantillonné au filet (Friday et Chase, 2006). Au printemps de 2003 et de 2004, on a estimé que la rivière Black Sturgeon comptait 96 (2003) et 103 (2004) adultes reproducteurs (Friday, 2006). Un échantillonnage au filet a également été effectué dans la rivière Goulais au printemps, de 2000 à 2004. Un petit nombre d’individus ont été capturés chaque année : 9 en 2000, 11 en 2001, 9 en 2003 et 20 en 2004 (Chase, 2006). Un relevé a été effectué dans la rivière Big Pic et ses tributaires au printemps 2002. Très peu d’individus ont été capturés : 13 dans la rivière Big Pic, 3 dans la rivière Kagiano et 3 dans la rivière Black (H. Quinlan, USFWS, Ashland, WI, comm. pers.). Kelso et Cullis (1996) indiquent que l’esturgeon jaune a disparu de la baie Nipigon (lac Supérieur). La pêche commerciale est interdite dans les eaux du lac Supérieur et de ses tributaires, mais la pêche récréative et de subsistance est encore permise.

Le lac Nipigon a été ouvert pour la première fois à la pêche commerciale en 1917, et les esturgeons jaunes ont été rapidement surexploités. Le pic de la récolte, soit 42 273 kg, a été enregistré en 1924. Mais, dès 1930, la pêche s’était effondrée et elle ne s’est jamais rétablie. Malgré le fait que la pêcherie commerciale ne vise plus l’esturgeon jaune, un quota commercial de 770 kg a été établi au début des années 1980 pour couvrir la prise accessoire d’esturgeons jaunes associée à la pêche au grand corégone, au touladi et au doré jaune avec des filets maillants. Les pêcheries commerciales rapportent des prises d’esturgeons jaunes de moins de 45 kg par année en moyenne depuis l’établissement du quota. On présume que la récolte récréative et de subsistance d’esturgeons jaunes est minimale; cependant, on ne dispose d’aucune statistique sur la récolte dans le lac Nipigon. Aucun programme n’a été mis en œuvre pour évaluer les populations d’esturgeons jaunes du lac Nipigon depuis les travaux de Harkness dans les années 1920 (Harkness et Dymond, 1961). Le personnel du ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, en collaboration avec l’Unité d’évaluation des pêches du lac Nipigon, a depuis 1996 occasionnellement capturé et relâché des esturgeons jaunes juvéniles pendant des projets d’échantillonnage au filet du doré jaune, menés périodiquement en automne (R. Salmon, MRNO, Nipigon, Ontario, comm. pers.).

L’esturgeon jaune était présent dans 21 sites de la partie canadienne du lac Huron et occupe encore aujourd’hui 8 d’entre eux (Holey et al., 2000). Toutes les populations restantes sont considérées comme petites, à l’exception de la population de la rivière Sainte-Claire et du sud du lac Huron. La reproduction est confirmée dans 4 sites et inconnue dans les autres, bien que l’on croie que l’espèce fraie dans plusieurs autres tributaires du lac Huron. L’ampleur de la migration de frai est inconnue, sauf dans le cas de la rivière Mississagi où la migration rassemble environ 150 individus (Holey et al., 2000; Mohr, comm. pers.). La pêche commerciale est toujours permise dans les eaux ontariennes du lac Huron. À l’heure actuelle, on compte 41 détenteurs de permis, pour un quota de 12 000 kg, mais la récolte annuelle moyenne est de 2 227 kg, soit environ 325 individus. Une pêche récréative et de subsistance est également permise, mais il n’existe aucune statistique sur les prises.

Les populations du lac Huron ont été évaluées annuellement dans le cadre d’un récent programme coopératif avec les pêcheurs commerciaux (Mohr, 1996; idem, 1997; idem, 1998; idem, 1999, idem, 2000). En 2000, 648 individus ont été échantillonnés, soit le plus grand nombre observé depuis l’initiation du programme en 1995. Mohr (1998, 1999) a constaté que certaines populations d’esturgeons jaunes du bassin du lac Huron étaient sédentaires, alors que d’autres se déplaçaient d’un endroit à l’autre. Un total de 39 individus marqués ont été recapturés dans le lac Huron en 2000 et, parmi ceux-ci, 5 avaient été marqués au lac Sainte-Claire, 10 dans la baie Saginaw au Michigan et le reste dans les eaux ontariennes du lac Huron. Des individus marqués dans les eaux ontariennes du lac Huron ont également été recapturés dans la rivière Détroit, la rivière Sainte-Claire et la baie Saginaw. Un certain nombre d’individus âgés de deux ans ont été observés en 2000 dans le chenal du Nord et dans le sud du lac Huron, et des individus de trois ans étaient communs dans le sud de la baie Georgienne, ce qui serait un indice de recrutement dans tous les bassins du lac Huron (Mohr, 2000). La répartition par catégorie d’âge et la taille moyenne sont demeurées constantes vers la fin des années 1990, et le plus grand individu observé migrait pour le frai dans la rivière Mississagi (Mohr, 2000). Même si 60 p. 100 des individus échantillonnés étaient de taille légale pour la récolte (1,09 m), seulement 28 p. 100 ont été ramenés à terre (Mohr, 2000). McMurtry et al. (1997) rapportent que l’esturgeon jaune a disparu du lac Simcoe, dans le bassin du lac Huron.

Historiquement, les esturgeons jaunes étaient abondants dans le réseau hydrographique Sainte-Claire, mais la surexploitation et la destruction d’habitats ont eu des incidences sur les populations. Le Department of Natural Resources du Michigan (données inédites, 2005) estime que la population d’esturgeons jaunes du bassin Sainte-Claire (y compris les eaux américaines) serait de l’ordre de 15 000 à 25 000 individus (tous âges confondus). Cependant, Holey et al. (2000) rapportent pour leur part que les rivières Sainte-Claire et Détroit abritent une petite population. Des données de marquage-recapture recueillies récemment ont permis d’estimer la population du lac Sainte-Claire à environ 5 000 individus, tous âges confondus (B. Locke, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Peterborough, données inédites). Une partie de cette population pourrait être constituée de migrants provenant des rivières Détroit et/ou Sainte-Claire ou du lac Érié.

Une pêche commerciale et récréative est pratiquée dans la partie ontarienne du lac Sainte-Claire. La pêche commerciale à l’esturgeon était pratiquée à grande échelle dans le lac Sainte-Claire à la fin du XIXe siècle, mais depuis 1920 seule une modeste pêcherie commerciale subsiste. Le quota annuel de 1 542 kg n’a pas changé depuis 1986. À l’heure actuelle, cette pêcherie est partagée en deux permis, dont l’un est récemment devenu non valide. Chaque titulaire d’un permis récolte à la ligne 772 kg d’esturgeons jaunes par année en moyenne. De récents (1996) relevés à la nasse dans le bassin du lac Sainte-Claire indiquent que la récolte récréative varie de 30 à 50 individus par année en Ontario, généralement pris durant le frai dans la rivière Sainte-Claire (Locke, données inédites). Des études en cours, visant à déterminer l’âge d’échantillons pris parmi les récoltes commerciales, indiquent que la structure par âge de la population est demeurée stable au cours des 40 dernières années (Locke, données inédites), ce qui donne à penser que le recrutement et la mortalité auraient été stables, durant cette période à tout le moins.

Historiquement, le lac Érié comptait quatre populations d’esturgeons jaunes, dont trois existent encore aujourd’hui. Ces trois populations semblent en croissance (L. Cargnelli, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, London, Ontario, comm. pers.), même si aucune d’entre elles ne compte plus de 1 000 individus. Quelques esturgeons jaunes sont capturés dans le cadre du programme d’échantillonnage au filet annuel dans le lac Érié, de même que par la pêche commerciale au filet maillant dans le bassin ouest; cependant, les individus capturés dans le bassin ouest pourraient provenir du lac Huron ou du système de la rivière Sainte-Claire. On observe de plus en plus souvent des esturgeons juvéniles dans le lac Érié (Locke, comm. pers.), ce qui pourrait signifier que le recrutement est en hausse ou que cette catégorie d’âge est fortement représentée dans le lac.

Historiquement, les esturgeons jaunes étaient abondants dans le lac Ontario; une récolte commerciale record de plus de 225 000 kg a été enregistrée en 1890. Mais dès 1900 la population avait été décimée au point de réduire à néant la pêche commerciale; cette exploitation est souvent mentionnée comme un exemple classique de surpêche (Christie, 1973). La pêche commerciale à l’esturgeon jaune a été interdite dans l’État de New York en 1976 et en Ontario en 1978. À l’heure actuelle, aucune récolte commerciale ou récréative n’est autorisée dans le lac Ontario. Le rôle qu’a joué la dégradation de l’habitat dans le déclin de l’espèce est incertain, mais la construction de barrages et la détérioration des frayères dans les tributaires sont des facteurs qui expliqueraient la persistance du déclin de ces populations. En 1983, l’espèce a été désignée « menacée » dans l’État de New York (Carlson, 1995).

Les populations d’esturgeons jaunes vivant dans la partie ontarienne du lac Ontario semblent manifester des signes de rétablissement (A. Mathers, ministère des Richesses naturelles de l’Ontario, Picton, Ontario, comm. pers.), bien qu’aucune population ne compte plus de 1 000 individus. Avant 1996, seulement deux esturgeons jaunes avaient été observés dans le cadre de relevés à long terme dans l’est du lac Ontario et la baie de Quinte. Depuis 1996, 24 esturgeons jaunes sous-adultes ont été capturés par des engins d’échantillonnage. Quelques esturgeons jaunes ont été capturés en 1997 dans le cadre d’échantillonnages au filet dans le lac Ontario, et les pêcheurs commerciaux rapportent la prise accessoire d’esturgeons dans leurs filets. Des individus en frai ont été observés dans la rivière Trent en aval du barrage no 1, de même que dans la rivière Salmon (Mathers, comm. pers.). On a récemment rapporté que l’esturgeon jaune se reproduit dans deux des cinq frayères connues du lac Ontario. De petites populations d’esturgeons jaunes se trouvent encore dans deux autres sites historiques, mais aucun frai n’a été rapporté (Quinlan, 2005), tandis que la situation de la population des hauts fonds de l’île Amherst est inconnue (Holey et al., 2000).

Les pêcheurs commerciaux rapportent depuis 1996 une prise accessoire de juvéniles pouvant aller jusqu’à 50 individus par année dans l’est du lac Ontario. Cette augmentation de la prise accessoire d’esturgeons jaunes pourrait être attribuable soit à un accroissement de la reproduction naturelle dans le lac Ontario et ses tributaires, soit aux déplacements d’esturgeons juvéniles ensemencés dans les eaux adjacentes au bassin est. L’observation d’esturgeons jaunes adultes durant la période de frai dans la rivière Black (New York) et la rivière Trent (Ontario) au milieu des années 1990 donne à penser que la reproduction naturelle serait en hausse. Dans le cadre de recherches sur l’esturgeon jaune, menées en 1998 et en 1999 dans le cours inférieur de la rivière Niagara, 33 esturgeons mesurant de 0,3 à 1,3 m de longueur totale ont été capturés, ce qui indique que le recrutement se poursuit dans la population. En outre, l’augmentation du nombre de prises accessoires d’esturgeons jaunes par des pêcheurs à la ligne sportifs et d’observations par des plongeurs récréatifs donne à penser que la population d’esturgeons jaunes du cours inférieur de la rivière Niagara serait en hausse. Il est probable que l’abondance des esturgeons jaunes demeurera faible à court terme dans le lac Ontario, mais l’augmentation du nombre de prises de sous-adultes depuis 1996 est un signe encourageant.

Les populations d’esturgeons jaunes de la rivière des Outaouais étaient autrefois abondantes (Small, 1883; Dymond, 1939), mais elles ont subi un déclin dû à des facteurs anthropiques (Toner, 1943; Haxton, 2002; idem, 2006). En 1879, les pêcheurs commerciaux récoltaient des esturgeons jaunes dans les rivières Madawaska et Bonnechere ainsi que dans certains lacs des comtés de Lanark et de Renfrew, tous tributaires de la rivière des Outaouais (Harkness et Dymond, 1961). Aujourd’hui, l’esturgeon jaune a disparu de ces plans d’eau; les chances de recolonisation sont minces en raison de la fragmentation et des obstacles (Seyler, 1997a; idem, 1997b). La récolte commerciale dans la rivière des Outaouais a enregistré un sommet de 28 800 kg en 1898, mais n’a jamais atteint une telle ampleur par la suite (T. Haxton, MRNO, Kemptville, Ontario, données inédites). À l’heure actuelle, il n’existe des permis de pêche commerciale que pour la portion québécoise de la rivière des Outaouais, entre Quyon et Fort William. Les quotas dans les eaux québécoises ont été établis à 0,1 kg/ha/an depuis le début des années 1990 (MRNO et gouvernement du Québec, Faune et Parcs, 1999). En moyenne, 1 250 kg d’esturgeons jaunes ont été récoltés dans la rivière des Outaouais entre 2000 et 2005 (Haxton, données inédites). Malgré un contrôle strict de la récolte, on relève peu d’indices de rétablissement dans l’ensemble du bassin de la rivière des Outaouais. L’abondance varie considérablement d’un segment de la rivière à l’autre (Haxton, 2002). L’étude des effets liés à la gestion des eaux de retenue, à la récolte commerciale et aux contaminants sur la dynamique des populations d’esturgeons dans la rivière des Outaouais indique que la gestion des eaux de retenue est le facteur ayant le plus grand impact (Haxton, données inédites), bien que ces conclusions ne soient pas définitives.

Le frai a été rapporté dans tous les segments de la rivière des Outaouais, mais le recrutement semble être un facteur limitatif dans plusieurs d’entre eux (Haxton, données inédites). En 1949, plus de 400 esturgeons jaunes ont été échantillonnés dans les frayères des hauts fonds en aval du barrage Fitzroy sur la rivière des Outaouais; seulement 8 esturgeons jaunes ont été trouvés à cet endroit lors d’un relevé en 2001 (Haxton, 2002), 58 en 2003 (y compris 7 recaptures de 2001) et 17 en 2004 (y compris 3 recaptures de 2003). D’après le petit nombre de recaptures, Haxton (2006) a estimé la population reproductrice à 202 individus (de 93 à 378; IC 95 p. 100). Toutefois, la productivité de cette population pourrait être très faible, car seuls des mâles en état de se reproduire ont été observés et très peu de juvéniles ont été dénombrés lors de ces recherches (Haxton, 2006), surtout si on compare les données aux données historiques et à des études menées au même moment dans d’autres frayères des hauts fonds de la rivière des Outaouais. Le recrutement semble limité, et bon nombre des individus observés pourraient être nés avant 1932, année d’achèvement de la construction du barrage. On ignore dans quelle mesure la migration vers l’aval et la dérive, de même que les obstacles prévenant la migration vers l’amont, touchent cette population.

Une pêche commerciale de faible envergure est pratiquée dans la partie québécoise de la rivière des Outaouais entre Quyon et Fort William (Haxton, 2002). La pêche commerciale est également pratiquée dans le lac Témiscamingue (286 individus/année), dont la population est considérée comme stable (Fortin et al.,1992; Nadeau, comm. pers.). Une récolte printanière de 25 à 30 individus a été autorisée pour le caviar pendant 50 ans dans le district Abitibi-Témiscamingue, mais celle-ci a été supprimée en 2000, et la pêche de l’esturgeon jaune n’est permise que du 15 juin au 16 juillet et du 15 septembre au 31 octobre (Nadeau, comm. pers.). La pêche de subsistance à l’esturgeon jaune est également pratiquée en Abitibi-Témiscamingue.

Les 14 populations connues du fleuve Saint-Laurent existent encore aujourd’hui; 12 sont considérées de petite taille et 2 de grande taille (Holey et al., 2000). Le frai est confirmé dans 6 d’entre elles, probablement inexistant dans 2 et inconnu dans les 6 autres (Holey et al., 2000). Parmi les populations reproductrices connues, 4 effectuent des migrations de frai comptant moins de 1 000 individus, tandis que la migration de frai de la population de la rivière Saint-Maurice rassemble environ 1 250 individus et celle de la population de la rivière des Prairies environ 7 000 individus (Holey et al., 2000; Fortin et al., 2002). Johnson et al. (1998) ont constaté que les caractéristiques de croissance des populations d’esturgeons du haut Saint-Laurent (données recueillies en 1993 et en 1994) en aval du barrage Robert Moses près de Massena, New York, étaient semblables aux caractéristiques de croissance des esturgeons jaunes il y a 25 ans.

La récolte dans le fleuve Saint-Laurent est demeurée relativement constante de 1920 à 1984 (figure 15; Dumont et al., 2000; idem, 2006), ce qui n’a pas été le cas des pêches pratiquées ailleurs. Ce phénomène pourrait être dû à plusieurs facteurs. La pêche à l’esturgeon a commencé beaucoup plus tard dans le fleuve Saint-Laurent, et la principale pêcherie se trouve dans un grand système fluvial et lacustre (ce qui réduit les risques de récolter tous les individus reproducteurs puisque le frai a lieu à plusieurs endroits le long du fleuve). La récolte annuelle est également beaucoup plus faible que les récoltes historiques rapportées ailleurs (p. ex. lac Érié, lac des Bois; tableaux 5 et 6). En outre, la pêche visait les sous-adultes et les adultes de plus petite taille, plutôt qu’exclusivement les individus de grande taille (Fortin et al., 1992). Dumont et al. (1987) attribuent la capacité de cette population à supporter une récolte pendant 80 ans, sans connaître de déclin à une productivité relativement élevée du système, au fait que la pêche commerciale intensive n’ait été permise que dans des zones délimitées, à l’interdiction de l’exploitation dans certains secteurs pour que ceux-ci agissent comme réservoirs et à la grande sélectivité des filets maillants commerciaux utilisés historiquement (mailles étirées mesurant 19 ou 20 cm).

La population du Saint-Laurent a néanmoins été considérée comme surexploitée en 1987. Dumont et al. (1987) et LaHaye et al. (1992) ont relevé des tendances dans la structure par âge, dans l’état des catégories d’âge (d’après la répartition par âge de la cohorte de 2 à 8 ans) et dans l’abondance des femelles matures (plus de 25 ans) indiquant qu’une surexploitation avait probablement commencé au milieu des années 1970 et se poursuivait. De plus, la récolte commerciale déclarée est demeurée très élevée après 1986 (moyenne de 202 000 kg, soit entre 152 000 et 259 000 kg), dépassant de loin les récoltes déclarées avant 1983 (maximum d’environ 65 000 kg, mais les rapports sont considérés comme incomplets). En 1987, la population du Saint-Laurent a été jugée surexploitée à cause du taux élevé de mortalité annuelle due à des causes naturelles et à la pêche dans le segment exploité (15 à 30 ans), du déséquilibre dans la structure par âge, du faible potentiel reproducteur et de la récolte annuelle excessive (Dumont et al., 1987). On a découvert que les frayères utilisées se trouvaient surtout à l’amont du système. Un bon nombre d’anciennes frayères ne sont plus accessibles ou fréquentées à cause de diverses interventions humaines (Dumont et al., 1987; LaHaye et al., 1992).

Un nouveau plan de gestion a été graduellement mis en œuvre entre 1987 et 1991 dans le but de diminuer la récolte, de protéger davantage les individus reproducteurs et de renforcer les mesures de contrôle (Dumont et al., 2000b; idem, 2006). La saison de pêche a été écourtée, le nombre de permis de pêche a été réduit, la pêche à la palangre et à la seine a été interdite, la taille à l’étirement des mailles des filets maillants a été limitée à 20 cm et la pêche récréative a été encadrée par des règles plus strictes. Durant les années 1990, des recherches sur les caractéristiques des frayères et des habitats des juvéniles ont été entreprises dans le but de créer un indice de l’état des catégories d’âge qui permettrait de modifier la récolte en fonction des changements prévus dans la cohorte des 15-25 ans, lesquels constituent la majorité de la récolte (Fortin et al., 1993; Nilo et al., 1997; Fortin et al., 2002).

La récolte commerciale a été échantillonnée de nouveau dans quatre secteurs de pêche en 1994, et des données supplémentaires ont été recueillies en 1998 (consulterDumont et al., 2000b). Les échantillons de 1994 ont révélé que la longueur selon l’âge était demeurée à peu près constante entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990, mais que le poids selon la longueur avait diminué de 7 à 15 p. 100. Cette détérioration de l’état corporel pourrait être liée à des changements dans les conditions trophiques du fleuve Saint-Laurent, qui pourraient être à l’origine d’une diminution de la production potentielle de la population d’esturgeons jaunes. Les statistiques sur la récolte commerciale montrent que les taux de mortalité annuels étaient élevés durant cette période et que l’âge apparent de recrutement dans les pêcheries s’était considérablement élevé dans le lac Saint-Louis (de 16 à 23 ans) et dans le lac Saint-Pierre (de 14 à 20 ans). Entre 1994 et 1998, la CPUE au filet maillant de 20 cm avait diminué de 7 p. 100 dans le lac Saint-Louis et de 25 p. 100 dans le lac Saint-Pierre. Le taux annuel de déclin était semblable (1,75 p. 100), mais le déclin n’est statistiquement significatif que dans le second cas. Le relevé des juvéniles montre une production constante de cohortes entre 1980 et 2001, mais l’indice de l’état des catégories d’âge a présenté une baisse de 58 p. 100 entre 1984 et 1992 (rs = - 0,7; P = 0,02) (Dumont et al., 2000b). Deux cohortes relativement vigoureuses ont été produites en 1993 et en 1994, mais les suivantes ont été moyennes et, dans un cas, faibles. Entre 1995 et 1999, les estimations de marquage-recapture ont permis de déterminer que le nombre de femelles matures dans les frayères de la rivière des Prairies avait diminué de 61 p. 100, passant de 1 231 à 500 individus (Fortin et al., 2002). Au même moment, les exportations d’esturgeons jaunes avaient chuté de 36 p. 100, et on relevait également une baisse notable(10 p. 100) du poids des esturgeons jaunes de longueur comparable entre les années 1980 et 1994.

Dans l’ensemble, les données recueillies portaient à conclure que le plan de gestion mis en œuvre en 1987 n’était pas parvenu à renverser la tendance au déclin de la population (Dumont et al., 2000b). Un quota de récolte commerciale de 200 tonnes a été établi en 1999, accompagné d’une obligation de marquer et d’enregistrer toutes les carcasses d’esturgeons. Ce quota a été réduit de 20 p. 100 en 2000, en 2001 et en 2002 et a été maintenu à 80 tonnes depuis (ce qui correspond à environ 11 000 esturgeons). Depuis 2003, la saison de pêche a été écourtée de deux mois (du 14 juin au 31 juillet et du 14 septembre au 15 octobre; ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, 2005).

Durant la même période, des mesures de conservation et de remise en état de l’habitat ont été mises en œuvre. Deux frayères ont été améliorées, tant en qualité qu’en superficie, dans la rivière des Prairies et la rivière Saint-Maurice (Fortin et al., 2002; GDG Conseil, 2001). Dans la rivière des Prairies, c.-à-d. l’aire de reproduction la plus importante de ce système, le ratio larves vivantes-œufs pondus est passé de 0,8 p. 100 en moyenne avant ces améliorations (1995 et 1996) à 5,4 p. 100, 3,7 p. 100 et 2,4 p. 100 pour 1997, 1998 et 1999 respectivement (Fortin et al., 2002). La production de larves a également augmenté, passant de 3,9 millions (de 1,2 à 8,6 millions), entre 1994 et 1996, à 7 millions (de 2 à 12,8 millions), entre 1997 et 2003 (Fortin et al., 2002; Garceau et Bilodeau, 2004). Trois frayères artificielles ont été créées : l’une en 1999 en aval de la centrale électrique de Beauharnois, l’une en 2001 dans la rivière Saint-François et la dernière en automne 2005 dans le cours inférieur de la rivière Chaudière (Trencia et Collin, 2006). Le premier essai a été un échec (Environnement Illimité, 2002), mais la frayère créée dans la rivière Saint-François a été utilisée pour la reproduction (Faucher et Abbott, 2001; Alliance Environnement et al., 2002). Le suivi du troisième essai a été prévu pour le printemps 2007, mais, déjà au printemps 2006, plusieurs esturgeons jaunes ont été observés ou capturés dans la rivière Chaudière pour la première fois depuis les années 1950, à la suite de la mise en œuvre d’un plan de traitement des eaux usées industrielles (Guy Trencia, biologiste régional, ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, région Chaudière Appalaches, Charny, Québec, comm. pers.).

Des projets de dragage le long de canaux de navigation et dans des ports ont également été étudiés et modifiés afin de protéger l’habitat des juvéniles. Une meilleure gestion des eaux, la protection contre l’érosion et la construction de centres de traitement des eaux dans le bassin hydrographique de la rivière l’Assomption ont également été bénéfiques pour deux frayères d’esturgeons jaunes, ce qui s’est traduit par une production de larves dix fois plus élevée. Le projet a également suscité beaucoup d’enthousiasme chez les autorités et les organismes, au point que l’espèce est devenue un emblème régional. La société responsable de la gestion du bassin versant a reconnu les frayères comme sites importants pour la biodiversité et élaboré des plans pour leur conservation et leur remise en état (Dumas et al., 2003).

Durant les années 1980, des nouveaux critères d’opération et de décharge ont été mis à l’essai et appliqués en vue de permettre l’accès à une frayère fréquentée avant la construction, en 1960, du barrage Pointe-des-Cascades au confluent du fleuve Saint-Laurent et du lac Saint-Louis. Une nouvelle passe à poissons a été ouverte en 2001 (Paradis et Malo, 2003) au barrage Saint-Ours sur la rivière Richelieu, mais seulement quelques esturgeons jaunes de grande taille y passent chaque année (Fleury et Desrochers, 2004).

Une étude multidisciplinaire a été entreprise en 2001 dans le but de quantifier les incidences des variations de la décharge des eaux sur les poissons du fleuve Saint‑Laurent. Un modèle spatial à deux dimensions de l’habitat des poissons couvrant une grande partie de l’aire de répartition de l’esturgeon jaune dans la partie québécoise du fleuve Saint-Laurent a été créé. Le modèle a révélé que la superficie de l’habitat convenable à l’esturgeon jaune augmentait avec la décharge. Des recommandations concernant la protection de l’habitat des poissons dans le fleuve Saint-Laurent ont été présentées à la Commission mixte internationale dans le cadre du processus d’évaluation des critères de régulation du système du lac Ontario et du fleuve Saint‑Laurent (Mingelbier et al., 2004; idem, 2005a; idem, 2005b).

En 2006, un projet hydroélectrique dans le courant Sainte-Marie, à Montréal, a été abandonné afin de protéger l’un des derniers rapides intacts du fleuve Saint-Laurent et d’assurer la liberté de déplacement aux espèces migratrices (esturgeon jaune, alose savoureuse [Alosa sapdissima], anguille d’Amérique [Anguilla rostrata], chevalier cuivré [Moxostoma hubbsi], etc.; Dumont et al., 2005). Au milieu des années 1980, un projet semblable a été rejeté pour des motifs environnementaux analogues dans un autre site, soit les rapides de Lachine, 15 km en amont.

En résumé, les populations d’esturgeons jaunes de cette vaste unité désignable présentent une variété de tendances. Dans les Grands Lacs, l’esturgeon jaune est sans aucun doute beaucoup moins abondant qu’il ne l’était autrefois, quoique des populations autonomes persistent dans chacun des Grands Lacs et bon nombre de leurs tributaires. Les graves déclins ont généralement eu lieu vers la fin du XIXe siècle ou le début du XXe siècle, à la suite de l’ouverture des pêcheries commerciales, qui ont eu tendance à prospérer rapidement puis à s’effondrer de manière catastrophique. La plupart des pêcheries commerciales des Grands Lacs ont été fermées ou fortement limitées pendant plusieurs décennies, et la pêche récréative est généralement encadrée par une réglementation stricte. Bon nombre de populations reproductrices persistent néanmoins dans les Grands Lacs et leurs tributaires, et certains programmes de surveillance donnent à penser que leur abondance augmente. Cependant, les cohortes d’individus plus âgés sont sous-représentées dans pratiquement toutes les populations, le nombre d’individus reproducteurs est souvent très faible et bon nombre d’anciennes frayères ne sont plus fréquentées.

Dans le cas du fleuve Saint-Laurent et de ses tributaires, la pêche commerciale s’est effondrée à quelques endroits seulement, notamment dans le bassin de la rivière des Outaouais. Aucune tendance générale ne peut être dégagée en ce qui a trait à la récolte commerciale dans la plus grande partie du segment québécois du fleuve Saint-Laurent, mais des évaluations menées durant les années 1980, puis en 1990, ont révélé que les populations exploitées avaient été récoltées de manière non viable. La récolte, qui dépassait 200 000 kg, a été soumise à un quota de 80 000 kg. Les mesures de contrôle ont été renforcées, et des données préliminaires semblent indiquer que cette récolte serait durable. De nombreuses initiatives ont également été entreprises pour améliorer la qualité de l’habitat, en particulier dans les sites de frai et de croissance, de même que pour améliorer les régimes hydrologiques. Grâce à ces initiatives visant l’habitat, le recrutement présente certains signes d’amélioration dans certaines parties de l’aire de répartition de cette unité désignable au Québec.


Tendances des populations dans les pêcheries autochtones et de subsistance

Les statistiques précédentes ne comprennent pas les données sur la pêche de subsistance, laquelle peut varier de 50 à au moins 200 prises par année dans certaines collectivités de l’Ouest canadien. Historiquement, l’esturgeon jaune représentait une partie importante du régime alimentaire là où l’espèce était présente, en particulier dans les régions de Battleford et de Cumberland House (Smith, 2003). Les esturgeons étaient autrefois abondants dans le bas de la rivière Saskatchewan (consulter la section « Taille et tendances des populations – UD2 »), en particulier dans le segment entre Cumberland House et Grand Rapids sur le lac Winnipeg (Kew, 1962). Depuis toujours, la pêche de subsistance pour nourrir à la fois les humains et les chiens est un mode de vie pour les peuples autochtones de la région des lacs Cumberland, Suggi, Namew, et Windy (Kew, 1962).

Les pêcheurs autochtones (Premières nations et Métis) de la région ont fondé la Cumberland House Fishermen’s Cooperative en 1950 (incorporée en 1951) afin de gérer la pêche commerciale, qui était pratiquée au moins depuis les années 1920 (Skaptason, 1926). Un quota de 4 000 kg d’esturgeons a été établi, mais n’a jamais été atteint (Kew, 1962), malgré le fait que, durant les années 1920, le quota ait été de 30 000 kg. La récolte commerciale dans la région du lac Cumberland a atteint un niveau record de 19 000 kg en 1935, pour ensuite diminuer à un peu plus de 2 000 kg en 1939, puis remonter à environ 8 000 kg au début des années 1950 (Wallace, 1991). Wallace (1991) a estimé qu’un quota de 3 200 kg était durable pour les pêcheries avant la construction du barrage E.B. Campbell. La construction de ce barrage s’est soldée par une destruction ou une détérioration considérables de l’habitat essentiel de l’espèce et par un déclin de la population de plus de 80 p. 100 accompagné d’une diminution du succès reproducteur des individus survivants (consulter la section « UD2 » plus haut). Même si la coopérative détient encore aujourd’hui un quota annuel de 3 200 kg, les pêcheurs autochtones ont volontairement cessé toute exploitation commerciale afin de conserver l’espèce (Wallace, 1991, comm. pers.). Il est encore permis de prendre un nombre limité d’esturgeons pour la subsistance et la préservation des traditions.

Selon Houston (1987), la récolte de subsistance s’élève à environ 2 300 individus par année dans le nord du Québec (selon Nadeau [comm. pers.], ce chiffre était presque le même en 2002). La plupart des experts contactés (consulter la section « Experts contactés ») ont confirmé qu’on pratique une pêche de subsistance dans leur région administrative, mais ils ignorent généralement le nombre de poissons récoltés. La pêche de subsistance joue un rôle important dans la situation actuelle de l’espèce, mais il existe peu de documents consignant la récolte d’esturgeons par les pêcheries de subsistance traditionnelles.

La pêche de subsistance pratiquée par les Ojibways au milieu du XIXe siècle constitue la seule estimation numérique de la récolte historique d’esturgeons jaunes par les peuples autochtones (Holzkamm et McCarthy, 1988). À cette époque, la viande d’esturgeon fraîche et séchée ainsi que la colle de poisson, un matériau gélatineux produit à partir de la membrane interne séchée de la vessie natatoire de l’animal, sont devenues d’importants sous-produits commerciaux de la pêche de subsistance vendus à la Compagnie de la baie d’Hudson (CBH) (Holtzkamm et McCarthy, 1988). Les archives du commerce de la colle de poisson de la CBH ont été utilisées pour estimer la récolte traditionnelle d’esturgeons jaunes par les Ojibways dans le district du lac à la Pluie (Holzkamm et McCarthy, 1988). Entre 1823 et 1885, la récolte moyenne estimée aurait été de près de 141 210 kg par année. En 2002, les estimations sont de 74 à 319 individus récoltés (Bretecher et MacDonnell, 2001). Holzkamm et McCarthy (1988) croient que les récoltes déduites à partir de ces archives sont des sous-estimations. Selon eux, la vessie natatoire des prises de petite taille aurait été fréquemment jetée, car le processus de production de colle de poisson était fastidieux. Ainsi, tous les esturgeons conservés par les Ojibways pour leur usage personnel n’auraient pas été comptabilisés dans les dossiers de la CBH (Holzkamm et Wilson, 1988). Hopper et Power (1991) ont étudié une pêche de subsistance visant plusieurs espèces, dont l’esturgeon jaune, sur la rivière Winisk dans le nord de l’Ontario. Quarante esturgeons jaunes, d’un poids moyen de 8,7 kg, ont été récoltés entre octobre 1987 et septembre 1988, pour un total d’environ 350 kg.

Les connaissances traditionnelles révèlent que l’esturgeon jaune a été, pendant des générations, une espèce de choix pour les pêcheurs (pratiquant la pêche à des fins domestiques) des peuples parlant le cri et l’ojibway de la nation Nishnawbe-Aski, dans le nord de l’Ontario (Michalenko et al., 1991).Les familles se réunissaient au printemps dans les frayères de la rivière Severn et ses tributaires, en particulier la rivière Windigo, pour capturer les poissons en frai afin de s’en nourrir. La récolte annuelle était estimée à 250 individus. Une pêcherie commerciale non autochtone qui s’est établie à Muskrat Dam en 1951 a exploité la population au point que l’entreprise a dû fermer ses portes cinq ou six ans plus tard (Michalenko et al., 1991). Une deuxième pêcherie commerciale non autochtone, gérée par la Compagnie de la baie d’Hudson au lac Bearskin de 1953 au début des années 1970, a connu un sort similaire. Depuis 1965, les résidents de Muskrat Dam pratiquent une pêche de subsistance à l’esturgeon, la récolte annuelle variant de 200 à 400 individus, selon les besoins (Michalenko et al., 1991), et certaines années très peu d’esturgeons sont pris. Les pêcheurs autochtones de la région rapportent un déclin dans l’abondance des esturgeons des rivières Windigo et Severn, qu’ils attribuent aux pêches commerciales des années 1950, et la collectivité a décidé de ne pas poursuivre la pêche commerciale même si elle détient des permis pour un quota de 500 kg (Michalenko et al., 1991).

L’esturgeon jaune occupait autrefois la rivière Grand jusqu’à Brantford, Ontario, en amont, et les Mohawks de la région pêchaient l’espèce pour s’en nourrir au moins jusqu’aux années 1920 (Jamieson, 2005). L’esturgeon jaune n’est plus observé dans la rivière Grand aujourd’hui, et on a érigé un barrage près de l’embouchure de la rivière (Mandrak, observation personnelle).

L’exploitation historique de l’esturgeon jaune par les peuples des Premières nations a été bien documentée au Québec. Par exemple, dans le site archéologique de Pointe-du-Buisson, à la confluence du fleuve Saint-Laurent et du lac Saint-Louis, des os d’esturgeons jaunes, de barbues de rivière et de meuniers dominent les vestiges de repas identifiés et associés à la période du Sylvicole Supérieur, c'est-à-dire vers 920 à 940 apr. J.-C. (Courtemanche, 2003). Les Mohawks de Kahnawake pratiquent encore aujourd’hui une pêche de subsistance dans les rapides de Lachine, à l’embouchure du lac Saint-Louis.

Les Cris du nord du Québec entretiennent un lien ancestral avec la terre et ses ressources qui est à la base même de leur culture, de leur organisation socio-économique et de leur mode de vie. L’esturgeon jaune a toujours été une espèce de grande valeur à leurs yeux. Les droits des peuples autochtones à l’égard du territoire et de ses ressources ont été reconnus par le premier accord moderne de règlement de revendications territoriales au Canada, la Convention de la Baie James et du Nord québécois de 1975 (CBJNQ; consulter, par exemple, MAINC, 1993). Le droit des peuples autochtones à l’usage exclusif des ressources fauniques de la région, y compris l’esturgeon, est décrit dans les articles du chapitre 24 de la Convention.

Les droits garantis et les limites de récolte ont été établis et adoptés en 1982 à la lumière des conclusions d’un vaste projet de recherche sur la récolte historique par les peuples autochtones, mené entre 1972 et 1979 (Comité de recherche sur la récolte autochtone de la Baie James et du Nord québécois, 1982). Ce projet ne visait pas à comparer les données fondamentales à des estimations de la taille ou des tendances des populations, mais il a néanmoins permis d’évaluer la récolte annuelle par collectivité durant la période de l’étude et a intégré l’information fournie par les Aînés et les pêcheurs concernant l’état des ressources. Les récoltes d’esturgeons jaunes ont été rapportées régulièrement par les pêcheurs de toutes les collectivités (tableau 7), et les résultats ont indiqué que la récolte moyenne était d’environ 2 000 individus par année. Les chiffres variaient d’une année à l’autre et d’une collectivité à l’autre, selon les besoins de la collectivité et l’abondance des poissons; la moyenne totale pour la région était de 2 311 individus. L’âge et la taille des individus n’étaient pas consignés, mais d’après les méthodes de pêche et les modalités de la récolte, de même que les commentaires des pêcheurs, on n’aurait généralement capturé que des individus matures et de grande taille.

 

Tableau 7 : Moyennes estimatives des récoltes annuelles d’esturgeon par les collectivités du nord du Québec, de 1974 à 1979
communautés du nord du QuébecMoyennes
Poste-de-la-Baleine0
Fort George615
Nouveau-Comptoir155
Eastmain94
Fort Rupert229
Nemaska63
Mistassini366
Waswanipi789
Total2311

Comité de recherche sur la récolte autochtone de la Baie James et du nord Québécois, 1982.

Le rapport (Comité de recherche sur la récolte autochtone de la Baie James et du Nord québécois, 1982) indique également que le système de la Grande Rivière représente la limite nord de l’aire de répartition de l’espèce, tel que mentionné par Scott et Crossman (1998), et que l’abondance des esturgeons n’est pas uniforme dans les systèmes riverains de la région, phénomène confirmé plus tard par Fortin et al. (1992) et Ferguson et Duckworth (1997). Malgré les développements hydroélectriques colossaux qui ont été déjà réalisés dans la région et les plans de développement futurs, aucune autre enquête sur la récolte de subsistance n’a été menée, pas plus que des études visant à obtenir des données de base sur la situation et l’abondance de l’espèce qui auraient permis de dégager des tendances démographiques et de déterminer la taille de la population (Hydro-Québec, 2004a, idem, 2004b). On estime que la pêche de subsistance à l’esturgeon est demeurée au niveau de la fin des années 1970 et du début des années 1980, tel qu’il est indiqué dans le rapport Terre d’abondance (MAINC, 1993), et ces chiffres ont été utilisés comme point de comparaison pour la pêche de subsistance dans le cadre des études d’impact environnemental effectuées par Hydro-Québec en vue d’appuyer ses projets de développement hydroélectriques (Environnement Illimité, 2003; Hydro-Québec, 2004a; idem, 2004b). Cependant, les données historiques (MAINC, 1993) sont indiquées à titre de niveaux de récolte garantis dans la CBJNQ et non à titre de quotas. Dans certaines régions (rivières Rupert, Eastmain et Nottaway), la récolte réelle pourrait dépasser ces niveaux (Environnement Illimité, 2003). Depuis l’époque où le projet de recherche sur la récolte autochtone a été mené, quelque 10 000 kilomètres de routes d’accès ont été construits pour les développements hydroélectriques (Hydro-Québec, 2004a; idem, 2004b) et ces routes ont facilité l’accès à l’habitat des esturgeons et permis de pêcher dans des lieux où il n’était pas possible de le faire auparavant.

Depuis les années 1920, on a tenté à plusieurs reprises de fonder des pêcheries commerciales dans le territoire de la baie James; le plus grand projet avait été lancé avec le soutien du ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada à la fin des années 1960 et englobait les lacs Sakami, Evans, Némiscau et Mesgouez, ainsi qu’un réseau de lacs près de Matagami. Cette pêcherie a été supprimée durant les années 1970, lorsque la contamination par le mercure est devenue problématique (A.F. Penn, conseiller scientifique, Grand conseil des Cris, Montréal, Québec, comm. pers.). Une autre pêcherie sur les rivières Nottaway et Rupert, créée en 1989, a été supprimée en 1994 lorsque, comme ailleurs (lac Témiscamingue, rivière Harricana et pêcherie mentionnée ci-dessus), une baisse de la CPUE et une détérioration de la structure par taille et par âge ont révélé que cette pêcherie n’était pas durable. Même si les résultats d’une évaluation de la pêcherie sur les rivières Nottaway et Rupert n’étaient pas encore disponibles, Fortin et al. (1992) ont formulé des recommandations selon lesquelles, pour être durables, les quotas de ces pêcheries devraient être fondés sur le rendement en kg/ha d’habitat convenable, et non en fonction de la superficie totale des plans d’eau. De plus, ils devraient être mis en œuvre autant pour les pêcheries commerciales que de subsistance, et aucun quota ne devrait excéder 0,1 kg/ha (Environnement Illimité, 2003).