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Programme de rétablissement de la tête carmin (Notropis percobromus) au Canada

1. Introduction

En 2001, la tête carmin, Notropis percobromus (Cope, 1871), a été désignée comme étant une espèce menacée par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) (COSEPAC, 2001), et elle a été inscrite à ce titre à l’annexe I de la Loi sur les espèces en péril (LEP) le 5 juin 2003. Sa situation a été examinée de nouveau et confirmée par le COSEPAC en 2006, d’après un rapport de situation mis à jour (COSEPAC, 2006).

Le présent programme de rétablissement a été élaboré par l’Équipe de rétablissement de la tête carmin, qui a été formée en 2003. L’équipe inclut des représentants de divers ministères (Pêches et Océans Canada, Gestion des ressources hydriques Manitoba et Environnement Canada), des scientifiques qui étudient actuellement les têtes carmin ainsi que d’autres intervenants concernés (voir les Remerciements).

Le présent document présente le programme de rétablissement de la tête carmin au Canada en conformité avec les exigences de la LEP. Il propose une approche de maintien et de protection de l’espèce et de son habitat, et il suit le modèle en deux étapes élaboré par le groupe de travail national sur le rétablissement (2004). La première étape du processus est l’élaboration du programme de rétablissement et la deuxième, l’élaboration d’un plan d’action pour la mise enœuvre des recommandations de ce programme.

2. Contexte

La population de têtes carmin (N. percobromus) du Manitoba a déjà été identifiée comme étant une population de têtes roses (N. rubellus ) (Houston, 1994, 1996; COSEPAC, 2001), et elle a été évaluée à ce titre par le COSEPAC en 2001. Des études subséquentes du complexe spécifique N. rubellus semblent indiquer que la population du Manitoba est en fait constituée de têtes carmin (Wood et al., 2002; Stewart et Watkinson, 2004; Nelson et al., 2004). Malgré le changement de nom, la justification de la désignation « menacée » – c’est-à-dire le fait que la population du Manitoba soit petite et disjointe et qu’elle se trouve à l’intérieur d’une aire de répartition restreinte au Canada – s’applique toujours. En 2006, dans un rapport de situation mis à jour, le COSEPAC a confirmé la désignation « menacée » pour la population de têtes carmin du Manitoba. Vous trouverez ci-après un sommaire de l’information tirée de ce rapport de situation mis à jour ainsi que de nouveaux renseignements obtenus de l’Équipe de rétablissement.

2.1 Information sur l’évaluation de l’espèce provenant du COSEPAC

Sommaire de l'évaluation - Avril 2006

Nom commun : Tête carmin

Nom scientifique : Notropis percobromus

Désignation : Espèce menacée

Justification de la désignation : Cette espèce de poisson d'eau douce occupe une aire de répartition extrêmement restreinte au Manitoba. La principale menace qui pèse sur l'espèce est la modification du débit par suite de la régulation des cours d'eau.

Répartition Manitoba

Historique de la désignation : Espèce désignée « préoccupante » en avril 1994. Réexamen de la désignation : l'espèce a été désignée menacée en novembre 2001 et en avril 2006. Dernière évaluation fondée sur un rapport de situation mis à jour.

2.2 Description

2.2.1 Taxinomie

La tête carmin est un petit méné du genre Notropis, le deuxième genre en importance chez les poissons d’eau douce de l’Amérique du Nord. De nombreuses espèces appartenant à ce genre sont difficiles à distinguer les unes des autres, et leurs relations phylogéniques[1] demeurent essentiellement inconnues (Dowling et Brown, 1989). De récentes études sur les alloenzymes[2] étayent l’hypothèse voulant qu’il existe au moins cinq espèces jusqu’ici considérées comme des « têtes roses », à savoir la tête rose, le N. micropteryx, le N. suttkusi, la tête carmin et une espèce encore non décrite (figure 1) (Wood et al., 2002). À la lumière de l’information biogéographique trouvée dans Wood et al. (2002) et conformément à Nelson et al. (2004), Stewart et Watkinson (2004) considèrent que la ou les populations du Manitoba sont constituées de têtes carmin. Le COSEPAC également a officiellement adopté le nom de tête carmin pour décrire la population du Manitoba. Le présent rapport fera donc toujours référence à la tête carmin. Les études en cours menées par le Dr Chris Wilson duministère des Richesses naturelles de l’Ontario (comm. pers., 2005) confirment que la tête carmin et la tête rose sont des taxons distincts, tout comme l’est le méné émeraude (N. atherinoides), selon les deux séquences d’ADN mitochondrial (ATPase 6 et 8) et nucléaire (ITS-1 de l’ARNr). Ces études révèlent que les poissons des eaux du Manitoba sont des têtes carmin, comme ceux qui vivent plus au sud, et non des têtes roses, comme ceux qui peuplent les eaux de l’est du Canada.

Répartition géographique hypothétique des espèces

Figure1. Répartition géographique hypothétique des espèces du complexe spécifique Notropis rubellus d’après les variations géographiques des alloenzymes (à partir de la carte de Wood et al., 2002).

L’analyse des caractères morphologiques et alloenzymatiques et l’analyse phylogénique des données alloenzymatiques ont permis de déceler l’existence de formes distinctes au sein de N. percobromus. Ces découvertes pourraient un jour mener à une reconnaissance taxinomique (Wood et al., 2002). Tout semble indiquer que les populations des rivières Whitemouth et Winnipeg sont disjointes de celles de la rivière Rouge et d’ailleurs et qu’elles auraient été isolées à la suite de déglaciations. Une révision taxinomique pourrait donc toucher les populations qui vivent au Manitoba.

2.2.2 Caractéristiques morphologiques

La tête carmin est un méné au corps mince et allongé qui se distingue des autres ménés du Manitoba par les caractéristiques suivantes : 1) la nageoire dorsale prend naissance en arrière d’une ligne verticale tracée depuis l’insertion des nageoires pelviennes; 2) l’abdomen est dépourvu de carène charnue et le corps ne porte aucune ligne latérale fortement incurvée; 3) le museau, étroit et de forme conique, fait à peu près la longueur du diamètre de l’œil; 4) la partie inférieure du premier arc brachial compte de cinq à sept branchicténies courtes, la plus longue de ces branchicténies étant à peu près aussi longue que la largeur de sa base; 5) la bouche compte une rangée principale de quatre dents pharyngiennes minces et recourbées (Stewart et Watkinson, 2004; K.W. Stewart, Université du Manitoba, Winnipeg, comm. pers., 2005) (figure 2). Ces trois dernières caractéristiques distinguent la tête carmin du méné émeraude, avec lequel elle est souvent confondue. Le méné émeraude se reconnaît aux caractéristiques suivantes : un museau plus arrondi, qui fait habituellement les trois quarts de la longueur de diamètre de l’œil; de huit à douze branchicténies sur la partie inférieure du premier arc branchial, la plus longue faisant deux fois la largeur de sa base; quatre dents pharyngiennes plus grosses et légèrement recourbées de chaque côté de la rangée principale (K.W. Stewart, comm. pers., 2005).

Tête carmin

Figure 2. Tête carmin, Notropis percobromus (Photo reproduite avec la permission de D. Watkinson, du MPO, à Winnipeg.)

Entre les périodes de fraye, la tête carmin a le dos olive, les flancs argentés et le ventre blanc argenté (Scott et Crossman, 1973). Des pigments noirs délimitent les contours des poches écailleuses dorsales. Les spécimens adultes fraîchement capturés ont souvent, sur les opercules et les joues, des pigments rosâtres qui s’agrandissent et prennent des teintes plus vives pendant la fraye. Les nageoires sont transparentes. Sur la tête, sur certaines écailles prédorsales et sur la surface supérieure des rayons des nageoires pectorales, les mâles reproducteurs portent des tubercules nuptiaux fins qui ont la texture du papier sablé.

La coloration qui apparaît pendant la fraye chez la tête carmin du Manitoba est assez vive (Lowdon et al., à l’étude). Les géniteurs prennent une couleur cramoisi vif autour des joues et autour de la base de chaque nageoire. Chez certains poissons, toute la tête prend cette couleur. Chez les têtes roses mâles, toute la tête prend une couleur cramoisie, au moins jusqu’à la nuque, alors que le ventre prend une couleur rouge pâle (Scott et Crossman, 1973). Pendant la fraye, les femelles ont généralement une couleur plus pâle. La pigmentation sur les côtés est d’ordinaire délimitée par une ligne latérale. Les têtes carmin adultes qui fréquentent la rivière Whitemouth atteignent au moins 67 mm de longueur à la fourche (Lowdon et al., à l’étude).

2.3 Population et répartition

2.3.1 Répartition

Sur le territoire canadien, la tête carmin n’a été relevée que récemment au Manitoba, où elle occupe la limite nord-ouest de son aire de répartition (figure 3). L’espèce est présente dans la rivière Winnipeg, en amont de chutes qui étaient auparavant des obstacles insurmontables et qui sont aujourd’hui le site de barrages hydroélectriques. Son absence apparente du cours inférieur de la rivière Rouge et du lac Winnipeg laisse croire que la colonisation se serait faite par un embranchement post-glaciaire relié au cours supérieur de la rivière Red Lake, au Minnesota, une voie de dispersion que la tête carmin aurait empruntée avec la tête à taches rouges (Nocomis biguttatus) et la lasmigone cannelée (Lasmigona costata) (K.W. Stewart, comm. pers. 2004; Clarke, 1981). Il se peut également que l’espèce se soit dispersée par le bassin hydrographique de la rivière à la Pluie à partir du haut Mississipi, dans le nord-ouest du Minnesota, comme l’ont fait un certain nombre d’autres espèces qui vivent dans le sud du Manitoba.

Répartition de la Tête carmin au Canada

Figure 3. Répartition de la tête carmin au Canada selon un échantillonnage fait dans les bassins des rivières Whitemouth et Winnipeg au Manitoba ainsi que dans le nord-ouest de l’Ontario entre 2002 et 2006 (carte reproduite avec la permission de D. Watkinson).

Houston (1996) n’avait recensé la tête carmin que dans la rivière Whitemouth et dans un des ses affluents, la rivière Birch (J.J. Keleher, ROM 17539; Smart 1979; Houston, 1996). À la suite de travaux d’échantillonnage plus récents, il a été possible d’élargir cette aire de répartition. En effet, des spécimens ont été capturés dans la rivière Whitemouth, dans deux de ses affluents, la rivière Birch et la rivière Little Birch, et dans la rivière Winnipeg, immédiatement en aval des chutes Whitemouth (Clarke, 1998; Stewart et Watkinson, 2004; Lowdon et al., à l’étude). Des spécimens ont également été prélevés dans le chenal Pinawa de la rivière Winnipeg (immédiatement en aval du vieux barrage Pinawa), dans la rivière Bird à la première série de rapides en amont du lac du Bonnet (lac de l’axe fluvial de la rivière Winnipeg) et à l’embouchure du ruisseau Peterson, qui est un affluent de la rivière Bird. Ces nouvelles mentions proviennent toutes de tronçons du réseau de la rivière Winnipeg qui se trouvent en aval de la décharge de la rivière Whitemouth. Stewart et Watkinson (2004) avaient relevé des têtes carmin dans le ruisseau Forbes, affluent du lac George, et dans le ruisseau Tie, décharge du lac George, qui se jette dans la rivière Winnipeg en amont du confluent des rivières Whitemouth et Winnipeg. Cependant, un second examen a révélé qu’il s’agissait plutôt du méné émeraude (K.W. Stewart, comm. pers., 2005). Une mention historique concernant la présence de spécimens de têtes carmin plus en amont dans le réseau hydrographique de la rivière Winnipeg, au lac des Bois (Evermann et Goldsborough, 1907), n’a pas été avérée.

À l’extérieur du Manitoba, la population de têtes carmin la plus proche se trouve dans la rivière Lost, affluent de la rivière Red Lake (bassin hydrographique de la rivière Rouge), dans le nord-ouest du Minnesota (figure 4). Des spécimens de ce système fluvial ont été capturés en 2004 pour une étude morphométrique et une analyse de l’ADN (Konrad Schmidt, ministère des Ressources naturelles du Minnesota, St. Paul, MN).

2.3.2 Taille de la population et tendances

Avant d’être désignée par le COSEPAC, la tête carmin n’avait été relevée que de manière accessoire(p. ex. Smart, 1979). Depuis, son aire de répartition connue a été élargie à la suite d’échantillonnages dirigés (Stewart et Watkinson, 2004). L’espèce est présente dans le tronçon intermédiaire de la rivière Whitemouth, sans toutefois y être abondante (Smart, 1979). Le peu d’information que nous possédons sur la répartition et l’abondance de l’espèce résulte sans doute du faible nombre d’échantillonnages dirigés et de la facilité avec laquelle l’espèce est confondue avec le méné émeraude.

Les rapides et les chutes, aujourd’hui en grande partie remplacés par des barrages hydroélectriques, segmentent l’habitat du poisson dans l’axe fluvial de la rivière Winnipeg. Les chutes situées à l’embouchure de la rivière Whitemouth empêchent l’espèce de recoloniser ce cours d’eau à partir de la rivière Winnipeg. Ces obstacles réduisent grandement toute possibilité d’immigration naturelle de source externe. De plus, il se peut que la voie de dispersion originale (région de Red Lake, au Minnesota) ne soit plus accessible. Pour déterminer le pourcentage de l’aire de répartition mondiale de la tête carmin qui se trouve au Canada, il faudra réaliser d’autres travaux d’échantillonnage dans les bassins hydrographiques de la rivière et du lac Winnipeg. Il importera également de mener des études génétiques pour préciser les liens de parenté entre ce poisson et les autres espèces du complexe spécifique Notropis rubellus.

Répartition des population de têtes carmin

Figure 4. Répartition des populations de têtes carmin au Manitoba par rapport à celles présentes dans la rivière Red Lake, au Minnesota, où se trouvent les autres populations de têtes carmin connues les plus proches.

2.3.3 Populations d’importance nationale

La tête carmin ne revêt aucune importance économique directe, et elle a une importance limitée en tant qu’espèce proie. Cependant, elle présente un intérêt important sur le plan scientifique (Scott et Crossman, 1973; Houston, 1996; Stewart et Watkinson, 2004). Sa valeur intrinsèque tient au fait qu’elle contribue à la biodiversité du Canada et qu’il pourrait s’agir d’une espèce colonisatrice. En tant que populations périphériques se trouvant à la limite nord-ouest de leur aire de répartition, les populations du Manitoba pourraient être uniques en leur genre : elles témoignent d’une adaptation à l’habitat local et présentent des différences génétiques par rapport à d’autres populations de la même espèce (Stewart et Watkinson, 2004). Les populations du Manitoba pourraient représenter une composante importante de la diversité génétique de l’espèce. En menant des études scientifiques sur ces populations, il sera peut-être possible de mieux comprendre quand et par quelles voies de dispersion les poissons sont parvenus au Manitoba après les glaciations (Houston, 1996). Les études pourraient également fournir des données sur l’adaptation génétique d’une espèce près de la limite de son aire de répartition.

2.4 Besoins de l’espèce

2.4.1 Habitat et cycle biologique

Les données sur la tête carmin sont limitées et quelque peu confuses parce qu’un grand nombre d’études sur le complexe spécifique N. rubellus ont été réalisées sur les populations de l’Est avant que les populations de l’Ouest ne soient reconnues comme espèce distincte (c.-à-d. la tête carmin). L’examen mené par Houston (1996) pour le compte du COSEPAC portait sur les deux espèces, tout comme celui de Becker (1983). Pour éviter le problème, les données recueillies lors des études sur la tête rose, une espèce étroitement apparentée, sont présentées à titre de substitut uniquement lorsqu’il n’existe aucune autre information sur la tête carmin.

Croissance

Les têtes carmin du Manitoba vivent jusqu’à au moins deux ans, et les individus reproducteurs (mâles et femelles) atteignent des longueurs à la fourche de l’ordre de 55 à 67 mm (Lowdon et al., à l’étude). Dans l’État de New York, les têtes roses peuvent vivre jusqu’à trois ans, et les femelles sont plus nombreuses que les mâles à atteindre cet âge (Pfeiffer, 1955).

Reproduction

Au Manitoba, la tête carmin a été capturée en période de fraye en aval du vieux barrage Pinawa, dans l’axe fluvial de la rivière Whitemouth, et dans la rivière Birch, près de son confluent avec la rivière Whitemouth (Lowdon et al., à l’étude). Des femelles matures et prêtes à frayer ont été capturées entre le 13 juin et le 26 juillet dans des eaux affichant les caractéristiques suivantes : température de 19,3 à 22,5 °C, vitesse d’au plus 0,53 m/s, profondeur de 0,2 à 1,4 m, conductivité de 102,6 à 242 μS/cm et transparence de > 0,6 à au plus 1,4 m (lectures à l’aide du disque de Secchi). Les substrats à ces endroits sont composés de sables, de galets, de rochers et de roches en place.

On sait peu de choses sur les habitudes de fraye de la tête carmin au Canada, mais elles ressemblent probablement à celles de la tête rose. En général, les têtes carmin présentes dans la partie sud de leur aire de répartition et les têtes roses présentes dans les bassins hydrographiques des Grands Lacs frayent en mai et en juin, dans des eaux à l’intérieur de seuils, à une température variant entre 20 et 28,9 °C (Starrett, 1951; Pfeiffer, 1955; Reed, 1957a; Miller, 1964; Pflieger, 1975; Baldwin, 1983; Becker, 1983). Le temps froid du printemps retarde la fraye chez la tête rose (Reed, 1957a). Dans la rivière Des Moines, en Iowa, les populations de certaines espèces qui frayent tôt au printemps – y compris la tête carmin – seraient limitées par les crues normales de mai et de juin (Starrett, 1951). Plus au sud, dans l’État du Missouri, la tête carmin fraye de la mi-avril au début de juillet, mais le gros de l’activité a lieu en mai et au début de juin (Pflieger, 1975). Cependant, il se peut que ces observations propres à des populations du sud ne soient pas directement applicables aux populations du Manitoba.L’intervalle de reproduction chez les populations du Nord demeure actuellement inconnu.

Durant la fraye, les bancs de têtes roses se divisent en groupes de 8 à 20 poissons qui déposent leursœufs sur des dépressions dans le gravier (Pfeiffer, 1955; Miller, 1964). Souvent, ces dépressions sont des frayères construites par d’autres cyprinidés, comme la tête à taches rouges et le mulet à cornes (Semotilus atromaculatus) (Miller, 1964; Vives, 1989). Certaines sont également occupées par le méné à nageoires rouges (Luxilus cornutus) (Reed, 1957a; Miller, 1964; Baldwin, 1983; Vives, 1989). La fraye chez la tête rose est décrite dans Pfeiffer (1955) et Miller (1964). L’hermaphrodisme a été observé chez les têtes roses de la Pennsylvanie (Reed, 1954), et il pourrait également exister chez les têtes carmin du Manitoba (K.W. Stewart, comm. pers., 2005).

Chez la tête carmin du Manitoba, les femelles portent chacune de 694 à 2 806 œufs (n = 20 femelles) (Lowdon et al., à l’étude). Ces nombres sont plus élevés que pour les têtes roses capturées dans l’État de New York (Pfeiffer, 1955). Les deux espèces parviennent à maturité à l’âge d’un an, et le nombre d’œufs par femelle s’accroît avec la taille et l’âge de l’individu (Pfeiffer, 1955; Lowdon et al., à l’étude). Les œufs non fécondés ont une forme sphérique et sont couleur gris terne (Reed, 1958). Ils font 1,2 mm de diamètre lorsqu’ils se trouvent encore à l’intérieur de la femelle, et ils se gonflent à 1,5 mm au contact de l’eau. Les œufs fécondés tournent au jaune vif, durcissent à l’eau et deviennent adhérents. À une température de 21,1 °C (70 °F), ils mettent de 57 à 59 heures à éclore. Les larves nouvellement écloses trouvent refuge au fond de l’eau, dans les interstices du gravier (Pfeiffer, 1955), probablement jusqu’à ce que l’absorption du vitellus soit terminée.

L’hybridation entre la tête carmin et d’autres espèces n’a jamais été décrite, mais il est probable qu’elle se produise compte tenu du fait que la tête rose se reproduit naturellement avec plusieurs espèces, dont le méné à nageoires rouges (Raney, 1940; Pfeiffer, 1955; Miller, 1964), le méné pâle (Notropis volucellus) (Bailey et Gilbert, 1960 et le méné rayé (Luxilus chrysocephalus) (Thoma et Rankin, 1988).

Rôle écologique

Les têtes carmin se nourrissent d’une variété d’invertébrés durant l’été, pour la plupart des insectes terrestres et aquatiques, en particulier des diptères (Lowdon et al., à l’étude). Elles sont probablement des omnivores qui se nourrissent au fond de l’eau ou à mi-profondeur, à l’instar des populations du Sud, dans la région des monts Ozark (Hoover, 1989), et des populations de têtes roses dans l’État de New York (Pfeiffer, 1955; Reed, 1957b). Les insectes aquatiques, en particulier les larves de phryganes, constituent l’essentiel du régime alimentaire de ces poissons qui consomment cependant aussi des insectes terrestres, des œufs de poissons, des algues, des diatomées et des matières organiques. Les poissons de l’année préfèrent les algues et les diatomées aux insectes. Dans un ruisseau de la région des monts Ozark, la compétition alimentaire entre les différentes espèces de ménés a poussé les têtes carmin à se spécialiser davantage en se nourrissant de moucherons (Chironomidés) (Hoover, 1989). Leur régime alimentaire a perdu en variété en la présence d’achigans à petite bouche (Micropterus dolomieui), mais il s’est diversifié à des niveaux de lumière plus élevés, ce qui indique que l’espèce repère ses proies à vue.

Les prédateurs, les parasites et les maladies de la tête carmin sont mal connus. L’espèce est sans doute chassée principalement par de gros poissons et des oiseaux piscivores. Il se peut que ses œufs soient mangés par des dards, des meuniers noirs, des carpes (Cyprinus carpio) et des ménés – comme c’est le cas chez la tête rose (Reed, 1957a; Baldwin, 1983).

2.4.2 Habitat

Le cycle biologique de la tête carmin et les caractéristiques de son habitat sont mal connus, la plupart des travaux sur le complexe spécifique ayant été réalisés à l’extérieur de l’aire de répartition de la tête carmin, dans des eaux peuplées par la tête rose (Pfeiffer, 1955; Reed, 1957a, 1957b).

Au Manitoba, pendant les mois d’été, la tête carmin se rencontre généralement dans les ruisseaux et les petites rivières au débit rapide. Elle affectionne les eaux limpides de couleur brune qui se trouvent à mi-profondeur à l’intérieur ou à proximité de seuils, s’abrite sous les rochers et les arbres tombés et préfère les substrats propres de gravier et de moellons. (Smart 1979; Lowdon et al., à l’étude). L’espèce ne migre pas, mais il se peut qu’elle se déplace vers des remous ou des mouilles plus profonds en hiver. La tête carmin est parfois présente dans des lacs, près de l’embouchure des ruisseaux. Elle semble absente du cours inférieur de la rivière Rouge, entre Grand Forks et le lac Winnipeg, ce qui donne à penser que la turbidité et les substrats de sédiments fins limitent sa dispersion. Il est possible que ce méné supporte mal une turbidité soutenue (Trautman, 1957; Becker, 1983), mais qu’il tolère les augmentations de turbidité passagères qui sont associées aux crues naturelles du bassin hydrographique de la rivière Whitemouth (Stewart et Watkinson, 2004).

Smart (1979) a capturé des têtes carmin à 15 des 18 emplacements qui ont fait l’objet d’un échantillonnage dans le cours intermédiaire de la rivière Whitemouth, et à deux emplacements sur 12 dans le tronçon de 19 km de rivière Birch. Le chenal du cours intermédiaire de la rivière Whitemouth River serpente légèrement, et le lit varie de 18 à 36 m de largeur. Le substrat est composé de sable, de cailloux et de galets, et la rivière compte de nombreux seuils. Le chenal du cours inférieur de la rivière Birch est semblable, mais le cours d’eau suit un tracé relativement droit. La tête carmin n’a pas été capturée dans les tronçons où le substrat est limoneux et où les seuils sont plus rares, que ce soit dans le cours supérieur ou inférieur de la rivière Whitemouth ou dans d’autres affluents. Plus récemment, des têtes carmin ont été prélevées dans les tronçons inférieurs de la rivière Whitemouth (Lowdon et al., à l’étude). Durant un échantillonnage effectué dans les rivières Birch et Whitemouth en 2005 et en 2006, on a capturé des têtes carmin dans des eaux affichant les caractéristiques suivantes : profondeur de 0,12 à 2,8 m (en moyenne 0,87 m), vitesse de 0,04 à 1,7 m/s (en moyenne 0,33 m/s), conductivité de 102,6 à 265 μS/cm et température de 15,1 à 21,8 °C. Elles ont été prélevées sur des substrats variés – sables, graviers, galets, roches en place. Ce type d’habitat se trouve également dans le chenal Pinawa, aux seuils situés en amont du vieux barrage Pinawa.

Pendant les périodes de ruissellement intense, les têtes roses de l’Ontario se réfugient au bord des rivières inondées, là où le courant est plus lent, et sur la plaine inondable (Baldwin, 1983). Il se peut que la tête carmin fasse la même chose au Manitoba, mais ce comportement n’a jamais été observé. Là où ils existent, les milieux inondés offrent des sources de nourriture supplémentaires et de meilleures possibilités d’alimentation en période de grande turbidité. Il est possible, toutefois, que ce type de comportement entraîne la mortalité d’individus qui restent prisonniers du milieu inondé. Les rives abruptes, souvent presque verticales, limitent la disponibilité des plaines inondables le long de la rivière Whitemouth. Les lieux d’hivernage de la tête rose et de la tête carmin sont mal connus. En Ontario, la tête rose passe l’hiver dans des mouilles plus profondes, où elle demeurerait inactive (Baldwin, 1983).

Au Manitoba, on a capturé des têtes carmin de l’année dans la rivière Whitemouth, à environ 3 km en amont de son embouchure, et à la centrale Seven Sisters sur la rivière Winnipeg (Lowdon et al., à l’étude). À ces emplacements, la profondeur de l’eau est de 0,74 m (en moyenne), la vitesse de l’eau est de 0,11 m/s (en moyenne) et le substrat se compose principalement de sable. Baldwin (1983) a capturé des têtes roses de l’année dans des mouilles qui étaient relativement troubles en été et plus limpides en automne. Ces poissons étaient concentrés dans des secteurs où la végétation recouvrait moins de 5 % de la superficie du substrat et où les berges étaient partiellement boisées.

La tête carmin a une aire de répartition limitée au Manitoba, et l’ensemble des espèces du complexe N. rubellus tolèrent les eaux chaudes. Compte tenu de ces deux facteurs, il est permis de croire que la tête carmin n’a colonisé la région qu’assez récemment (Houston, 1996) et qu’elle a gagné le bassin hydrographique de la baie d’Hudson à partir du bassin hydrographique du haut Mississippi après le retrait des glaces. L’espèce a été relevée dans le cours supérieur de la rivière Rouge, dans le nord‑ouest du Minnesota, ce qui témoigne du fait que cette voie a servi à la dispersion (Koel, 1997). Il se peut également que l’espèce ait atteint le cours supérieur de la rivière à la Pluie, non loin du bassin hydrographique du haut Mississippi, si l’on en croit une mention précoce qui provient du lac des Bois (Evermann et Goldsborough, 1907). Cependant, ces spécimens n’existent plus, et cette identification ne peut être confirmée ou réfutée (D. Watkinson, comm. pers., 2006).

Bien que les effets du changement climatique soient incertains, une tendance au réchauffement pourrait accroître la disponibilité d’habitats appropriés au nord des limites actuelles de l’aire de répartition de l’espèce. Ces habitats pourraient inclure certains des affluents situés le long de la rive est du lac Winnipeg. On ne sait pas si l’espèce est déjà présente dans ces régions ou si elle peut les coloniser.

Tendances et limites en matière d’habitat

En l’absence d’information précise sur le type d’habitat dont a besoin la tête carmin et sur l’étendue de l’habitat nécessaire à sa survie, la protection de l’ensemble de l’écosystème semble être le meilleur moyen d’assurer la survie de l’espèce. À cette fin, il faudra mettre en œuvre des initiatives à la grandeur de l’écosystème et instaurer des mesures réglementaires précises ciblant les habitats des rivières Whitemouth et Winnipeg. Certaines facettes de cette démarche de protection sont déjà en vigueur à différents degrés (voir la section 5.4.2, au point M3).

Protection de l’habitat

En vertu de la Loi sur les espèces en péril (paragraphe 58.1), il est interdit de détruire un élément de l’habitat essentiel d’une espèce sauvage désignée à titre d’espèce en voie de disparition, menacée et disparue du pays. Comme il a été mentionné précédemment, l’habitat essentiel de la tête carmin ne peut encore être déterminé et, par conséquent, ne bénéficie d’aucune protection légale en vertu de la LEP pour l’instant. La Manitoba Endangered Species Act protège l’habitat des espèces qui sont désignées par le Manitoba, mais la tête carmin ne l’a pas encore été.

L’habitat de l’espèce peut être visé par d’autres lois et politiques fédérales et provinciales qui protègent l’habitat du poisson en général. Au palier fédéral, la Loi sur les pêches (L.R.C. 1985, chap. F-14) interdit la détérioration, la destruction ou la perturbation de l’habitat du poisson (article 35), sauf dans les circonstances autorisées par le ministre. Elle interdit également le rejet de substances nocives dans des eaux où vivent des poissons (c.-à-d. l’habitat du poisson) (paragraphe 36(3)). La Loi canadienne sur l’évaluation environnementale (LCEE) exige que toutes les mesures réglementaires fédérales, y compris celles autorisant la destruction de l’habitat du poisson, soient soumises à un examen environnemental approprié qui tient compte des espèces en péril. En 1986, le Manitoba a classé à titre de réserve écologique une zone de 130 ha qui englobe le cours supérieur de la rivière Whitemouth afin de protéger la végétation tapissant le lit de la rivière. Cette réserve écologique pourrait également offrir une protection accessoire à l’habitat de la tête carmin (Hamel, 2003).

2.4.3 Facteurs limitatifs

Nous ignorons encore trop de choses de la physiologie de la tête carmin ou de sa capacité d’adaptation pour être en mesure de cerner les facteurs susceptibles de limiter ses chances de rétablissement. L’espèce semble occuper une niche relativement restreinte, ce qui pourrait indiquer qu’elle a une capacité d’adaptation limitée. La tête rose, un proche parent, a également un habitat restreint et réagit rapidement aux changements qui surviennent dans son habitat et dans la qualité de l’eau (Smith, 1979; Trautman, 1981; Humphries et Cashner, 1994; Houston, 1996). Si la tête carmin réagit de la même façon que son proche parent, la tête rose, il se peut qu’elle évite une exposition continue aux polluants (Cherry et al.,1977) de même que les eaux dont la température dépasse 27,2 °C (Stauffer et al.,1975). Les têtes roses du sud-ouest de la Virginie évitent les eaux chlorées et ne s’adaptent pas à une exposition continue (Cherry et al., 1977). Leur seuil de réaction, qui varie en fonction de la température de l’eau et du pH, est corrélé avec la proportion d’acide hypochloreux du chlore résiduel. Certains autres facteurs pourraient entrer en ligne de compte : l’abondance de proies clés, la prédation par d’autres espèces, la compétition avec d’autres ménés pour l’habitat de prédilection, les maladies et les parasites ainsi que l’hybridation avec d’autres espèces de ménés.



[1] Relations phylogéniques– Évolution ou histoire généalogique des espèces les unes par rapport aux autres.

[2] Alloenzymes –Formes d’une enzyme qui diffèrent par leur chimie.