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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la Salamandre sombre desmontagnes (population des Grands Lacs et du Saint-Laurent et carolinienne) au Canada - Mise à jour

Habitat

Besoins en matière d’habitat

Les membres du genre Desmognathus se trouvent le plus couramment dans les ruisseaux, les ruisselets, les cascades de montagne, les sources et les suintements forestiers ou à proximité de ces endroits. En revanche, ils sont souvent absents des grands ruisseaux occupés par des poissons prédateurs (Conant et Collins, 1998). Boutin (2006) a caractérisé d’importantes variables de l’habitat associées au D. ochrophaeus. L’étude a permis de constater que les petits ruisseaux froids superficiels qui se caractérisaient par un débit d’eau irrégulier, des réserves d’eau souterraine profondes, de gros rochers, une eau plus froide, un ruisseau étroit et de fortes teneurs en matières organiques ou en mousse étaient associés positivement à la présence du D. ochrophaeus. Ces variables ont aidé à découvrir où les salamandres étaient présentes, mais elles fluctuaient considérablement selon la période de l’année. Le D. ochrophaeus occupe un large éventail de types d’habitats et coexiste donc avec d’autres salamandres, à la fois terrestres et semi‑aquatiques (Tipton‑Jones, 1994). Dans les limites de son aire de répartition canadienne, leD. ochrophaeus peut se trouver à proximité de la salamandre à deux lignes (Eurycea bislineata), la salamandre sombre du Nord (Desmognathus fuscus), la salamandre pourpre (Gyrinophilus porphyriticus) et la salamandre rayée (Plethodon cinereus).

Le D. ochrophaeus couve ses œufs et hiverne en haute altitude dans des sources, des suintements, des faces de rochers mouillées et des zones humides de régions boisées (Bishop, 1941). Lorsqu’elle niche près des ruisseaux, cette espèce utilise généralement des sites présents sur les rives (Organ, 1961). Dans l’État de New York, avant l’arrivée de l’hiver, ces salamandres se rassemblent et hibernent sans doute en grand nombre dans des sources, des ruisseaux et des zones détrempées, non pas directement dans l’eau, mais sous des pierres, de vieux rondins, de la mousse ou des feuilles situés en bordure et sous lesquels le sol est saturé (Bishop, 1941; Organ, 1961). Durant les périodes de gel, on sait que cette espèce se déplace verticalement dans le sol à des profondeurs de 90 cm et reste enfouie juste au‑dessus de la surface de la nappe phréatique (Hairston, 1949). Durant les mois plus chauds, le D. ochrophaeus peut être assez terrestre et se retrouver sous des rondins, de l’écorce et des pierres dans l’habitat forestier éloigné de l’eau.

La capacité de la larve de D. ochrophaeus à survivre dans des suintements et des ruisseaux très temporaires, dans lesquels les larves de D. fuscus, d’E. bislineata et de G. porphyriticus ne peuvent survivre, limite la compétition et la prédation en réduisant la fréquence des rencontres. Les différences entre les D. ochrophaeus de stades adulte et larvaire dans l’utilisation de l’habitat contribueraient également à diminuer la compétition au sein de l’espèce (Krzysik, 1979). Étant donné que les conditions hydrologiques varient d’une année à l’autre, il est possible que le D. ochrophaeus soit délogé de certaines zones par l’arrivée des autres espèces pendant des années humides et qu’il recolonise ces sites pendant des années sèches. Si c’est le cas, il serait important de protéger une zone dans laquelle cette espèce peut se déplacer entre plusieurs « oasis » ayant des régimes hydrologiques différents; cela nécessiterait la protection des oasis et des zones, ou à tout le moins des corridors importants, situés entre celles‑ci. (Bonin, 1993).


Tendances en matière d’habitat

Au Québec, le D. ochrophaeus occupe des sites qui étaient auparavant cultivés. La population s’est maintenue en dépit du fait que les caractéristiques de l’écoulement de certains ruisseaux locaux ont sans doute subi des modifications en raison de la perte et de la repousse subséquente du couvert forestier (Bonin, 1993; Sharbel et al., 1995), et en dépit des variations de la pluviosité annuelle (Bonin, 1994). Dans la région de Covey Hill, l’exploitation forestière a probablement débuté dans les années 1830, en majeure partie pour défricher la terre à des fins agricoles. Les bovins avaient accès à presque toute la région, même aux forêts subsistantes. Au milieu des années 1900, bon nombre de ces fermes ont été abandonnées, et la croissance secondaire s’est étendue sur la majeure partie de la zone défrichée (Bonin, 1994; données personnelles).

La quantité d’eau utilisée à des fins résidentielles et agricoles ne constitue actuellement pas une menace pour la nappe phréatique. Même si les vergers en place et le site de camping utilisent sans doute d’importantes quantités d’eau, ils sont en grande partie situés dans les zones d’aval plutôt que dans les zones d’amont utilisées par la salamandre. Cependant, un virage général est en cours dans la région, qui passe de l’agriculture au tourisme et aux habitations : un terrain de camping a été établi en aval de l’un des sites connus tandis que de nombreux chalets ont été construits en amont. En 1990, on prévoyait l’aménagement d’un parcours de golf sur la zone en amont, mais aucune décision n’a été prise pour l’instant. Par conséquent, bien que la pression qu’exerce actuellement la population humaine locale sur la nappe phréatique soit minime, la situation pourrait changer si une importante industrie, un ensemble résidentiel ou un parcours de golf étaient aménagés sur le mont (Barrington et al., 1993). En Caroline du Nord, on a vu l’espèce utiliser les bords de routes de montagne aux endroits où le rocher avait été dynamité duquel l’eau suinte. Quelques habitats ont ainsi été créés par les humains (Huheey et Brandon, 1973). Ce phénomène n’a cependant pas été observé au Québec. Aucun nouvel habitat propice à l’espèce n’est susceptible d’être créé à l’extérieur de l’aire potentielle de 100 km² à proximité de Covey Hill, au Québec, car l’espèce a besoin d’habitats de haute altitude et les régions avoisinantes sont inhospitalières.

La région ontarienne du Niagara s’est aussi considérablement développée au cours des deux derniers siècles, ce qui a fragmenté ou rendu inadéquat la majeure partie de l’habitat potentiel. Comme le D. ochrophaeus dépend des zones de suintements ou des ruisseaux qui s’écoulent des hauteurs, l’habitat propice se limite à la gorge du Niagara et potentiellement à l’escarpement du Niagara. Puisqu’il n’y a qu’un seul lieu connu en Ontario, il est permis de penser qu’il y a peu de dispersion entre les sites d’habitat propice, ou que cette espèce a des besoins très spécifiques en matière de microhabitat. Le ruisseau actuellement utilisé par la population de Niagara émerge de sous la crête de la gorge. L’effondrement des zones de suintements et les glissements de terrain pourraient potentiellement créer une nouvelle portion d’habitat, mais ils pourraient également détruire la seule cascade utilisée par la population de l’Ontario. Certaines zones d’habitat situées entre les populations de D. ochrophaeus et de D. fuscus présentes dans la gorge ne sont déjà plus convenables, en raison du développement humain. L’escarpement du Niagara est une faille naturelle qui s’étend des chutes Niagara jusqu’à Tobermory, dans le sud de l’Ontario. Cependant, la population du Niagara est séparée de l’escarpement par la route Niagara Parkway, et on ne connaît pas la portion de l’escarpement qui pourrait offrir un habitat propice. Les relevés de salamandres de ruisseaux effectués jusqu’ici n’ont pas permis de découvrir de D. ochrophaeus le long des sections de l’escarpement du Niagara, en Ontario, mais l’espèce a été trouvée le long de l’escarpement, dans l’État de New York (R. Tervo, comm. pers.).


Protection et propriété

Au Québec, tout le territoire qui contient l’habitat potentiel pour cette espèce se trouve dans des propriétés privées et appartient à une centaine de propriétaires fonciers. Aucune démarche n’est actuellement en cours pour acquérir l’habitat en vue de protéger cette espèce. Cependant, la Société canadienne pour la conservation de la nature, un organisme privé voué à la conservation, tente actuellement de protéger une aire naturelle qui se trouve à environ 2 km du site le plus près occupé par le D. ochrophaeus (Bonin, 1993). En fait, ce sont des travaux effectués dans cette aire naturelle qui ont mené à la découverte du D. ochrophaeus au Québec. Plusieurs propriétaires fonciers de la région sont donc déjà avisés du travail de la Société canadienne pour la conservation de la nature. De plus, on a fait une présentation sur la présence de salamandres rares dans la région aux citoyens locaux. L’acquisition d’habitat ne réussirait pas à assurer à elle seule la protection de cette espèce sur Covey Hill. La planification des eaux de toute la région doit donc tenir compte des besoins de cette espèce, et cela doit être réalisé avec le concours de la municipalité, des résidents de la localité et des propriétaires fonciers (Bonin, 1993).

En Ontario, l’ensemble de la population du Niagara se trouve dans une forêt‑parc qui fait partie du système de parcs du Niagara, lequel est géré par la Commission des parcs du Niagara, un organisme du gouvernement de l’Ontario. La zone dans laquelle se trouve la population est donc actuellement protégée contre le développement supplémentaire de sa surface. En revanche, il n’y a aucune protection contre les développements en périphérie qui pourraient altérer la qualité de l’habitat et menacer la source essentielle d’eau souterraine. La zone est également située le long d’une gorge très abrupte, ce qui rend son accès quasi impossible par le haut et très difficile par le bas. L’emplacement du site diminue la probabilité que des personnes viennent perturber l’habitat.