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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la Noctuelle jaune pâle des dunes (Copablepharon grandis) au Canada

Habitat

Besoins en matière d’habitat

Le C. grandis habite les milieux sableux à végétation clairsemée. Les données amassées dans le cadre de la campagne de piégeage de 2004–2005 et l’extrapolation des caractéristiques environnementales de sites échantillonnés précédemment donnent à croire que cette noctuelle est habituellement associée aux dunes semi-stables à couvert clairsemé de graminées et d’autres herbacées. Ce type d’habitat inclut les creux de déflation, les fronts de dunes et les tranchées de route (voir les exemples à la figure 4). L’espèce a également été trouvée deux fois dans des zones sableuses érodées (à Maryfield et à Fort Qu’appelle, Saskatchewan) différant par leurs caractéristiques des dunes. Cette association avec les milieux à sol sableux meuble semble indiquer que l’espèce a besoin de zones de sable dénudées pour sa reproduction (ponte) ou son développement larvaire. Strickland (1920) mentionne avoir observé des femelles élevées en captivité pondre leurs œufs dans le sol et signale la découverte d’une chenille qu’il considère de cette espèce dans un champ de chaume, à Monarch (Alberta).

 Figure 4. Caractéristiques environnementales de sites où le C. grandis a été capturé en 2004–2005 :

  1. creux de déflation exposé près d’Artland (Saskatchewan) (1 capture);
  2. creux de déflation semi-stable près de Dundurn (Saskatchewan) (12 captures);
  3. pare-feu aménagé près de Dundurn (Saskatchewan) (2 captures);
  4. grande dune semi-stable exposée au sud à la BFC Wainwright (Alberta) (1 capture);
  5. zone de sable exposée sur un bord de route perturbé à Sounding Lake (Alberta) (1 capture);
  6. site soupçonné d’abriter une population de C. grandis dans les Bush Lake Sand Hills, près du mont Table (Saskatchewan) (aucun piégeage n’y a cependant été effectué). Toutes les photos : N.A. Page.

Figure 4a) creux de déflation exposé près d’Artland (Saskatchewan) (1 capture)

Figure 4b) creux de déflation semi-stable près de Dundurn (Saskatchewan) (12 captures)

Figure 4c) pare-feu aménagé près de Dundurn (Saskatchewan) (2 captures)

Figure 4d) grande dune semi-stable exposée au sud à la BFC Wainwright (Alberta) (1 capture)

Figure 4e) zone de sable exposée sur un bord de route perturbé à Sounding Lake (Alberta) (1 capture)

Figure 4f) site soupçonné d’abriter une population de C. grandis dans les Bush Lake Sand Hills, près du mont Table (Saskatchewan) (aucun piégeage n’y a cependant été effectué)

La présence de zones de sable dénudées n’est peut-être pas le seul facteur environnemental critique qui influe sur la répartition du C. grandis. Ainsi, en 2004-2005, l’espèce n’a pas été observée dans plusieurs sites de dunes actives, semi-stables et stables présentant des conditions environnementales pourtant apparemment favorables, comme les Great Sand Hills, les Burstall Sand Hills ou les Seward Sand Hills, ni parmi les dunes semi-stables du parc provincial Douglas Lake (Saskatchewan). L’absence du C. grandis à ces sites illustre à quel point il est difficile de préciser les besoins particuliers de l’espèce en matière d’habitat et donne à croire que des facteurs climatiques pourraient également être en cause.

Selon Lafontaine (2004), le C. grandis est probablement l’espèce de Copablepharon la plus fréquemment récoltée en raison de sa vaste aire répartition et de la relative polyvalence dont elle fait preuve dans le choix de ses habitats. Fauske (1992) donne l’espèce comme associée aux prairies à graminées moyennes et à graminées cespiteuses et aux zones soumises à l’érosion éolienne.

Le C. grandis ne semble pas dépendre d’une seule espèce végétale pour son alimentation aux stades adulte (nectar) et larvaire ou sa reproduction (ponte). Cette conclusion s’appuie sur la variabilité des espèces végétales répertoriées dans le voisinage immédiat des sites de piégeage en 2004–2005 et sur l’hypothèse selon laquelle les femelles pondent leursœufs dans le sable, en terrain dénudé, et non sur les feuilles ou les fleurs des plantes nourricières. Strickland (1920) mentionne avoir élevé une chenille de C. grandissur deux espèces végétales non-apparentées, la luzerne (Medicago sativa L.) et l’orge (Hordeum sp.). Cette mention tend à renforcer l’hypothèse selon laquelle les chenilles ne dépendent pas d’une seule plante hôte. L’utilisation d’une graminée et d’une légumineuse communes est particulière, car elle indique que de nombreuses espèces végétales peuvent servir de plantes hôtes larvaires.

Les espèces végétales suivantes ont été répertoriées dans les sites de piégeage où le C. grandis a été capturé en Saskatchewan et en Alberta : calamovilfa à feuilles longues(Calamovilfa longifolia (Hook.) Scribn.), genévrier horizontal (Juniperus horizontalis Moench), sporobole à fleurs cachées (Sporobolus cryptandrus Pursh), stipe chevelue (Stipa comata Trin. & Rupr.), chalef argenté (Elaeagnus commutata Bernh. ex Rydb.), stipe à glumes membraneuses (Achnatherum hymenoides(Roemer et J.A. Schultes) Barworth), boutelou grêle (Bouteloua gracilis (Willd. ex Kunth) Lag. ex Griffiths), agropyres (Agropyron spp.), psoralée lancéolée (Psoralea lanceolata Pursh), carex de Pennsylvanie (Carex pensylvanica ((Mackenzie) W.A. Weber)), carex sec (Carex siccata Dewey), armoise douce (Artemisia frigida Wild), koelérie à crêtes (Koeleria macrantha (Ledeb.) J.A. Schultes), cerisier de Virginie (Prunus virginiana L.), lichens (Cladina spp. et Cladonia spp.), rosier des prairies (Rosa arkansana Porter), tournesol (Helianthus annuus L.) et élyme du Canada (Elymus canadensis L.).

Bien que les communautés végétales associées aux dunes semi-stables à végétation clairsemée varient d’une région à l’autre en Saskatchewan, en Alberta et au Manitoba, elles se ressemblent souvent sur le plan de la composition et de la structure. Coenen (2003) a décrit et classé les communautés végétales des dunes de la réserve écologique Wainwright Dunes (centre-est de l’Alberta), qui sont caractéristiques de l’habitat du C. grandis sur le plan de la composition spécifique et de la physionomie. Deux communautés végétales clairsemées sur sol sableux ont été identifiées : 1) herbaçaie de calamovilfa à feuilles longues, sporobole à fleurs cachées et carex sec; 2) arbustaie naine de genévrier horizontal à calamovilfa à feuilles longues et carex de Pennsylvanie. Le C. grandis a été capturé dans des communautés végétales similaires à Wainwright, à Sounding Lake, à Chauvin et à Sufferin Lake en 2004–2005. En outre, la communauté végétale au site où 12 adultes ont été capturés en août 2004 dans un creux de déflation dunaire semi-stable, à Dundurn (Saskatchewan), est très similaire, sur les plans de la composition spécifique et des caractéristiques du substrat (terrain sableux dénudé), à l’arbustaie naine de genévrier horizontal à calamovilfa à feuilles longues et carex de Pennsylvanie (voir la figure 4b). Ces communautés sont associées aux sols sableux pentus et bien drainés où il y a un certain mouvement du sable. Les zones de sable dénudées occupent environ 60 p. 100 et 30 p. 100 des sites où l’on rencontre ces deux communautés, respectivement (Coenen, 2003). L’arbustaie naine de genévrier horizontal à calamovilfa à feuilles longues et carex de Pennsylvanie se rencontre fréquemment dans les creux de déflation (voir la figure 4b).

D’autres communautés végétales associées aux dunes semi-stables ont été décrites, dont une herbaçaie de carex de Pennsylvanie, sporobole à fleurs cachées, souchet de Schweinitz (Cyperus schweinitzii Torr.) et calamovilfa à feuilles longues des Manito Sandhills, près de Sufferin Lake, dans le centre-ouest de la Saskatchewan (Thorpe et Godwin, 1993), et une herbaçaie de sporobole à fleurs cachées, calamovilfa à feuilles longues et stipe à glumes membraneuses de la région du lac Pakowki, dans le sud de l’Alberta (Coenen et Bentz, 2003). Hulett et al. (1966) a décrit la flore de la région de Dundurn, au sud de Saskatoon (Saskatchewan), mais il n’a pas caractérisé de façon systématique les communautés végétales présentes dans la région.

Les sols des collines de sable dans les Prairies canadiennes sont composés de particules de sable fines ou modérément fines et contiennent de faibles quantités de limon et d’argile (moins de 8 p. 100 de la masse totale) et moins de 0,5 p. 100 de matière organique, et leur pH est modérément élevé (de 8,1 à 8,3) (Hullett et al., 1966). La capacité de rétention utile de ces sols est très faible. Ces sols sont classés dans le grand groupe des régosols dans le système canadien de classification des sols.

Tendances en matière d’habitat

Les sols sableux sont nombreux dans le sud des Prairies canadiennes. Ils sont composés de sédiments fluvioglaciaires, glaciolacustres et deltaïques qui datent de la dernière glaciation et qui ont été refaçonnés par le vent (David, 1977). La plupart des milieux sableux sont toutefois stables, colonisés par la végétation et exempts de zones de sable dénudées. De telles zones sont cependant présentes sur les crêtes dunaires plus sèches et dans les creux de déflation isolés, les tranchées de route et d’autres milieux perturbés (figures 4 et figure 55). La présumée association du C. grandis avec des milieux sableux à végétation clairsemée donne à croire que le processus incrémentiel de stabilisation des dunes qui a touché la plupart des réseaux dunaires dans les Prairies canadiennes au cours des 200 dernières années a contribué au maintien de milieux favorables à l’espèce à certains de ces sites. Toutefois, la colonisation des dunes par la végétation mène souvent à la formation de prairies sableuses potentiellement non favorables au C. grandis. Par exemple, sous l’effet de sa colonisation par diverses espèces végétales comme le genévrier horizontal et divers bryophytes, la zone de sable dénudée du creux de déflation illustré à la figure 4b finira probablement par disparaître. Le C. grandis est peut-être associé aux prairies sableuses, type d’habitat marquant la transition entre les dunes actives et les dunes stables.

Figure 5. Exemple de dune isolée et en grande partie stabilisée (voir la flèche) dans les Bushy Lake Sand Hills (Saskatchewan) (région du mont Table). Les terres avoisinantes font l’objet d’une exploitation agricole ou sont occupées par des arbustaies, une forêt ou des prairies sèches. Aucun échantillonnage n’a été effectué à ce site. Photo : N.A. Page.

Figure 5. Exemple de dune isolée et en grande partie stabilisée (voir la flèche) dans les Bushy Lake Sand Hills (Saskatchewan) (région du mont Table).

Les facteurs suivants ont un impact sur les milieux où le C. grandis a été trouvé : 1) stabilisation des dunes; 2) réduction de la fréquence des feux; 3) broutage par le bétail; 4) aménagement des terres; 5) perturbations occasionnées par les activités récréatives.

La stabilisation des dunes actives du sud des Prairies au cours des 100 dernières années est bien documentée (Wolfe et al., 2001; Wolfe et Thorpe, 2005; Hugenholtz et Wolfe, 2005). Toutefois, la grande majorité des recherches effectuées à ce jour ont porté sur des réseaux de dunes actives, comme les Great Sand Hills, les dunes Burstall et les dunes Spirit. En conséquence, on dispose de très peu de données précises sur l’évolution (p. ex. superficie ou état) des dunes semi-stables où le C. grandis a été trouvé. La végétation colonise les dunes durant les périodes de précipitations accrues. À l’opposé, une sécheresse prolongée réduit la couverture végétale et stimule l’activité dunaire (Wolfe et al., 2001).

Une réduction de la fréquence des feux peut avoir un impact sur les habitats sableux à végétation clairsemée dans le sud des Prairies canadiennes en favorisant leur colonisation par la végétation. Historiquement, les feux naturels ou anthropiques étaient probablement plus fréquents dans les Prairies canadiennes (Boyd, 2002). Les effets de ces feux sur les dunes et les prairies sèches demeurent toutefois mal compris.

Le bétail a accès à la plupart des milieux sableux à végétation clairsemée qui ont été visités en Saskatchewan et en Alberta dans le cadre de la campagne de piégeage de 2004–2005. Un broutage de faible intensité peut contribuer au maintien d’une couverture végétale clairsemée, mais un broutage intensif a vraisemblablement des effets néfastes pour leC. grandis, car le piétinement par le bétail perturbe la végétation, compacte le sol (figure 6) et peut entraîner la destruction d’œufs, de chenilles et de chrysalides. Aucun C. grandis n’a été capturé dans les habitats soumis à un broutage intensif. En revanche, la pression de broutage était faible à trois des sites où leC. grandis a été trouvé.

Figure 6. Exemple de petit creux de déflation dunaire perturbé par le broutage du bétail (Duchess, Alberta). La surface bosselée du sol et les sentiers tracés par les bovins sont à remarquer. Les bovins utilisent souvent les creux de déflation dunaire pour se reposer. On ignore si le C. grandis est présent à ce site. Photo : N.A. Page.

Figure 6. Exemple de petit creux de déflation dunaire perturbé par le broutage du bétail (Duchess, Alberta)

Les activités d’aménagement comme la construction de routes, d’immeubles, de puits de gaz et de lignes de transport d’énergie peuvent également contribuer à la dégradation de l’habitat du C. grandis en détruisant la végétation et en perturbant le sol.

Les activités récréatives peuvent occasionner des perturbations locales dans les milieux occupés par le C. grandis. Les perturbations de faible amplitude peuvent contribuer au maintien des substrats exposés, mais les perturbations plus importantes, comme celles induites par la circulation de véhicules motorisés, peuvent causer la destruction de la végétation, le compactage des sols et la destruction d’œufs, de chenilles et de chrysalides. Bien qu’elles ne soient pas de nature récréative, les activités d’entraînement militaire à la BFC Wainwright et à d’autres sites du MDN ont des effets similaires à ceux causés par la circulation des véhicules hors route, incluant la perturbation des sols et de la végétation. Les activités d’entrainement plus intensives, comme l’utilisation d’explosifs, causent l’élimination de la couverture végétale et l’exposition des sols sableux et peuvent occasionner une mortalité parmi la population du C. grandis. Ces activités peuvent également provoquer des feux.

Protection et propriété

Au Canada, la plupart des sites abritant ou susceptibles d’abriter des populations de C. grandis se trouvent sur des terres publiques, principalement sur des terres provinciales cédées à bail pour la pâturage du bétail. Des détails sur la propriété de ces sites et sur le niveau de protection qui leur est accordé sont présentés au tableau 1. Seulement une population connue du C. grandis se trouve en grande partie dans une aire protégée, à savoir le parc provincial Spruce Woods (Manitoba). Une petite partie de cette population, dans la région du lac Suffern, se trouve dans le parc régional Suffern Lake, dont la vocation première est cependant récréative, et non axée sur la conservation. Le C. grandis est probablement également présent dans la réserve écologique Wainwright Dunes, mais il n’y a pas été capturé. Le statut de propriété des sites abritant des populations de C. grandis aux États-Unis n’est pas connu.

Tableau 1. Propriété des sites abritant des populations de C. grandis au Canada et niveau de protection accordé à ces sites
Population / LocalitéProvincePropriété et niveau de protection
WainwrightAlbertaMinistère de la Défense nationale (BFC Wainwright); l’espèce est probablement aussi présente dans la réserve écologique Wainwright Dunes.
Sounding Lake Sand HillsAlbertaStatut inconnu; terre provinciale cédée à bail pour le pâturage du bétail et bords de route.
Calgary (localité exacte inconnue)AlbertaSite de capture inconnu.
Chauvin / Siegner Lake Sand HillsAlbertaStatut inconnu; terre provinciale cédée à bail pour le pâturage du bétail?
Parc régional Suffern LakeSaskatchewanUne portion de cette population se trouve dans le parc régional; les autres secteurs occupés par l’espèce se trouvent sur des terres provinciales cédées à bail pour le pâturage du bétail.
DundurnSaskatchewanBase du MDN (entraînement actif); une portion de cette population se trouve peut-être dans la réserve indienne de White Cap 94 et sur une terre provinciale cédée à bail pour le pâturage du bétail.
CaronSaskatchewanSite de capture inconnu.
Maryfield (vallée de la Pipestone)SaskatchewanTerre privée.
Fort Qu’appelle, vallée de la Qu’appelleSaskatchewanTerre privée.
Dunes Spirit / AwemeManitobaParc provincial Spruce Woods; ministère de la Défense nationale (BFC Shilo)