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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le liléopsis de l’Est (Lilaeopsis chinensis) au Canada – Mise à jour

Taille et tendances des populations

Keddy (1987) a trouvé le liléopsis de l’Est en abondance dans les estuaires de la Medway et de la Tusket, où l’espèce occupait probablement plusieurs kilomètres de rivages offrant des conditions propices (rivages en pente douce de vase ou de gravier). Elle y a observé des populations de très forte densité, atteignant 1 250 individus par 25 cm² (Keddy, 1987). Comme elle ne précise pas la manière dont elle a fait le décompte des individus, on suppose qu’il s’agit du nombre de feuilles. Par extrapolation, on obtient un effectif d’environ 2,2 milliards d’individus (sensu stricto selon Keddy, 1987), peut-être plus, répartis entre différentes localités des estuaires de la Tusket et de la Medway. Cette estimation repose sur l’hypothèse, prudente, selon laquelle l’espèce occupe une bande d’une largeur d’environ deux mètres et d’une longueur à peu près égale à celle du territoire où Keddy (1987) a observé l’espèce. Cependant, A. Kingsley (comm. pers., 2002), qui a exploré l’estuaire de la Tusket en 1998, souligne que ce site était discontinu et que la densité d’occupation estimée pour une partie du site variait entre 5 et 50 touffes/. Il est donc fort douteux qu’on puisse obtenir une estimation juste de l’effectif canadien de l’espèce par simple extrapolation à partir des relevés de Keddy.

En 2002, sur une période de 6 jours, Holder a parcouru 10 secteurs du sud de la province, dont les trois estuaires où la présence de l’espèce avait été confirmée (les cartes de ces relevés ont été déposées auprès du COSEPAC). La même année, deux employés du gouvernement de la Nouvelle-Écosse ont exploré l’estuaire de la LaHavre mais n’ont trouvé aucun nouveaux site de liléopsis de l’Est. Les recherches effectuées par Holder en 2002 dans l’estuaire de la Tusket ont confirmé l’étendue d’occupation estimée par Keddy (1987). En fait, l’estimation de Holder est supérieure à celle de Keddy, l’écart étant sans doute attribuable à un plus grand effort de recherche plutôt qu’à une dispersion de la population.

Comme Kingsley en 1998, Holder souligne que la répartition du liléopsis de l’Est dans l’estuaire de la Tusket est discontinue, l’espèce étant absente de sections importantes des rivages. Sur 450 m de rivage parcouru à l’embouchure de la Tusket, le liléopsis de l’Est occupait en tout 110 m. Aux endroits où il y avait des feuilles, deux types de quadrats ont été tracés afin d’estimer la densité de la population. La densité mesurée dans les quadrats de 10 cm x 10 cm variait de 20 à 81 feuilles/100 cm², avec une moyenne de 57 feuilles/100 cm². Cependant, les valeurs obtenues par extrapolation à partir de ces observations se sont avérées aberrantes à la lumière des mesures effectuées dans cinq quadrats de 1 m x 1 m, qui se situaient entre 440 et 870 feuilles/m² (moyenne de 605 feuilles/m²), soit beaucoup moins que les valeurs obtenues par extrapolation. Les densités estimées par Keddy (1987) n’ont été atteintes dans aucun quadrat, pas même ceux de petites dimensions où les rhizomes étaient densément enchevêtrés.

Toutes les colonies de l’espèce comportaient des sujets florifères dont la densité variait selon l’échelle de mesure, comme dans le cas des feuilles. Dans les quadrats de 100 cm², la densité variait de 5 à 24 fleurs/100 cm² (moyenne de 14 fleurs/100 cm²). Dans les quadrats plus grands, la densité était moins élevée, variant de 56 à 73 fleurs/m² (moyenne de 64 fleurs/m²). On pense que la population de la Tusket compte entre 660 000 et 1 300 000 feuilles et entre 84 000 et 110 000 fleurs.

En 2002, le liléopsis de l’Est a également été confirmé dans l’estuaire de la Medway. La population était dispersée le long de l’estuaire, en colonies de 1 m² à 100 m² séparées par une centaine de mètres, parfois plus. L’espèce se trouvait presque toujours disséminée parmi des peuplements denses de Spartina alterniflora et de Plantago maritima, ou rarement dans des zones dégagées au sein de peuplements denses de Spartina, mais jamais dans les vasières dégagées situées plus bas dans la zone intertidale. Le liléopsis de l’Est occupait environ 320 m² (env. 2 p. 100) du secteur de quelque 15 000 m² examiné, près de l’embouchure de la rivière.

La densité des populations de l’estuaire de la Medway était supérieure à celle des populations de la Tusket. La densité mesurée dans 10 quadrats de 10 cm x 10 cm variait entre 93 et 213 feuilles/100 cm², avec une moyenne 156 feuilles/100 cm². Dans les quadrats plus grands, elle était inférieure aux valeurs obtenues par simple extrapolation des mesures prises dans les quadrats de 100 cm², mais supérieure à celle observée dans l’estuaire de la Tusket. La densité mesurée dans cinq quadrats de 1 m² variait entre 1 430 et 1 950 feuilles/m², avec une moyenne de 1 720 feuilles/m².

Par ailleurs, la densité des fleurs était moindre que dans l’estuaire de la Tusket, ce qui est plutôt étonnant vu que la densité des feuilles était supérieure. Toutes les colonies comptaient de 3 à 10 fleurs/100 cm² (moyenne de 6 fleurs/100 cm²), ou de 38 à 64 fleurs/m² (moyenne de 52 fleurs/m²), selon la grandeur des quadrats. La plus forte densité de feuilles et la plus faible densité de fleurs donnent à croire que le rapport entre les taux de multiplication végétative et de reproduction sexuée est plus élevé chez les populations de la Medway que chez celles de la Tusket. La population de la Medway se situe vraisemblablement entre 1,7 et 2,3 millions de feuilles et entre 46 000 et 77 000 fleurs.

Il n’existe pas de données antérieures concernant l’effectif et la superficie d’occupation de l’espèce dans l’estuaire de la rivière LaHave, puisque Keddy (1987) n’a pas poussé ses recherches dans cette région. L’espèce a été signalée pour la première fois dans cette localité en 1992, et sa présence a été confirmée en 2002. Il n’y a aucune raison de croire que cette population est récente, puisqu’elle est formée de multiples colonies dispersées dans l’estuaire, alors qu’une population récente comporterait plutôt une seule colonie d’étendue limitée.

La population de l’estuaire de la LaHave est dispersée, et les différentes colonies sont beaucoup moins denses que les populations des estuaires de la Tusket et de la Medway, avec une densité variant entre 10 et 20 feuilles/100 cm². Elle comporte très peu de fleurs, soit une ou deux par touffe de feuilles, certaines touffes n’en comptant aucune. Cependant, on peut observer des touffes de feuilles éparses dans une grande partie de l’estuaire, poussant en association avec le Spartina alterniflora. L’effectif du liléopsis de l’Est dans l’estuaire de la LaHave se situe vraisemblablement entre 56 000 et 110 000 feuilles et jusqu’à 300 fleurs.

D’autres secteurs de la côte sud de la Nouvelle-Écosse, dont certains d’apparence propice et situés entre les sites connus de l’espèce, ont été explorés, mais aucune autre population n’a été découverte.

Bien que les densités observées en 2002 soient bien inférieures à celles données par Keddy (1987), la répartition des populations ne semble pas avoir changé. En fait, les valeurs de densité obtenues pour les populations de la Tusket et de la Medway varient selon l’échelle de mesure, ce qui signifie que les populations ont une structure qui varie selon l’échelle spatiale : dans un secteur de rivage donné, on peut observer des touffes de taille variant entre 100 cm² et 1 m². Cette structure résulte probablement d’une colonisation à très petite échelle, suivie de la croissance des rhizomes individuels. On pourrait y voir un moyen de dénombrer les individus; cependant, il est très difficile de distinguer les touffes les unes des autres. Les colonies de feuilles sont de taille différente, les plus grandes pouvant être formées d’un même rhizome établi depuis plus longtemps ou d’un groupe de rhizomes voisins qui se sont rejoints. Il vaut probablement mieux utiliser à titre d’indices de la taille de la population plusieurs mesures de densité, comme le nombre de feuilles et le nombre de fleurs par unité de surface, de préférence en utilisant des quadrats uniformes de 100 cm² et 1 m², afin de faciliter la comparaison des densités dans les années à venir.

Il est raisonnable de penser que la taille des populations fluctue en fonction des conditions locales (tempêtes, perturbations localisées, etc.), mais l’amplitude de ces fluctuations n’a pas été mesurée. Le liléopsis de l’Est est naturellement rare au Canada, où il atteint la limite nord de son aire dans le sud de la Nouvelle-Écosse, région la plus méridionale de la côte atlantique canadienne. Bien que certains sites de l’espèce aient été détruits (Keddy 1987), la taille, la répartition et la vigueur des populations de la province ne semblent pas avoir changé. L’espèce est rare dans les États du nord de la côte atlantique américaine, et il est possible que des populations aient également été détruites dans ces États, notamment au Rhode Island. Il semble toutefois que l’espèce y est naturellement rare pour les mêmes raisons qu’elle est rare en Nouvelle-Écosse. Au moins dans le Delaware et le New Jersey, les populations de liléopsis de l’Est sont communes et stables. Il y a très peu de chances que l’espèce recolonise spontanément les rivages de la Nouvelle-Écosse si les populations actuelles de cette région venaient à disparaître, vu la rareté des populations du nord de la côte atlantique américaine et leur éloignement : les plus proches, situées dans le sud du Maine, se trouvent à environ 500 km des localités canadiennes où on trouve l’espèce.