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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la tortue luth au Canada

INFORMATION SUR L’ESPÈCE

La tortue luth est parfois appelée aussi « tortue-cuir ». Elle porte par ailleurs en anglais plusieurs noms communs : Atlantic leatherback, leatherback, leatherback turtle, trunkback turtle, leathery turtle.

Il n'y a que sept espèces de tortues marines, et parmi celles-ci, la tortue luth (Dermochelys coriacea) (figure 1) est le seul membre de la famille des Dermochelyidae, une lignée issue d’autres tortues qui vivaient pendant le Crétacé ou le Jurassique, il y a de 100 à 150 millions d’années (Zangerl, 1980). La carapace de la tortue luth peut atteindre près de deux mètres. Sa masse corporelle est habituellement inférieure à 500 kg (Zug et Parham, 1996), bien que l’on ait déjà trouvé un mâle pesant 916 kg (Eckert et Luginbuhl, 1988). Contrairement aux autres tortues de mer, la tortue luth n'a ni écailles, ni griffes. Dépourvue de plaques osseuses, sa carapace est composée d’une couche de tissu conjonctif cartilagineux résistant, légèrement flexible et saturé d’huile, d'une épaisseur de quatre centimètres. Oblongue, la forme de sa carapace s’amincit en allant vers la zone supracaudale. Une mosaïque composée de milliers de petits os dermiques sous-tend sa peau externe, qui a l'aspect du cuir; son dos porte sept carènes longitudinales. Ses immenses nageoires antérieures en forme de pagaies sont souvent aussi longues, sinon plus, que de la moitié de sa carapace. Son dos noir ou bleu-noir est parsemé de taches blanches et roses, et son ventre est surtout blanc. Une caractéristique externe propre à chaque tortue luth adulte est la taille, la forme, la couleur et les motifs de la tache pinéale, ou « tache rose », située sur le dessus de sa tête (McDonald et Dutton, 1996).

 

Figure 1. Dermochelys coriacea adulte photographié en Nouvelle-Écosse, 1998

Figure 1. Dermochelys coriacea adulte photographié en Nouvelle-Écosse, 1998

Photo : L. Hatcher, Nova Scotia Leatherback Turtle Working Group.

Deux sous-espèces ont été décrites : Dermochelys coriacea coriacea (Linné, 1766), la tortue luth de l’Atlantique, et Dermochelys coriacea schlegelii (Garman, 1884), la tortue luth du Pacifique. Ces présumées sous-espèces sont toutefois mal différenciées, et les distinctions, fondées sur la couleur et la longueur des membres antérieurs et de la tête, sont discutables (Pritchard, 1979). C’est pourquoi on ne reconnaît en général aujourd’hui qu’une seule espèce. Les analyses génétiques ont d'ailleurs révélé peu de différences dans la séquence d’ADNmt (0,0081) entre les tortues fréquentant les eaux du Pacifique et de l’Atlantique, ce qui corrobore cette opinion. La faiblesse de la variation génétique observée entre ces populations (Dutton et al., 1996) pourrait être due à une séparation récente dans l'évolution des deux populations. On pourrait encore l'expliquer par la capacité migratoire extraordinaire de cette tortue (voir p. ex., Hughes et al., 1998) et par l’intervalle de deux à trois ans séparant les nidifications (voir p. ex. Hughes, 1996), qui permettraient un flux génétique entre les populations des deux bassins océaniques (Binckley et al., 1998).

La tortue luth se nourrit essentiellement de méduses et d’autres invertébrés pélagiques à corps mou (voir p. ex. Lazell, 1980; Lutcavage et Lutz, 1986, Grant et al., 1996). Bleakney (1965) a été le premier à documenter d’une façon scientifique l’occurrence de la tortue luth dans l’Est du Canada. Son analyse de 26 mentions de tortues luths dans cette région (de 1889 à 1964) semble indiquer que l’espèce pénètre dans les eaux froides du nord-ouest de l’Atlantique de façon saisonnière plutôt qu’accidentelle. L’examen du tractus digestif de cinq de ces tortues a permis de récupérer des restes de Cyanea capillata arctica, une espèce de grosse méduse d’eau tempérée. Bleakney en a conclu que les tortues luths s’aventuraient dans les eaux du large de l’Atlantique canadien pour y exploiter les abondantes populations saisonnières de méduses. Après avoir examiné 20 mentions de tortues luths en liberté ou prises dans des engins de pêche signalées par des pêcheurs travaillant dans les eaux de Terre-Neuve (de 1976 à 1985), Goff et Lien (1988) ont également émis l’hypothèse que la tortue migre régulièrement dans les eaux de l’Atlantique canadien.

Un projet de collaboration entre pêcheurs et scientifiques (le Nova Scotia Leatherback Turtle Working Group) a été mis sur pied récemment dans l’Atlantique canadien pour étudier la répartition de la tortue luth dans le nord-ouest de l’Atlantique (James, 2000). Plus de 300 observations de tortues luths ont été signalées dans le cadre de ce programme en 1998 et en 1999. Ces résultats démontrent que les eaux du large des provinces atlantiques font partie de l’aire de répartition normale de l’espèce. Dans un rapport de situation antérieur sur la tortue luth au Canada, Cook (1981) affirmait qu’il n’y avait à ce jour aucune preuve que les tortues luths qui s'avancent aussi loin au nord retrouvent ensuite leur chemin vers le sud pour s’y reproduire. Cependant, une étude de télémétrie par satellite réalisée récemment semble indiquer que les tortues luths mâles et femelles à maturité réussissent effectivement à migrer vers les latitudes méridionales après s’être nourries dans les eaux canadiennes (James, données inédites).