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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le Bec-croisé des sapins (percna) au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

Perte d’habitat

À Terre-Neuve, la forêt boréale est aujourd’hui très différente de ce qu’elle était dans les siècles précédents. De nombreux facteurs anthropiques (activités forestières, feux d’origine humaine) et naturels (infestations, cycle des feux, profils de régénération forestière) se sont combinés pour réduire la production de cônes dont dépend le Bec-croisé des sapins. Ce dernier est très vulnérable à la perte d’habitat parce que son nomadisme l’amène à se concentrer dans les régions où la production de cônes est bonne (comparativement aux espèces d’oiseaux chanteurs généralistes qui se répartissent plus uniformément dans l’habitat; Benkman, 1993a). Une réduction de la production de cônes due à des changements dans la forêt, qu’elle survienne chez de présumés « conifères clés », comme les pins ou l’épinette noire, ou chez d’autres espèces de conifères comme le sapin baumier et l’épinette blanche, a une incidence négative sur l’activité du Bec-croisé des sapins et diminue peut-être le recrutement dans la population. On ne sait pas si le Bec-croisé des sapins échappe aux pénuries de graines de conifères en gagnant le continent (et, le cas échéant, s’il réussit à se reproduire sur le continent ou s’il revient à Terre-Neuve pour se reproduire dans les années subséquentes). Pour d’autres renseignements sur la perte d’habitat à Terre-Neuve, voir dans la section Habitat les sous-sections Besoins de l’espèce et Tendances.

 

Interactions avec l’écureuil roux

L’écureuil roux a été introduit à Terre-Neuve en petit nombre à partir de 1963 (Minty, 1976; Payne, 1976; Goudie, 1978) et il y est maintenant abondant. Il est possible qu’il soit actuellement en voie d’éliminer le Bec-croisé des sapins en compétitionnant avec lui pour les ressources alimentaires que constituent les graines de conifères (Benkman, 1989, 1993c; Pimm, 1990). Cette assertion pourrait valoir tout particulièrement pour les graines de l’épinette noire, qui sont normalement retenues dans les cônes et peuvent représenter un aliment important pour le Bec-croisé des sapins lorsque les graines des autres conifères sont rares. L’écureuil roux est abondant dans les forêts d’épinettes noires à Terre-Neuve; en effet, dans une étude menée en 1998-1999, on a constaté que cette espèce était près de quatre fois plus abondante dans les peuplements d’épinettes noires que dans les peuplements de sapins baumiers (Wren, 2001). Les effets des écureuils en tant que consommateurs de graines dans les forêts de Terre-Neuve sont plus importants pendant les années de pénurie de graines. West (1989) a découvert qu’une année où la production de cônes était bonne, l’écureuil roux avait récolté moins de 1 p. 100 des cônes d’épinette noire en date d’octobre. Par contre, au cours d’années où la production était faible, l’écureuil roux avait récolté entre 64 p. 100 et 96 p. 100 des cônes d’une plantation d’épinettes noires en date d’octobre. L’écureuil roux peut aussi contribuer à créer une pénurie de graines d’autres essences que l’épinette noire. Dans le cadre d’une étude sur la récolte de cônes effectuée par l’écureuil roux dans les peuplements de pin blanc de Terre-Neuve, on a observé une perte de cônes moyenne de 84 p. 100 sur une période de trois ans de 1998 à 2000 (fourchette de valeurs de 32 p. 100 à 100 p. 100); cependant, cette perte de cônes ne pouvait pas être attribuée spécifiquement aux écureuils (English, 1998). L’incidence de la compétition avec l’écureuil roux sur le Bec-croisé des sapins à Terre-Neuve est hypothétique et non quantifiée, mais des études menées à d’autres endroits ont indiqué que les conifères qui ont évolué en l’absence d’écureuils n’ont pas les mêmes défenses à l’égard des écureuils que ceux qui ont évolué en présence d’écureuils, cette dernière situation ayant permis la coévolution de l’écureuil roux et du pin tordu latifolié dans certains secteurs des Rocheuses (Benkman et al., 2001). Il est donc possible que la présence de l’écureuil roux restreigne les réserves de nourriture ou nuise au rétablissement d’un conifère important pour le Bec-croisé des sapins à Terre-Neuve.

On ne sait pas dans quelle mesure le Bec-croisé des sapins peut échapper à la compétition avec l’écureuil roux en utilisant d’autres ressources alimentaires, ni quels sont les effets ultimes de la compétition avec l’écureuil roux à l’échelle de la population. En Écosse, Summers et Proctor (1999) ont montré que les becs-croisés et les écureuils manifestent des préférences pour des peuplements de pins de type et de densité différents. Les écureuils préfèrent les peuplements plus denses, peut-être parce qu’ainsi ils ne sont pas obligés de descendre au sol pour passer d’un arbre à un autre, alors que les becs-croisés utilisent plus souvent les peuplements de pins plus anciens et moins denses. Summers et Proctor (1999) pensent que ces profils de comportement réduisent probablement la compétition entre les écureuils et les becs-croisés, et que les becs-croisés moins compétitifs pourraient éviter d’être éliminés pendant les périodes de faible abondance des cônes en se déplaçant vers d’autres sites (voir aussi l’étude présentée par Summers [2002] sur les tailles différentes des cônes utilisés par les becs-croisés et les écureuils).

 

Autres causes de mortalité

La prédation représente une autre cause de mortalité chez le Bec-croisé des sapins, mais on ne connaît pas l’importance de cette menace. Le Mésangeai du Canada (Perisoreus canadensis) est un prédateur des nids de Bec-croisé des sapins (Adkisson, 1996) et, avec l’écureuil roux, c’est le principal prédateur de nids d’oiseaux dans les forêts de sapins baumiers de Terre-Neuve (Lewis, 1999). L’écureuil roux, espèce récemment introduite à Terre-Neuve, pourrait exercer une pression de prédation considérable sur le Bec-croisé des sapins, mais on n’a pas quantifié les effets de la prédation d’œufs et d’oisillons de la sous-espèce percna (ou d’autres sous-espèces de Becs-croisés des sapins dans d’autres parties de l’Amérique du Nord) par l’écureuil roux. Certains Becs-croisés des sapins peuvent être victimes de collisions sur les routes, où ils sont attirés par le sel et le gravier. Par exemple, un Bec-croisé des sapins de Terre-Neuve a été récemment tué par une collision avec un véhicule dans le parc national Terra-Nova (voir les photographies du spécimen naturalisé à la figure 2), mais on ne connaît pas l’importance des collisions avec des véhicules dans le taux de mortalité global chez le Bec-croisé des sapins.

 

Potentiel de croissance de la population

Il est probable que la croissance de la population de Becs-croisés des sapins dans les conditions actuelles est extrêmement compromise à cause des faibles effectifs et de la viabilité réduite de la population qui en résulte. Le potentiel de croissance de la population dépend aussi des années où les cônes sont abondants dans les forêts boréales de Terre-Neuve. Toutefois, des années successives de production abondante de cônes ne peuvent pas garantir la croissance de la population, à moins que les couples reproducteurs ne se trouvent naturellement à des endroits où ils peuvent profiter d’une abondance des graines de conifères.

Le potentiel de croissance de la population de Becs-croisés des sapins pourraient être supérieur si les forêts étaient aménagées. En Grande-Bretagne, de récentes activités de boisement au moyen de plantations ont grandement augmenté la diversité et l’abondance des graines de conifères(Marquiss et Rae, 1994). Ces activités ont contribué à l’établissement d’une population reproductrice indépendante de Becs-croisés des sapins en Grande Bretagne, où la population dépendait habituellement de l’immigration à partir du continent européen (Newton, 1972; Avery et Leslie, 1990). Un habitat aménagé de façon à favoriser les becs-croisés doit renfermer des conifères âgés ou au moins matures, parce que ceux-ci sont les meilleurs producteurs de cônes (Newton, 1972; Benkman, 1993b; Holimon et al., 1998). Une régénération et une production de pins améliorées pourraient vraisemblablement favoriser la croissance de la population de Becs-croisés des sapins à Terre-Neuve. Par ailleurs, protéger de grandes étendues de forêts anciennes incluant des pins, comme on se propose de le faire avec la réserve écologique et réserve naturelle intégrale du lac Little Grand, pourrait aussi être bénéfique à long terme pour les becs-croisés dans l’île de Terre-Neuve.

Pour favoriser la croissance de la population du Bec-croisé des sapins, il faudrait assurer la disponibilité de graines de conifères en agissant sur trois fronts. Premièrement, il faudrait augmenter l’âge d’exploitation des peuplements à Terre-Neuve afin d’accroître le rendement en cônes. Deuxièmement, il faudrait protéger les peuplements restants de pins rouges et de pins blancs à Terre-Neuve, qui pourraient avoir une très grande importance pour le Bec-croisé des sapins. Troisièmement, on devrait tenir compte de la compétition avec l’écureuil roux pour les graines de conifères. Par ailleurs, les effets possibles de la prédation effectuée par ce petit mammifère dans les nids de la sous-espèce percna sont à considérer. On pourrait aussi veiller à ce que l’écureuil roux ne soit pas introduit dans des îles comme l’île d’Anticosti et les îles de la Madeleine où il est absent et où niche le Bec-croisé des sapins (Létourneau, 1996), car ces îles pourraient servir de refuge à la sous-espèce percna (bien que la présence de celle-ci dans ces îles ne soit pas confirmée). Beaucoup d’autres petites îles côtières de Terre-Neuve que Benkman (1993c) considérait comme des refuges possibles pour la sous-espèce percna ne conviendraient probablement pas à l’oiseau. En effet, bon nombre de ces îles abritent déjà des écureuils roux, ne sont pas bien boisées et n’accueillent que des populations de Becs-croisés des sapins de passage (WAM, fichiers inédits). On a signalé seulement quelques occurrences de Becs-croisés des sapins dans l’île Baccalieu, qui pourtant abrite des forêts anciennes substantielles et est exempte d’écureuils (Wells et Montevecchi, 1984); il faudrait tout de même empêcher l’introduction d’écureuils à cet endroit.