Sauter l'index du livret et aller au contenu de la page

Programme de rétablissement de la tête carmin (Notropis percobromus) au Canada

3. Menaces pour la survie ou le rétablissement de l'espèce

3.1 Survol

La tête carmin fraye dans des eaux relativement chaudes et claires, et elle fréquente des eaux vives peu profondes où les substrats rocheux sont propres. Elle pourrait être menacée par des activités altérant le degré de turbidité ou le débit de l’eau. La construction de barrages de retenue, le drainage agricole entraînant un accroissement des charges solides, l’enlèvement du gravier au fond des ruisseaux et la canalisation des cours d’eau sont autant d’activités qui concourent au déclin ou à la disparition de la tête rose à l’intérieur de son aire de répartition (Smith, 1979; Trautman, 1981; Humphries et Cashner, 1994; Houston, 1996). Par ailleurs, l’érosion accrue des berges et la sédimentation qui s’ensuit ont probablement des effets négatifs sur les œufs, les alevins et les sources de nourriture. L’altération des berges associée à la construction de chalets peut également avoir des effets négatifs sur ces ménés. Enfin, les prises accessoires par les pêcheurs de poissons-appâts et l’introduction d’espèces peuvent également être des sources de préoccupation.

3.2 Évaluation des menaces

L’Équipe de rétablissement de la tête carmin a entrepris une évaluation détaillée des menaces dans chaque plan d’eau où l’espèce a été recensée. Voici les quatre grandes catégories de menaces qui ont été cernées :

  • la surexploitation,
  • l’introduction d’espèces,
  • la perte ou la dégradation de l’habitat,
  • la pollution.

Vous trouverez à l’annexe A une brève description de l’évaluation des menaces qui pèsent sur la tête carmin dans chaque plan d’eau où l’espèce a été recensée. Les résultats de cette évaluation sont examinés dans les sections ci-après et résumés au tableau 1.

3.2.1 Surexploitation

Il est possible que des têtes carmin soient exploitées en tant que poissons-appâts. Les pêches aux poissons‑appâts incluent tant les appâts vivants que les appâts morts (à l’état congelé). Toutes les activités de pêche commerciale aux poissons-appâts au Manitoba sont réglementées et assujetties à la délivrance d’un permis annuel par Gestion des ressources hydriques Manitoba. Les allocations permettent aux détenteurs de permis de pêche commerciale aux poissons-appâts de capturer des poissons destinés à servir d’appâts morts dans toutes les eaux de la Couronne, et certaines de ces allocations peuvent inclure des secteurs fréquentés par la tête carmin. La pêche aux poissons-appâts vivants, par contre, ne peut avoir lieu que dans certains cours d’eau précis, soumis à l’approbation de Gestion des ressources hydriques Manitoba. La plupart des poissons-appâts capturés dans le cadre de la pêche commerciale dans le sud-est du Manitoba sont destinés à la vente comme appâts vivants (B. Scaife, Gestion des ressources hydriques Manitoba, comm. pers., 2004).

Généralement, la pêche aux poissons-appâts vivants cible des espèces autres que les ménés, plus robustes, qui ont un taux de survie plus élevé et qui fréquentent un habitat différent de celui des ménés. Les pièges qui permettent de capturer des poissons vivants facilitent le tri et la remise à l’eau, mais la tête carmin est difficile à identifier et elle résiste mal à la manipulation. Comme la capture de poissons destinés à servir d’appâts vivants n’est pas autorisée dans les rivières Whitemouth, Bird et Winnipeg, les têtes carmin ne sont pas susceptibles d’être affectés par de telles activités.

La pêche aux appâts morts (à l’état congelé) suscite plus d’inquiétudes étant donné que les ménés sont généralement les espèces ciblées. Les engins utilisés pour ce type de pêche (p. ex. la senne) sont plus susceptibles de tuer les poissons‑appâts ou de leur nuire que ceux qui sont employés pour la capture de poissons vivants. Cependant, ces méthodes sont rarement utilisées dans les habitats situés dans des cours d’eau de petite et de moyenne taille que fréquente le plus souvent la tête carmin (K.W. Stewart, comm. pers., 2004). Bien que l’ampleur de la pêche réalisée dans certaines eaux soit actuellement inconnue, les pêcheurs qui ont reçu des allocations de pêche commerciale aux poissons‑appâts dans les rivières Whitemouth et Bird n’ont déclaré aucune production d’appâts à l’état congelé sur leurs formulaires de rapport de la production annuelle (B. Scaife, comm. pers., 2004). On sait toutefois que des appâts à l’état congelé sont produits dans certains secteurs de la rivière Winnipeg. Bien que ce soit improbable, il est possible que ces secteurs incluent le chenal Pinawa, où la tête carmin a récemment été observée.

Les pêcheurs à la ligne peuvent également, s’ils ont un permis, capturer des poissons‑appâts pour leur propre usage dans toutes les eaux de la Couronne, mais ils ne peuvent capturer de poissons-appâts vivants que dans les cours d’eau où la pêche aux appâts vivants est autorisée. Les pêcheurs à la ligne n’ont toutefois pas le droit de transporter d’appâts vivants hors des cours d’eau où ils ont été capturés.

Tableau 1. Résumé de l’évaluation sommaire des menaces qui pèsent sur la tête carmin par emplacement.

MENACE : Mécanisme/ Source COURS D’EAU
Rivière Whitemouth***Rivière BirdChenal Pinawa
Impor-tance de la menace*Possi-bilités d’atté-nuation**Impor-tance de la menacePossi-bilités d’atté-nuationImpor-tance de la menacePossi-bilités d’atté-nuation
SUREXPLOITATIONPêche aux poissons-appâtsFÉFÉFÉ
INTRODUCTION D’ESPÈCESPrédation, compétition, perturbation de la chaîne alimentaireMF?F?F
PERTE OU DÉGRADATION DE L’HABITATAltération du débit?É?F?M
Aménagement des berges et du milieu riverainMM?M?M
Modification du paysage?M?M?M
Changement climatique?F?F?F
POLLUTIONSources ponctuelles?M?É?É
Sources diffuses?M?M?F
AUTREÉchantillon-nage scien-tifiqueFÉFÉFÉ
HybridationFFFFFF
* Importance de la menace (Élevée, Modérée, Faible)
** Possibilités d’atténuation (Élevées, Modérées, Faibles)
***Comprend l’axe fluvial de la rivière Winnipeg dans les environs de la décharge de la rivière Whitemouth.

La possibilité que des têtes carmin figurent parmi les prises accessoires de la pêche aux poissons‑appâts est réelle, particulièrement dans le cas de la production d’appâts à l’état congelé, mais on n’estime pas que cette possibilité représente une menace importante pour l’espèce pour l’instant (tableau 1). Le fait que la pêche actuellement pratiquée se concentre sur la capture d’appâts vivants, laquelle n’est pas permise dans les secteurs fréquentés par la tête carmin, et les contraintes logistiques posées par la pêche aux appâts destinés à la production congelée dans les habitats de la tête carmin limitent vraisemblablement l’interaction potentielle entre la pêche aux poissons‑appâts et la tête carmin. Bien qu’il puisse se dérouler certaines activités de pêche aux fins de la production d’appâts à l’état congelé dans la rivière Winnipeg, la tête carmin n’a été observée que dans le chenal Pinawa, où les prises seraient difficiles. Néanmoins, il est recommandé que l’on mène des activités de surveillance et de recherche afin de vérifier cette analyse et d’examiner les mesures qui peuvent atténuer davantage tout effet potentiel. La mise en place de programmes d’éducation est également nécessaire, car elle permettra d’aider les pêcheurs commerciaux et les pêcheurs à la ligne à connaître les endroits que fréquente la tête carmin, à identifier l’espèce et à réduire les possibilités de prises accessoires. De plus, d’autres mesures de gestion pourraient cibler au besoin la réduction de tout impact potentiel associé à la pêche aux poissons‑appâts.

3.2.2 Introduction d’espèces

L’introduction d’espèces peut menacer les populations de têtes carmin de plusieurs façons : prédation, compétition et perturbation de la chaîne alimentaire. Il se peut également que les espèces introduites soient porteuses de maladies et de parasites auxquels la tête carmin n’a jamais été exposée et qui pourraient lui nuire. L’importance de la menace serait vraisemblablement modérée dans la rivière Whitemouth et n’est pas connue ailleurs. Les possibilités d’atténuation des effets de l’introduction d’espèces seraient vraisemblablement faibles (tableau 1).

Parmi les sources d’introduction possibles, mentionnons : l’échange d’eau entre les bassins, probablement associé aux essais hydrostatiques sur des pipelines; l’utilisation d’appâts vivants par les pêcheurs à la ligne; l’introduction de poissons gibiers. L’importation d’appâts vivants est illégale au Canada et nécessite une stricte application de la réglementation par Douanes Canada. Le lac Whitemouth est ensemencé en doré jaune (Sander vitreus) depuis 1960, et l’omble de fontaine (Salvelinus fontinalis) y a été introduit en 1961‑1962 (D. Leroux, Conservation Manitoba, comm. pers., 2005; voir également http://www.gov.mb.ca/conservation/fish/). La rivière Birch a été ensemencée en truite arc-en-ciel (Oncorhynchus mykiss), en omble de fontaine, en truite de mer (Salmo trutta) et en doré jaune, mais le taux de survie de ces espèces est faible (Clarke, 1998). La truite de mer a également été introduite dans le chenal Pinawa. L’achigan à petite bouche et l’éperlan (Osmerus mordax) ont été introduits dans le réseau hydrographique de la rivière Winnipeg. Les effets de ces piscivores sur les populations de têtes carmin sont inconnus, mais on sait que l’achigan à petite bouche et la tête carmin partagent le même habitat ailleurs. Le transfert d’espèces provenant du bassin hydrographique du lac des Bois par le drainage terrestre est possible, mais il est actuellement peu probable en raison de la prévalence de digues de castors et de tourbières qui séparent les bassins hydrographiques.

3.2.3 Perte et dégradation de l’habitat

La régulation du débit, la canalisation des cours d’eau, l’aménagement des berges, la modification du paysage et le changement climatique entraînent probablement la perte ou la dégradation de l’habitat dans certains tronçons des rivières que fréquente la tête carmin, ce qui pourrait menacer la survie de l’espèce. À l’heure actuelle, il s’agit probablement de la menace la plus importante, mais il est difficile d’en évaluer l’ampleur compte tenu du peu de données qui existent sur la répartition de l’espèce et ses exigences en matière d’habitat. Les possibilités d’atténuation varient selon la source de la menace et le cours d’eau affecté (tableau 1).

Altération du débit

Comme la tête carmin fréquente des eaux limpides autour de seuils peu profonds durant l’été, les modifications du débit peuvent représenter une menace pour l’espèce. Des projets hydroélectriques ont modifié le débit de la rivière Winnipeg. L’aménagement de l’axe fluvial de la rivière a débuté en 1909 à Pointe du Bois et s’est terminé en 1955 par l’achèvement de la centrale des chutes McArthur (http://www.hydro.mb.ca). Ces installations sont encore en service et ne seront vraisemblablement pas désaffectées dans un avenir prévisible. Une autre centrale a été construite sur le chenal Pinawa en 1906. Elle a été mise hors service en 1951 et est en partie démolie. Ces installations ont endigué des tronçons de la rivière, créant des réservoirs, inondant la végétation et éliminant des rapides. Il est impossible de déterminer si ces changements ont modifié suffisamment le degré de turbidité et l’habitat des seuils pour réduire l’effectif des populations de têtes carmin dans le réseau hydrographique. Avec le temps, l’eau devrait gagner en limpidité à mesure que les berges inondées se stabiliseront.

D’autres activités – le drainage des terres pour l’agriculture, la construction de routes et l’extraction de la tourbe, l’installation de déversoirs et de passages de cours d’eau ainsi que l’enlèvement de la végétation environnante à des fins d’exploitation forestière ou agricole – peuvent également une incidence sur les profils d’écoulement. Il est possible d’atténuer, dans une certaine mesure, les effets qu’ont bon nombre de ces activités sur les berges et le ruissellement. L’extraction d’eau pour l’usage domestique, pour l’irrigation des pelouses ou des terres agricoles et pour l’abreuvement du bétail peut également réduire le débit des cours d’eau, surtout pendant les années de sécheresse. On peut atténuer les effets de ces activités en limitant ou en contrôlant les transferts d’eau depuis et vers les cours d’eau que fréquente la tête carmin.

Dans l’ensemble, la menace que pose l’altération du débit pour la tête carmin est incertaine. Les possibilités d’atténuation de cette menace sont vraisemblablement de modérées à élevées pour la plupart des activités, sauf pour ce qui est des conditions affectées par les aménagements hydroélectriques.

Aménagement des berges

L’aménagement des berges dans les frayères de la tête carmin ou dans les secteurs situés immédiatement en amont peut nuire à la fraye en perturbant le milieu physique ou en modifiant la qualité de l’eau. Le défrichage de la végétation riveraine jusqu’au bord de l’eau pour la construction de chalets ou pour l’agriculture, par exemple, peut déstabiliser les berges et accroître l’érosion. Le bétail qui accède au bord des rivières risque également de perturber l’habitat et d’accroître la charge de limon et d’éléments nutritifs, tout comme la formation de fossés et l’installation d’ouvrages de drainage le long des voies de circulation locales. Des renseignements sur la plupart de ces effets ont été consignés pour le cours inférieur de la rivière Birch (Clarke, 1998). Heureusement, la plupart des effets de ces activités sur les habitats lotiques peuvent être atténués au moyen des technologies et des meilleures pratiques de gestion actuelles. Parmi les mesures d’atténuation habituelles, mentionnons l’établissement de bandes tampons riveraines, la pose de clôtures à bétail ou l’utilisation d’autres mesures de limitation de l’accès ainsi que le déploiement de techniques appropriées de lutte contre l’érosion. L’aménagement des berges est considéré comme une menace d’importance modérée pour le réseau hydrographique de la rivière Whitemouth; ailleurs, cette menace est considérée comme étant incertaine. Les possibilités d’atténuation de cette menace vont de modérées à élevées dans la rivière Whitemouth et ailleurs.

Modification du paysage

L’exploitation forestière, l’agriculture, l’extraction de la tourbe et la construction routière, sont toutes des activités susceptibles de modifier le paysage tout en altérant les profils d’écoulement et la qualité de l’eau de ruissellement qui pénètre dans l’habitat de la tête carmin. Parmi les modifications à craindre, il faut mentionner en particulier l’extraction de la végétation, le nivellement de morts-terrains, le drainage de terres humides, la canalisation de cours d’eau, la formation de fossés et la construction d’obstacles (p. ex. barrages, routes, ponceaux). Parmi les mesures qui permettent d’atténuer efficacement les effets éventuels de bon nombre de ces activités sur les habitats lotiques, mentionnons : une conception et une gestion efficaces des projets, la mise en place de zones tampons appropriées et une surveillance efficace. L’importance des effets de la modification du paysage sur la tête carmin reste à déterminer; les possibilités d’atténuation de cette menace vont de modérées à élevées.

Changement climatique

L’incidence du changement climatique sur la tête carmin n’est pas connue. Il peut s’agir d’effets positifs ou négatifs, selon la direction et l’ampleur des changements qui surviennent dans la température et l’hydrologie de l’eau – et selon le moment où s’opèrent ces changements. La rivière Birch, qui est déjà marquée par un ralentissement du débit et par une baisse du niveau d’eau en été et en hiver (Clarke 1998), pourrait être la plus vulnérable à tout changement à cet égard. Les possibilités d’atténuation des menaces associées au changement climatique sont faibles, car il s’agit d’une question globale nécessitant des solutions globales.

3.2.4 Pollution

La menace que représentent les sources diffuses et ponctuelles de pollution pour la tête carmin est incertaine. Parmi les polluants qui pourraient nuire à l’espèce, mentionnons les engrais agricoles, les herbicides et les pesticides. L’enrichissement en éléments nutritifs causé par le ruissellement de l’eau provenant des fermes ou des exploitations d’élevage intensives est un problème constant que tentent de régler le gouvernement du Manitoba et l’Administration du rétablissement agricole des prairies (ARAP). Clarke (1998) a découvert des niveaux élevés de phosphore (0,2 mg/L-1 TDP) et d’azote (0,99 mg/L-1 nitrate/nitrite) dans le cours inférieur de la rivière Birch en avril 1996, mais non à d’autres périodes de l’année. Ces niveaux étaient probablement élevés en raison de la mobilisation des produits chimiques agricoles par le ruissellement printanier. Avant que les brèches ne soient colmatées, la rivière Birch a également reçu de l’eau chlorée qui fuyait de l’aqueduc de Winnipeg (Clarke, 1998). Les possibilités d’atténuation de la menace que représente la pollution vont de modérées à élevées, tout comme les possibilités de rétablissement de l’espèce lorsqu’elle a été exposée à cette menace, sauf dans les cas où le transport de substances sur de longues distances est la principale source de pollution, vu l’ubiquité de ces substances.

3.2.5 Autres menaces

L’échantillonnage scientifique pourrait également représenter une menace pour la tête carmin. L’importance de cette menace est vraisemblablement faible et ses possibilités d’atténuation sont élevées étant donné que cette activité est soigneusement réglementée par l’émission de permis de prélèvement à des fins scientifiques en vertu de la LEP. Il n’existe aucune donnée permettant de conclure à l’existence d’impacts attribuables à l’échantillonnage scientifique courant sur l’effectif des populations de têtes carmin dans la rivière Whitemouth.

Il est possible que la tête carmin et d’autres ménés se reproduisent entre eux au Manitoba. Une réduction substantielle de la proportion de têtes carmin dans les frayères pourrait mener à une baisse du succès de reproduction ou à une assimilation complète des populations. L’importance de cette menace naturelle est vraisemblablement faible et ses possibilités d’atténuation le seraient également si des mesures en ce sens se révélaient nécessaires (tableau 1).

4. Lacunes dans les connaissances

La conservation ou le rétablissement des populations de têtes carmin au Manitoba est entravée par un manque de connaissances sur la biologie, le cycle biologique et les exigences en matière d’habitat de l’espèce, ce qui nous empêche de faire une évaluation précise des menaces qui pèsent sur elle. Il subsiste des incertitudes sur l’identité taxinomique, la répartition et le potentiel reproducteur de ces poissons de même que sur leur utilisation saisonnière de l’habitat, leurs exigences en matière de reproduction et leurs interactions avec d’autres espèces. On ne connaît pas non plus avec certitude quelle est leur tolérance à l’égard de facteurs environnementaux potentiellement limitatifs tels que des conditions extrêmes de température, de turbidité et d’écoulement.