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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le sébastolobe à longues épines au Canada

Biologie

Cycle vital et reproduction

Les populations de S. altivelis qui vivent au large de l’Oregon et de la Californie frayent principalement dans la couche du minimum d’oxygène, de 600 à 1 000 m de profondeur (Jacobson et Vetter, 1996). Chaque femelle pond de 20 000 à 450 000 œufs (Wakefield, 1990) réunis dans une enveloppe gélatineuse flottante. Cette caractéristique ovipare contraste avec la nature ovovivipare des sébastes du genre Sebastes. Pearcy (1962) a décrit l’apparence de ces masses d’œufs gélatineuses flottant dans des eaux superficielles au large de la côte de l’Oregon. Il en a recueilli des spécimens, les a incubés in vitro et en a décrit le développement embryonnaire. Best (1964) a ensuite déterminé la relation poids-longueur en faisant l’analyse de spécimens pêchés au chalut dans les eaux de la Californie. Moser (1974), pour sa part, a décrit dans le détail les changements morphologiques des larves et des juvéniles; il a établi que la fraye survient généralement de février à mai et qu’elle atteint son point culminant en avril.

Les récentes données recueillies dans le cadre du programme MOCNESS[1], dans le sud de la Californie, donnent à penser que les larves de sébastolobe à longues épines s’éloignent des eaux de surface (12 p. 100 de 0 à 100 m de profondeur, 30 p. 100 de 100 à 150 m de profondeur, 58 p. 100 de 150 à 200 m de profondeur; Bill Watson[2], comm. pers.). Les juvéniles restent dans la colonne d’eau pendant environ 1 an (Moser, 1974). Smith et Brown (1983) ont observé le plus grand nombre de juvéniles dans des eaux de 600 m de profondeur, dans les environs d’une couche diffusante profonde. Ils ont également noté que les principales proies de ces jeunes poissons étaient des euphausiacés omnivores. La chronologie de la phase pélagique du S. altivelis (de 18 à 20 mois) peut se résumer ainsi :

  1. les œufs flottent à la surface (de février à mai), où ils éclosent et se développent pendant  3 à 4 semaines;
  2. les larves s’éloignent de la surface, mais demeurent dans la couche supérieure de 200 m de profondeur pendant 6 à 7 mois;
  3. les juvéniles demeurent dans la zone mésopélagique (environ 600 m de profondeur) pendant une autre année.

Après la phase pélagique, les juvéniles (d’une longueur totale moyenne de 55 mm; Wakefield et Smith, 1990) s’installent directement dans la zone benthique occupée par les adultes, soit à des profondeurs de 600 à 1 200 m. Ils y passent vraisemblablement le reste de leur vie (Wakefield, 1990). En comparaison, les jeunes sébastolobes à courtes épines s’installent à 100 m de profondeur (Moser, 1974) et migrent vers des eaux plus profondes à mesure qu’ils vieillissent et, probablement, qu’ils grossissent (Jacobson et Vetter, 1996). Des gradients de taille conséquents en fonction de la profondeur ont été observés le long de la COIV pour les 2 espèces de sébastolobes. La longueur des sébastolobes à courtes épines s’accroît avec la profondeur, alors que c’est l’inverse qui se produit chez les sébastolobes à longues épines (Haigh et Schnute, 2003). Les deux espèces coexistent dans les couches d’eau de 600 à 1 100 m de profondeur. Le volume médian des sébastolobes à longues épines ne dépasse jamais la moitié du volume médian des sébastolobes à courtes épines. Les plus gros spécimens de sébastolobes à courtes épines se nourrissent couramment de sébastolobes à longues épines (observations citées dans Jacobson et Vetter, 1996). Les principales proies du S. altivelis sont l’Ophiophthalmus normani[3], une ophiure omnivore (Smith et Brown, 1983), et d’autres animaux benthiques (voir ci-dessous).

Les couches d’eau qui servent d’habitat au S. altivelis se caractérisent par une faible productivité (Vetter et Lynn, 1997) et une faible diversité (Haigh et Schnute, 2003). Vetter et Lynn (1997) ont réalisé des analyses enzymatiques pour comparer diverses espèces de sébastes du talus continental, et ils ont estimé que l’intervalle entre les périodes d’alimentation était de 130 à 180 jours chez le sébastolobe à longues épines (et de 80 à 90 jours chez le sébastolobe à courtes épines). Yang et Somero (1993) ont découvert des rythmes métaboliques semblables chez des sébastolobes à courtes épines fraîchement capturés et des spécimens qui avaient été privés de nourriture en laboratoire. Les sébastolobes des eaux profondes sont adaptés à un milieu faible en nourriture : au stade de larves et de juvéniles, ils font partie de la faune planctonique, et, une fois parvenus à l’âge adulte, ils entrent dans une phase sédentaire (Smith et Brown, 1983).

La documentation existante donne à penser que le sébastolobe à longues épines cesse de grossir à une longueur d’environ 300 mm, ce qui correspondrait à l’âge estimatif de 25 à 45 ans (Jacobson et Vetter, 1996). Au large de la COIV, 99 p. 100 des spécimens observés mesurent moins de 300 mm (longueur médiane = 240 mm). Selon Haigh et Schnute (2003), la longueur au recrutement serait de 170 mm. Wakefield et Smith (1990) estiment à 150 mm la taille à la première maturité. La Station biologique du Pacifique (SBP) a élaboré un protocole de détermination de l’âge pour cette espèce; cependant, son application pratique demeure imprécise. Les analyses réalisées jusqu’ici sur un échantillon expérimental donnent un âge maximal de 71 ans (moyenne = 23,6 ans; médiane = 22,0 ans, n = 204). Par contre, les données radiométriques provisoires des Moss Landing Laboratories révèlent un âge maximal de 45 ans (Kline, 1996). Compte tenu du faible nombre de données de la SBP, la longueur selon l’âge demeure imprécise (figure 5) pour la population de la Colombie-Britannique. Jacobson (1991), Kline (1996) et Fay (2006) ont tous 3 produit une estimation des paramètres de croissance de von Bertalanffy pour les populations de l’Oregon et de la Californie (figure 5).

Figure 5. Longueur selon l’âge duSebastolobus altivelis, au moyen de l’équation de croissance de von Bertalanffy: Lt = L (1 - e-k(t-t0)) . Source : Haigh et al. (2005)

Figure 5.  Longueur selon l’âge duSebastolobus altivelis, au moyen de l’équation de croissance de von Bertalanffy :1. Source : Haighet al.(2005)

Tableau 2.  Paramètres de croissance de von Bertalanffy pour le S. altivelis – Côte ouest de l’Amérique du Nord
PopulationSourcenL(mm)Kt0
C.-B.Haigh et al. (2005)198
315
0,0314
-16,0
OregonJacobson (1991)192
338,6
0,0585
-0,38
CalifornieKline (1996)478
300,6
0,072
-1,9
CalifornieFay (2005)815
312
0,064
-2,02

Les données de la SBP laissent entendre que l’âge à la première maturité sexuelle s’élève à 20 ans (Haigh et al., 2005). La durée d’une génération, calculée à l’aide de la formule tgen = k + 1/M, où K= 20 (âge de l’accession à la maturité chez 50 p. 100 des individus) et M=0.10  (coefficient de mortalité naturelle; Ianelli et al., 1994), est de 30 ans.

Relations interspécifiques

Les juvéniles des zones pélagiques se nourrissent sans doute principalement d’euphausiacés omnivores, tandis que les adultes sédentaires mangent des Ophiophthalmus normani, une espèce d’ophiure omnivore (Smith et Brown, 1983). Les adultes se nourrissent aussi d’une gamme variée d’autres organismes benthiques, dont le crabe des neiges du Pacifique (les petits spécimens dont la carapace fait moins de 30 mm de largeur, les adolescents en mue de moins de 70 mm LC et les sous-adultes en mue de moins de 110 mm LC), les myctophidés (poissons-lanternes) et les petits sébastolobes (Greg Workman[4], comm. pers.).

Le sébastolobe à courtes épines (S. alascanus) figure au nombre des prédateurs connus de l’espèce (observation de P. Adams, citée dans Jacobsen et Vetter, 1996). Le S. altivelis sert probablement aussi de proie à d’autres espèces de poissons. Il convient en outre de mentionner le cannibalisme de juvéniles nouvellement sédentarisés par des individus plus gros (Love et al., 2002).

Physiologie

Le Sebastolobus altivelis possède des caractéristiques qui lui permettent de vivre dans la couche du minimum d’oxygène (de 600 à 1 000 m de profondeur). Par exemple, le muscle blanc de cette espèce renferme deux fois plus d’enzymes métaboliques que celui du S. alascanus, qui vit dans des eaux moins profondes, ce qui pourrait réduire de moitié ses besoins en oxygène (Siebenaller et Somero, 1982). De plus, les enzymes du S. altivelis peuvent fonctionner sous pression grâce à des modifications conformationnelles (Somero, 1982). Contrairement aux sébastes du genre Sebastes, les sébastolobes sont dépourvus de vessie gazeuse, et il se peut qu’ils soient capables de survivre à la surface de l’eau.

Déplacements et dispersion

Il n’existe aucune information sur les déplacements des adultes une fois qu’ils s’établissent dans leur territoire, en eau profonde.

Relations interspécifiques 

Le sébastolobe à longues épines partage son habitat principalement avec le sébastolobe à courtes épines (Sebastolobus alascanus) et la morue charbonnière (Anoplopoma fimbria) (figure 6). Il sert couramment de proie au S. alascanus. Lorsqu’il quitte les couches d’eau où la concentration des 2 espèces est la plus forte (de 500 à 800 m sous la surface) pour s’installer dans les profondeurs caractérisées par un minimum d’oxygène et une forte pression, le S. altivelis gagne un avantage concurrentiel grâce à ses caractéristiques physiologiques qui lui permettent de tolérer des conditions extrêmes, et il y devient l’espèce prédominante.

Figure 6.  Espèces capturées par chalutage dans les couches d’eau de prédilection (de 274 à 1 056 m de profondeur) du sébastolobe à longues épines (1996-2004). L’abondance est exprimée sous forme de pourcentage du total des prises par poids. Source : Haigh et al. (2005).

Figure 6.  Espèces capturées par chalutage dans les couches d’eau de prédilection (de 274 à 1 056 m de profondeur) du sébastolobe à longues épines (1996-2004). L’abondance est exprimée sous forme de pourcentage du total des prises par poids. Source : Haigh et al.(2005).

Adaptabilité 

Le S. altivelis est très bien adapté aux eaux profondes caractérisées par une forte pression, une faible quantité d’oxygène et une faible productivité. Les changements à grande échelle qui surviennent dans cet environnement, qu’ils soient d’origine anthropique ou naturelle, auront vraisemblablement des effets néfastes sur l’espèce. Contrairement aux sébastes du genre Sebastes, le sébastolobe à longues épines ne semble pas souffrir des effets visibles de la dépressurisation (la rupture d’organes, par exemple) lorsqu’il est ramené à la surface. Il est pour l’instant incertain si l’espèce peut tolérer une exposition temporaire à une faible pression en cas de capture-remise à l’eau.


[1]  Le MOCNESS (système d’échantillonnage environnemental à filets à ouverture et fermeture multiples) est un système à filets contrôlé par ordinateur qui sert au prélèvement d’échantillons de zooplancton dans des couches de profondeur précise de la colonne d’eau. Lorsque le système est dans l’eau, les filets peuvent être ouverts aux profondeurs ciblées (http://swfsc.nmfs.noaa.gov/frd/CalCOFI/TT/MOCNESS.htm; en anglais seulement).

[2]  Southwest Fisheries Science Center, 8604 La Jolla Shores Drive, La Jolla (Californie), 92037-1508

[3]  Classe des Ophiurides (site disponible en anglais seulement)

[4]  Relevés des poissons de fond, Station biologique du Pacifique, 3190 Hammond Bay Road, Nanaimo (Colombie-Britannique), V9T 6N7.