Sauter l'index du livret et aller au contenu de la page

Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la Tortue musquée (Sternotherus odoratus) au Canada

Biologie

Reproduction

Chez la tortue musquée, les pics de reproduction ont lieu au printemps et à l’automne au moment où les tortues se rassemblent dans les sites d’hibernation (Risley, 1933; McPherson et Marion, 1981b; Mendonça, 1987). La parade nuptiale et l’accouplement ont été décrits en détail (Mahmoud, 1967), mais le régime d’accouplement (polygyne, aléatoire, etc.) demeure inconnu. Il pourrait y avoir des couvées à paternité multiple. Les femelles peuvent stocker pendant tout l’hiver du sperme viable provenant d’un partenaire de l’automne (Gist et Jones, 1989); on a même déjà signalé le cas d’une femelle ayant copulé avec deux mâles au cours de la même saison de reproduction (Ernst, 1986).

L’âge et la taille des animaux à maturité varient selon la latitude. Ainsi, par rapport aux tortues du sud, celles vivant au nord atteignent la maturité à un âge et à une taille supérieurs (Tinkle, 1961; Edmonds et Brooks, 1996). Les mâles atteignent la maturité plus tôt et à une plus petite taille que les femelles (Tinkle, 1961; Mahmoud, 1967; McPherson et Marion, 1981a,b; Mitchell, 1988; Edmonds, 1998). Dans la population de la baie Twelve Mile, ils ont atteint la maturité lorsque leur carapace avait en moyenne 63,6 mm de longueur (soit à l’âge de 5 ou 6 ans), alors que chez les femelles la maturité est survenue lorsque la carapace avait en moyenne 80,7 mm de longueur (soit à l’âge de 8 ou 9 ans) (Edmonds, 1998).

La nidification peut avoir lieu entre février et juillet, selon la latitude où se trouve la population. Au Canada, elle a généralement lieu entre juin et le début juillet (Logier, 1939; Lindsay, 1965; Johnson, 1989; Edmonds, 1998). La fréquence de ponte varie aussi selon la latitude : au sud, les femelles pondent de 2 à 4 couvées par année, tandis qu’au nord, elles ne pondent qu’une fois ou moins par année (Risley, 1933; Tinkle, 1961; Gibbons, 1970; McPherson et Marion, 1983; Edmonds, 1998). La taille des couvées augmente en fonction de la taille de la mère (Gibbons, 1970) et peut varier de 1 à 9 œufs (Ernst et al., 1994). Le temps d’incubation varie de 65 à 86 jours (Ernst et al., 1994). Souvent, plusieurs femelles font leur nid au même endroit (Cagle, 1937; Edgren, 1942). La tortue musquée femelle peut rester fidèle au même site de nidification année après année. Pendant l’étude radiotélémétrique de la population de la baie Twelve Mile, 7 des 10 femelles suivies, dont le domaine vital s’étendait en moyenne sur 28 ha, ont nidifié le long du rivage d’une même anse de 2,5 ha (Edmonds, 1998). Trois femelles ont été suivies deux années de suite, et deux d’entre elles ont nidifié dans la même anse les deux années (la troisième n’était pas gravide la seconde année) (Edmonds et Brooks, données inédites).

En Ontario, le comportement de nidification de la tortue musquée n’a été décrit que deux fois. Au lac Big Clear, les femelles ont pondu des couvées uniques de 2 à 6 œufs (moyenne de 4) entre le 27 juin et le 23 juillet (Lindsay, 1965). Dans la baie Twelve Mile, elles ont pondu des couvées uniques de 3 à 7 œufs (N = 10 couvées, moyenne = 4,7 œufs, erreur-type = 0,12) entre le 6 juin et le 20 juillet (Edmonds, 1998; Edmonds et Brooks, données inédites). Dans ces deux populations ontariennes, les nids étaient aménagés dans des crevasses rocheuses peu profondes remplies de gravier ou de terre, à proximité des berges. Ces crevasses se trouvaient dans des surfaces rocheuses exposées directement au soleil.

Lindsay (1965) a noté que plusieurs nids de tortue musquée situés près du rivage se trouvaient exposés à cause de l’action des vagues. Les données sont insuffisantes pour estimer le succès de la nidification, la survie des nouveau-nés ou les taux de recrutement dans les populations de tortues musquées. Le cycle de vie des tortues d’eau douce est tel que le recrutement et la survie des tout jeunes individus sont habituellement faibles (Iverson, 1990; Congdon et al., 1993).

Physiologie

La tortue musquée est ectotherme et régule sa température corporelle par l’entremise de la température du milieu où elle se trouve. Il est rare qu’elle émerge de l’eau pour s’exposer au soleil; elle préfère le faire depuis la surface de l’eau. Cette tortue peut être active quand sa température corporelle se situe entre 10 et 34 ºC, sa température idéale sur le terrain étant de 24 ºC (Mahmoud, 1967). Lors d’expériences en laboratoire, les tortues musquées n’ont accepté de manger que lorsque leur température corporelle se situait entre 13 et 35 ºC (Mahmoud, 1967). Hors de l’eau, cette tortue se déshydrate rapidement et présente relativement vite des signes de détresse (Ernst, 1968).

Habitudes alimentaires

La tortue musquée est omnivore. Elle se nourrit de bivalves, d’escargots, d’écrevisses, d’insectes aquatiques, de vers de terre, d’œufs de poisson, de ménés, de têtards, de charogne, d’algues et de certaines parties des plantes vasculaires (Lagler, 1943; Mahmoud, 1968; Bancroft et al., 1983). Les mollusques et les insectes aquatiques constituent toutefois son alimentation de base. La tortue recherche activement sa nourriture en se déplaçant sur le substrat et en plongeant la tête dans la boue meuble, le sable et la végétation en décomposition.

Croissance et survie

Le profil de croissance de la tortue musquée est logarithmique. Le taux de croissance des jeunes est supérieur à celui des tortues plus âgées, et à mesure que les tortues vieillissent, leur croissance tend vers une asymptote (Edmonds, 1998). Les mâles et les femelles atteignent respectivement la maturité à 58 et 74 p. 100 de leur taille maximale (Edmonds, 1998). Une tortue musquée en captivité a vécu plus de 54 ans (Snider et Bowler, 1992). Deux tortues sauvages de Pennsylvanie avaient au moins 27 et 28 ans au moment de leur dernière capture (Ernst, 1986). On sait peu de choses sur la mortalité par âge chez cette espèce. Dans une population de la Virginie, les taux annuels de survie dans tous les groupes d’âge chez les mâles et les femelles ont été estimés à 84 à 86 p. 100 (Mitchell, 1988). Cette estimation est toutefois biaisée du fait de la courte durée de l’étude (trois ans) par rapport à la longévité de ces tortues (27 ans et plus). En effet, dans un aussi court laps de temps, on risque de confondre les émigrations temporaires ou les comportements cryptiques avec des mortalités. La plupart des populations de tortues musquées sont constituées en majorité d’adultes (Ernst, 1986; Dodd, 1989; Edmonds et Brooks, 1996). Chez les espèces de tortues d’eau douce, les taux de mortalité des nouveau-nés et des jeunes sont en général très élevés et le taux de mortalité des adultes très faible (Brooks et al., 1990; Iverson, 1990; Congdon et al., 1993). Les populations qui présentent une telle courbe de survie peuvent supporter des périodes de recrutement faible ou nul; par contre, des taux de mortalité anormalement élevés chez les adultes peuvent avoir de lourdes répercussions néfastes sur la population, toute augmentation de ces taux, si faible soit-elle (1-2 p. 100 par année), pouvant entraîner le déclin, voire la disparition d’une population (Brooks et al., 1990; Congdon et al., 1993; Compton, 1999).

Hibernation

La tortue musquée hiberne sous l’eau, enfouie sous environ 30 cm de boue. Elle commence à hiberner lorsque la température de l’eau est inférieure à 10 ºC (Ernst et al., 1994). Parfois, les tortues se rassemblent en grand nombre dans des hibernacula propices (Ernst et al., 1994).

Déplacements et migration

Rien n’indique que la tortue musquée soit territoriale. Les estimations de l’étendue des domaines vitaux varient énormément selon les populations : 0,05 ha dans une population de la Floride (Mahmoud, 1969), 1,50 ha dans une autre de Pennsylvanie (Ernst, 1986), et moyennes (polygone convexe minimum) variant de 50 (femelles) à 155 ha (mâles) dans une population ontarienne (Edmonds, 1998). Comme la tortue musquée sort rarement de l’eau, son domaine vital est vraisemblablement confiné à un seul plan d’eau (Ernst et al., 1994). Pendant la saison d’activité, les tortues se dispersent à partir de leur site d’hibernation. Les mâles se déplacent en général davantage que les femelles (Ernst, 1986; Edmonds, 1998). Les femelles d’une population du district de Parry Sound pourraient avoir limité leurs déplacements parce qu’elles étaient forcées d’utiliser un site de nidification particulier vu la rareté des sites propices (Edmonds, 1998).

Comportement

Dans la mesure où leur habitat demeure intact, les populations de tortues musquées peuvent habituellement coexister avec les populations humaines. Toutefois, deux menaces potentielles continuent de peser sur elles. La première tient au fait que les tortues musquées sont souvent capturées alors qu’elles essaient de manger les appâts accrochés aux hameçons : les pêcheurs les tuent alors souvent ou elles meurent des suites des blessures causées par l’hameçon (Mahmoud, 1969). La deuxième menace vient de la circulation des bateaux à moteur. Comme elles prennent le soleil à la surface de l’eau, les tortues musquées peuvent être blessées ou tuées par les hélices des bateaux qui passent sur elles (Bancroft et al., 1983; Edmonds, 1998). Les bateaux à moteur étaient l’une des principales causes de mortalité dans une population de tortues musquées de Floride (Bancroft et al., 1983).