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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la Salamandre sombre desmontagnes (population des Grands Lacs et du Saint-Laurent et carolinienne) au Canada - Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

Les deux populations canadiennes de D. ochrophaeus, de même que les populations situées ailleurs dans le monde, font sans doute face à des facteurs limitatifs et à des menaces similaires. Les activités humaines qui ont le pouvoir de modifier l’habitat de cette espèce, en particulier les activités qui peuvent toucher à la qualité ou à la température des eaux de surface et souterraines, ou à la quantité de ces dernières, ou encore détériorer l’habitat forestier, sont sans doute nuisibles à la survie de ces populations. Les principaux facteurs qui limitent cette espèce, en ordre décroissant d’importance, sont ceux qui portent atteinte aux réserves d’eau souterraine, aux caractéristiques du microhabitat et aux déplacements. En outre, étant donné que les deux populations canadiennes ont des aires de répartition minuscules, elles sont très vulnérables aux événements environnementaux stochastiques.

Au Québec et en Ontario, les réserves d’eau souterraines alimentent les suintements et les sources qui sont habités par le D. ochrophaeus et sont indispensables pour fournir l’habitat de couvaison, d’alimentation et d’hivernage. À Covey Hill, la nature du rocher et la présence d’une grande tourbière au sommet du mont servent d’importants réservoirs qui alimentent la nappe phréatique (Barrington et al., 1993). Le puisement de l’eau pour les ensembles résidentiels ou encore pour les campings, les centres de villégiature, les parcours de golf et les grandes industries diminuerait la quantité d’eau disponible pour maintenir l’habitat de la salamandre, et aurait sans doute des répercussions nuisibles (Barrington et al., 1993; Jutras, 2003; Desroches et Rodrigue, 2004). Des projets d’exploitation de l’eau souterraine à des fins commerciales et industrielles sont régulièrement proposés. Un projet de pompage et d’exploitation de l’eau de source dans la région québécoise de Franklin, à proximité de Covey Hill a récemment été proposé, mais la proposition a été retirée à la suite d’une opposition de la collectivité locale (Bonin, 2001). La situation pourrait s’aggraver puisque les lois actuelles ne permettent pas de protéger l’habitat naturel des effets de telles exploitations. La situation se complique davantage puisque l’eau souterraine traverse la frontière et est partagée avec les États‑Unis. La quantité d’eau souterraine qui est actuellement utilisée dans la région de Covey Hill par les résidences agricoles et privées ne menace pas de modifier les niveaux phréatiques (Alvo et Bonin, 2003). L’aire de camping et les vergers avoisinants utilisent probablement une quantité d’eau considérable, mais ils sont heureusement situés à une altitude inférieure à celle de l’endroit où se trouvent les salamandres. Par contre, un aménagement additionnel sur la partie supérieure du mont ou une destruction de la tourbière modifieraient probablement les niveaux phréatiques. Même l’utilisation de l’eau à des fins résidentielles est modérée, une importante modification, comme un terrain de golf, pourrait avoir un impact notable (Alvo et Bonin, 2003).

La population du Niagara fait face à une situation similaire : les niveaux phréatiques actuels sont adéquats pour assurer la survie de la salamandre, mais une modification majeure additionnelle sur les terres adjacentes risquerait de modifier le cycle hydrologique. De tels changements pourraient augmenter ou diminuer les débits de pointe et les volumes évacués émanant des zones du haut plateau. Toute modification du débit d’eau est susceptible d’avoir des répercussions nuisibles sur la population du Niagara.

Les deux populations risquent également d’être contaminées par des eaux de ruissellement polluées. À Covey Hill, la population se trouve à plus grande altitude que la plupart des terres agricoles et des lotissements, ce qui peut prévenir, dans une certaine mesure, la contamination. Les terres agricoles et les parcours de golf adjacents ont le potentiel de contaminer les sources d’eau souterraine avec de fortes quantités de pesticides et d’engrais. Sur le site du Niagara, le ruissellement en provenance des zones industrielle et urbaine est plus susceptible de se rendre dans le cours d’eau de la gorge. Cela constitue une menace potentielle sérieuse pour la population du Niagara, puisque l’eau pourrait être contaminée par divers produits chimiques, métaux lourds, huile et autres polluants à la suite d’un orage. Kucken et al. (1994) ont découvert que l’acidification et la contamination des ruisseaux par les métaux entraînaient une diminution de 50 p. 100 des populations de D. ochrophaeus comparativement à celles présentes dans les sites témoins. Orser et Shure (1972) ont découvert que les populations de salamandres D. fuscus, étroitement apparentées, étaient touchées de manière significative par le ruissellement et l’érosion du sol causés par l’urbanisation dans les ruisseaux de source situés près d’Atlanta, en Géorgie. Également en Ontario, les teneurs en MDT (matières dissoutes totales) pourraient être un facteur limitatif pour le D. ochrophaeus puisque les individus se trouvent seulement dans une zone de suintements caractérisée par une teneur très élevée en MDT et une forte conductivité. Les autres zones de ruisseaux et de suintements de la gorge se caractérisent par des valeurs en MDT et en conductivité beaucoup plus faibles (R. Tervo, données inédites).

Le déboisement à des fins agricole ou urbaine pourrait aussi avoir d’importantes répercussions sur les populations de D. ochrophaeus. Les forêts tiennent lieu d’importants réservoir d’eau et, lorsqu’elles sont décimées, leur absence peut entraîner des fluctuations plus importantes dans le débit d’eau des ruisseaux avoisinants (Bormann et Likens, 1979; Likens, 1985). L’exploitation forestière peut modifier les propriétés physico‑chimiques de l’eau (Martin et al., 1984; Likens, 1985). Dans une étude effectuée dans l’ouest de l’Oregon et portant sur l’occurrence et l’abondance de quatre espèces d’amphibiens aquatiques présentes dans des ruisseaux de forêts inexploitées et dans des ruisseaux de forêts exploitées de 14 à 40 ans auparavant, la richesse, la densité et la biomasse d’espèces étaient plus élevées dans les ruisseaux de forêts inexploitées (Corn et Bury, 1989). Une autre étude portant sur les effets de la coupe à blanc menée par Knapp et al. (2003) a permis de découvrir que les sites, dans lesquels un certain couvert forestier avait été éliminé, contenaient nettement moins de salamandres que le site témoin, non exploité. Cette étude a aussi permis de découvrir que les femelles gravides de l’espèce D. ochrophaeus avaient un poids inférieur dans les sites exploités. Cette observation pourrait être significative, car le poids corporel est directement corrélé avec le nombre d’œufs produits, et un plus petit poids pourrait dénoter un état physiologique moindre chez ces femelles. Le déboisement peut mener à de l’érosion, à une plus grande sédimentation dans les ruisseaux, à une modification de l’intensité lumineuse et à une modification ou à une perte d’habitat. De tels changements sont susceptibles d’avoir une incidence sur les ruisseaux temporaires qui forment le principal habitat de cette espèce et qui ne sont pas protégés des pratiques d’exploitation forestière (Alvo et Bonin, 2003; Jutras, 2003; Knapp et al., 2003). La sédimentation qui survient dans les ruisseaux à la suite de l’exploitation de la forêt peut bloquer les cavités d’hivernage et de nidification de cette espèce (Alvo et Bonin, 2003). Les caractéristiques du microhabitat qui sont importantes pour les salamandres de la famille des Pléthodontidés sont les terriers, les objets de couverture, le type de substrat et le type de végétation (Southerland, 1986). Une modification de ces caractéristiques naturelles par la construction d’habitations, par l’agriculture ou par d’autres pratiques par les humains peut limiter la taille des populations. Une production diminuée de litière de feuilles et une hausse de la température, en raison d’une plus grande exposition solaire, peuvent mener à des conditions plus sèches dans le cadre desquelles les salamandres sont moins efficaces dans leur quête de nourriture. La quantité de proies invertébrées peut également diminuer. Même si le déboisement constitue sans doute une plus grande menace pour la population du Québec que pour celle de l’Ontario, tout enlèvement d’arbres à proximité de la population du Niagara est aussi susceptible de lui nuire.

Les déplacements des individus sont importants pour les relations interspécifiques et pour maintenir la dynamique des métapopulations. Bien qu’on en sache peu sur les déplacements de cette espèce, les barrières du paysage (p ex. les routes, les champs cultivés, les zones déboisées) peuvent compromettre la population en créant davantage de fragmentation. Dans l’aire de répartition canadienne, l’étendue dans laquelle cette espèce se déplace à différents moments de l’année devrait être étudiée, étant donné que les déplacements semblent varier considérablement d’un contexte à un autre.

L’utilisation de véhicules tout‑terrain, la récolte et les activités récréatives des humains dans l’habitat de la salamandre ou à proximité pourraient constituer des menaces (Jutras, 2003). Dans les habitats de ruisseaux plus pérennes, l’introduction de poissons prédateurs pourrait avoir un effet sur les populations de salamandres (Bonin, 2001; Jutras, 2003). Même si le D. ochrophaeus et le D. fuscus n’ont été trouvés ensemble que dans deux sites dans la gorge du Niagara, la destruction de l’habitat et les modifications dans l’écoulement souterrain ont déjà créé un habitat inadéquat dans des zones de la gorge qui se trouvent entre les sites. Par ailleurs, puisque la population du Niagara ne se trouve que dans un seul réseau de cascades, elle est plus vulnérable  aux catastrophes naturelles. Les éboulis et les coulées de boue surviennent fréquemment dans la gorge du Niagara (R. Tervo, comm. pers.) et ont le potentiel de détruire l’habitat de suintements essentiels à cette population. La répartition au Québec et celle en Ontario sont tellement limitées que toute autre dégradation de l’habitat ou perte de celui-ci pourrait compromettre la survie à long terme de cette salamandre au Canada.