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Programme de rétablissement du lépisosté tacheté (Lepisosteus oculatus) au Canada

1. Contexte

1.1 Information du COSEPAC sur l'évaluation de l'espèce

Nom commun : Lépisosté tacheté

Nom scientifique : Lepisosteus oculatus (Winchell, 1864)

Désignation du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) : espèce menacée (2005)

Justification de la désignation : L’aire de répartition de cette espèce est très limitée au Canada, où on ne la trouve que dans trois zones humides côtières du lac Érié. Même si son aire de répartition est vraisemblablement limitée par la température, certains habitats végétalisés peu profonds qui sont nécessaires à cette espèce à tous les stades de son cycle de vie sont touchés par les impacts de l’envasement, du dragage, du remblayage, de l’enlèvement de la végétation aquatique ainsi que des améliorations portuaires.

Présence au Canada : Ontario

Historique de la désignation par le COSEPAC : Désignée « espèce préoccupante » en avril 1983. Désignation réexaminée et confirmée en avril 1994. Désignation réexaminée et remplacée par celle d’espèce menacée en novembre 2000; désignation maintenue en mai 2005. Dernière réévaluation fondée sur une mise à jour du rapport de situation.


1.2 Description

Les lépisostés se distinguent facilement des autres espèces de poissons par leurs corps longs et étroits recouverts d’une cuirasse et par leurs longs museaux. Le corps du lépisosté tacheté (Lepisosteus oculatus, Winchell, 1864) est fortement cuirassé par des écailles osseuses ganoïdes qui ne se chevauchent pas. Son museau et sa mâchoire sont oblongs et forment un bec relativement grand muni de nombreuses dents pointues (figure 1). La longueur du museau du lépisosté tacheté représente environ de 40 à 80 % de la longueur de sa tête, tandis que la largeur minimale de l’individu représente environ de 10 à 16 % de la longueur du museau (COSEPAC, 2005). Les individus de cette espèce mesurent d’ordinaire de 200 à 600 mm de longueur totale (LT), mais peuvent atteindre 1 120 mm de LT et peser 2 700 g (Coker et coll., 2001). Au Canada, le plus gros spécimen observé mesurait 767 mm de LT et a été capturé dans la baie Rondeau en 2007 (N.E. Mandrak, Pêches et Océans Canada [MPO], comm. pers., 2007). Le lépisosté tacheté possède un pédoncule caudal court et haut (c.-à-d. que le point de fixation est situé entre le corps et la queue). La colonne vertébrale est courbée vers le haut à la hauteur de la queue, se prolongeant sur une faible distance dans le lobe supérieur de la queue arrondie. Le dos et la partie supérieure des flancs sont de couleur vert olive à brun velouté, au-dessus de la ligne latérale, et la partie inférieure est de couleur argent mat. L’espèce possède également sur les flancs une bande surmontée d’une fine ligne rougeâtre. L’adulte possède des taches brunes sur le museau, la tête, le corps et les nageoires. Les juvéniles présentent un prolongement charnu de la colonne vertébrale au-dessus du côté supérieur de la queue et sont de couleur vive, avec de larges lignes brun foncé sur le dos, les flancs et le ventre.

Le lépisosté tacheté se distingue de la seule autre espèce de lépisosté indigène rencontrée au Canada, le lépisosté osseux (L. osseus), par son museau plus court et plus large et son pédoncule caudal plus court et plus haut (Scott et Crossman, 1998) (figure 2). Comme les deux espèces sont tachetées, on ne peut utiliser cet attribut pour les distinguer. Le lépisosté de la Floride (L. platyrhincus), une espèce indigène, a été observé dans le bassin des Grands Lacs, mais sa présence est probablement le résultat de rejets de poissons d’aquarium. Le lépisosté de Floride ressemble beaucoup au lépisosté tacheté, mais le premier n’a pas les plaques translucides osseuses que l’on trouve sur l’isthme qui sépare les ouvertures des branchies chez le lépisosté tacheté (figure 3) (COSEPAC, 2005).


Figure 1. Lépisosté tacheté (Lepisosteus oculatus)

Lépisosté tacheté (voir description longue ci-dessous).
© Joseph R. Tomelleri

Description pour la figure 1

La figure 1 est intitulée « Lépisosté tacheté (Lepisosteus oculatus) ». L'illustration en couleur représente un lépisosté tacheté (nom latin Lepisosteus oculatus). Le croquis de Joseph R. Tomelleri est protégé par droit d'auteur.

 


Figure 2. Différences dans la longueur et la largeur du museau distinguant le lépisosté tacheté (en bas) du lépisosté osseux

Différences dans la longueur et la largeur du museau distinguant le lépisosté tacheté (en bas) du lépisosté osseux (voir description longue ci-dessous).

Capturés dans la baie Rondeau, en 2002 – adaptation de COSEPAC, 2005.

Description pour la figure 2

La figure 2 est intitulée « Différences dans la longueur et la largeur du museau distinguant le lépisosté tacheté (en bas) du lépisosté osseux ». Il s'agit d'une photographie de la tête des deux poissons, vue d'en haut. Le lépisosté osseux apparaît dans la partie supérieure de la photo et le lépisosté tacheté, dans la partie inférieure. Des lignes et des flèches ont été ajoutées à la photo pour faire ressortir la longueur et la largeur du museau de chaque espèce et ainsi illustrer les différences entre les deux. Le museau plus court et plus large du lépisosté tacheté, comparé à celui du lépisosté osseux, est clairement illustré sur cette photo. Les poissons de la photo ont été capturés dans la baie Rondeau en 2002. La photo a été modifiée par rapport à celle publiée en 2005 dans le rapport « Mise à jour, Évaluation et Rapport de situation sur le lépisosté tacheté, Lepisosteus oculatus, au Canada du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada ».

 


Figure 3. Plaques osseuses sur l’isthme distinguant le lépisosté tacheté (gauche) du lépisosté de Floride (droite)

Plaques osseuses sur l’isthme distinguant le lépisosté tacheté du lépisosté de Floride (voir description longue ci-dessous).

Photo d’E. Holm, Musée royal de l’Ontario.

Description pour la figure 3

La figure 3 est intitulée « Plaques osseuses sur l’isthme distinguant le lépisosté tacheté (gauche) du lépisosté de Floride (droite) ». La figure montre deux photos côte à côte des plaques osseuses sur l'isthme du lépisosté tacheté (à gauche), alors qu'elles sont absentes sur l'isthme du lépisosté de Floride (à droite). Les photos ont été prises par E. Holm, Musée royal de l'Ontario, Toronto.


1.3 Populations et aire de répartition

Aire de répartition mondiale et désignation : Le lépisosté tacheté n’est présent qu’en Amérique du Nord, où il occupe une aire de répartition vaste mais discontinue dans les bassins hydrographiques du Mississippi, des Grands Lacs et de la côte du golfe, dans l’est de l’Amérique du Nord; il est présent dans 18 États et en Ontario (figure 4). Dans le bassin hydrographique des Grands Lacs, le lépisosté tacheté est présent en Indiana, au Michigan, en Ohio, en Ontario et en Pennsylvanie (Lee et coll., 1980; Page et Burr, 1991). Dans le bassin hydrographique du Mississippi, on le trouve de l’Illinois, au nord, jusqu’en Alabama et au Texas, au sud, et du Tennessee et de la Floride, à l’est, jusqu’en Oklahoma, à l’ouest (Lee et coll., 1980; Page et Burr, 1991). L’espèce est considérée comme étant non en péril (G5) à l’échelle mondiale, mais est gravement en péril (S1) au Kansas, en Ohio et en Pennsylvanie et a disparu du Nouveau-Mexique (tableau 1). Moins de 1 % de l’aire de répartition mondiale de l’espèce se trouve au Canada.


Figure 4. Aire de répartition mondiale du lépisosté tacheté

Aire de répartition mondiale du lépisosté tacheté (voir description longue ci-dessous).

Adaptation de Page et Burr (1991).

Description pour la figure 4

La figure 4 est intitulée « Aire de répartition mondiale du lépisosté tacheté ». Il s'agit d'une carte des États-Unis et de la partie sud du Canada. Une échelle est fournie. La carte montre les deux principales zones où des populations de lépisostés tachetés sont présentes. Ces régions sont ombrées. Dans la région des Grands-Lacs, on retrouve une zone ombrée le long des rives sud et ouest du lac Érié. Celle-ci se prolonge jusqu'à l'extrémité du lac Huron, touche le lac Sainte-Claire, contourne l'extrémité ouest du lac Érié, en Ontario, et s'étend à l'ouest vers les rives méridionales inférieures du lac Michigan, dont une partie se trouve au Michigan, en Ohio et en Indiana. Une vaste zone ombrée englobe le Texas, l'Oklahoma, l'Arkansas, le Missouri, la totalité de la Louisiane et du Mississippi, une partie de l'Alabama, de la Floride, du Tennessee et du Kentucky, la partie inférieure de l'Indiana et l'Illinois. Une autre petite zone ombrée est affichée en Ontario, près de l'extrémité est du lac Érié. La carte a été modifiée par rapport à la version publiée dans « A Field Guide to Freshwater Fishes of North America North of Mexico » (Page et Burr, 1991).

 

Tableau 1. Classements mondiaux, nationaux et infranationaux du lépisosté tacheté (NatureServe 2009)
NiveauClassementAutorité
Mondial (G)G5 (9 sept. 1996) 
National (N)N1Canada
National (N)N5États-Unis
Canada [Infranational (S)]S1Ontario
États-Unis [Infranational (S)]S5Alabama, Louisiane, Mississippi, Missouri, Tennessee, Texas
États-Unis [Infranational (S)]S4Arkansas, Indiana, Kentucky, Oklahoma
États-Unis [Infranational (S)]SNRFloride
États-Unis [Infranational (S)]S2S3Georgie, Illinois, Michigan
États-Unis [Infranational (S)]S1S2Kansas
États-Unis [Infranational (S)]SXNouveau-Mexique
États-Unis [Infranational (S)]S1Ohio, Pennsylvanie

 

Aire de répartition canadienne et désignation – Le lépisosté tacheté est considéré comme en péril au Canada (N2) et en Ontario (S2) (NatureServe, 2009) et est désigné en tant qu’espèce menacée par le ministère des Richesses naturelles de l’Ontario (MRNO, 2009). L’espèce est inscrite à l’annexe 1 de la Loi sur les espèces en péril (LEP) du Canada et en vertu de la Loi sur les espèces en voie de disparition de 2007 de l’Ontario.

L’aire de répartition actuelle du lépisosté tacheté au Canada comprend les milieux humides côtiers du lac Érié (parc national de la Pointe-Pelée, baie Rondeau, baie Long Point [y compris les aires de faune nationales de la baie Long Point et du ruisseau Big]), le lac East (une échancrure du lac Ontario, au sud du parc provincial Sandbanks) et le havre Hamilton (figure 5).

Les échantillons canadiens ont été prélevés de façon sporadique, ce qui rend difficile l’évaluation des effectifs et des tendances des populations. Les premières captures confirmées de lépisostés tachetés ont été faites dans le parc national de la Pointe-Pelée, en 1913, dans la baie Long Point, en 1947 et dans la baie Rondeau, en 1955. D’autres captures réalisées par des pêcheurs commerciaux en 1925 et en 1938 auraient eu lieu dans la baie Rondeau également.

Moins de 15 spécimens avant 2000 auraient été observés à ces sites du lac Érié, à savoir un individu dans le parc national de la Pointe-Pelée, un dans la partie intérieure de la baie Long Point et 11 dans la baie Rondeau. Cependant, depuis 2000, un total de 730 lépisostés tachetés ont été capturés à ces emplacements, y compris 546 spécimens dans la baie Rondeau (2007-2009), 93 spécimens dans le parc national de la Pointe-Pelée (2009) et huit spécimens dans la partie intérieure de la baie Long Point (B. Glass, Université de Windsor, données non publiées).

Le lépisosté tacheté a également été observé dans deux aires de faune nationales situées dans le secteur de Long Point : une seule observation en 1984 dans l’unité Long Point (à l’extrémité de la pointe) de l’aire de faune nationale Long Point (J. Robinson, service canadien de la faune [SCF], comm. pers., 2009); deux individus observés dans l’aire de faune nationale du ruisseau Big en 2004 (L. Bouvier, MPO, comm. pers., 2010).

Même si l’effectif est petit et que la répartition de l’espèce est limitée, le lépisosté tacheté est considéré comme stable aux sites du lac Érié d’après les données historiques et actuelles disponibles (nombre d’occurrences et données sur l’abondance) (Équipe de rétablissement de la région Essex-Érié [EREE], 2008).

En mai 2007, un seul spécimen a été capturé par un pêcheur commercial dans le lac East. On estime qu’il s’agit du même individu qui a été capturé plusieurs fois; les prises de lépisostés tachetés ont cessé après que le spécimen a été remis au MRNO (J. Bowlby, MRNO, comm. pers., 2009). Outre ces prises, aucun autre individu n’a été capturé. Un échantillonnage intensif a été mené dans le lac East en 2008 à l’aide de types d’engins qui se sont révélés efficaces pour détecter la présence de l’espèce; le but de l’exercice était de révéler la présence d’une population reproductrice; cependant, l’échantillonnage n’a pas permis de détecter de lépisosté tacheté (B. Glass, données non publiées). En outre, aucune capture de lépisosté tacheté n’a été enregistrée dans la pêche commerciale aux verveux menée à grande échelle dans le lac East. En conséquence, les observations d’un pêcheur commercial, visant probablement un seul individu, demeurent les seules occurrences de cette espèce dans le lac East, et il est improbable qu’une population reproductrice soit présente à cet endroit (Bouvier et Mandrak, 2010).

La première occurrence vérifiée du lépisosté tacheté dans le bassin hydrographique du lac Ontario concerne un spécimen capturé dans la baie de Quinte (chenal North) en 1985. Malgré la pêche commerciale menée à grande échelle dans le secteur ainsi que les importants programmes d’échantillonnage au filet exécutés par le MRNO, aucun autre spécimen de lépisosté tacheté n’a été capturé, et il est possible que cette observation soit le résultat d’une introduction étant donné qu’aucun autre spécimen n’a été observé.

D’autres signalements de lépisosté tacheté ont été faits dans le havre Hamilton, mais aucune comparaison avec des spécimens de référence n’a été menée jusqu’à tout récemment, lorsqu’un spécimen a été capturé par le MRNO en 2010 (MRNO, données non publiées). Il faut procéder à d’autres campagnes d’échantillonnage pour déterminer si une population reproductrice est présente à cet endroit.

Un seul spécimen a été capturé en 1962 dans le lac Sainte-Claire, près de l’embouchure de la rivière Thames, mais aucun individu de l’espèce n’a été observé dans ce secteur depuis, malgré un échantillonnage relativement vaste mené par le MPO et le MRNO.

Deux lépisostés tachetés ont été prélevés dans la rivière Sydenham depuis 1975; cependant, on pense que l’un des spécimens était un lépisosté osseux, selon l’avis d’un expert en poissons au stade larvaire, et on ne disposait pas de spécimen de référence dans l’autre cas (COSEPAC, 2005). Par la suite, les échantillonnages effectués en 2002 et en 2003 par pêche électrique depuis un bateau ainsi qu’à l’aide de verveux et de sennes (N.E. Mandrak, données non publiées) à proximité des sites des signalements initiaux ne nous ont pas permis de révéler la présence de lépisostés tachetés. En conséquence, les signalements initiaux seraient douteux.

D’autres spécimens capturés dans le sud-ouest de l’Ontario, signalés comme étant des lépisostés tachetés, ont été identifiés comme étant des lépisostés osseux; dans les autres cas, étant donné qu’aucun spécimen de référence n’a été fourni par l’auteur de signalement, l’identification est également non confirmée (COSEPAC, 2005).

L’aire de répartition canadienne du lépisosté tacheté a toujours été limitée dans les eaux canadiennes et, même si des échantillonnages à grande échelle ont été effectués récemment dans tout le sud-ouest de l’Ontario (en raison de l’accent mis récemment sur les espèces en péril), aucun autre emplacement n’a été associé au lépisosté tacheté. Par exemple, 20 sites situés dans l’aire de faune nationale Sainte-Claire ont été échantillonnés par le MPO en 2005 à l’aide de verveux (pour un total de 480 heures d’effort de pêche), et aucun lépisosté tacheté n’a été détecté (Mandrak et coll., 2006a). Ainsi, les populations de la baie de Quinte et du lac Sainte-Claire (si les observations anormales sont représentatives des populations historiques) seraient disparues d’après les échantillonnages effectués récemment dans les habitats adéquats situés à ces emplacements (COSEPAC, 2005).


Figure 5. Aire de répartition canadienne du lépisosté tacheté

Aire de répartition canadienne du lépisosté tacheté (voir description longue ci-dessous).

Description pour la figure 5

La figure 5 est intitulée « Aire de répartition canadienne du lépisosté tacheté ». Il s'agit d'une carte du sud et du centre-sud de l'Ontario avec deux encadrés. Une légende et une échelle sont fournies. L'emplacement géographique est illustré sur une carte à plus grande échelle dans l'encart du coin supérieur gauche. L'encart du coin supérieur droit fournit des précisions sur une zone d'intérêt située à l'extrémité est du lac Ontario. Les points de données distincts sont indiqués en fonction de l'année de capture. La carte indique que, depuis 2001, on a relevé la présence de lépisostés tachetés dans le parc national de la Pointe Pelée, dans le parc provincial Rondeau, dans le parc provincial de Long Point, dans une zone près d'Hamilton et près d'East Lake, à l'est du lac Ontario, ou à proximité de ces endroits. La carte montre aussi d'anciens points de relevés situés à Pointe Pelée, au lac Sainte-Claire, sur la rive nord du lac Érié, à Long Point et dans la baie de Quinte.

 

1.4 Besoins du lépisosté tacheté

1.4.1 Besoins en matière d’habitat et besoins biologiques

Du frai jusqu’au stade embryonnaire (sac vitellin) – Le frai a lieu au printemps (mai et juin), lorsque la température de l’eau atteint de 21 à 26 °C, dans des eaux peu profondes (moins d’un mètre) où se trouve une végétation aquatique dense, comme des marais et des zones riveraines inondées (Goodyear et coll., 1982; Scott et Crossman, 1998, Snedden et coll, 1999; Cudmore-Vokey et Minns, 2002). Dans la baie Rondeau, on a observé des lépisostés tachetés en train de frayer sur des lits de végétaux aquatiques constitués, entre autres, de myriophylle (Myriophyllum sp.) et de potamot crépu (Potamogeton crispus) (B. Glass, comm. pers., 2009). Les œufs fertilisés démersaux et collants, qui prennent la forme de masses visqueuses, se fixent à la végétation aquatique et aux débris (Coker et coll., 2001, COSEPAC, 2005), puis éclosent dans la semaine (Cudmore-Vokey et Minns, 2002). Les lépisostés nouvellement éclos sont caractérisés par la présence d’un organe adhésif sur leur museau (Simon et Wallus, 1989) et, bien qu’ils soient capables de nager, ils demeurent souvent à la verticale, fixés à des végétaux aquatiques ou à d’autres objets. Le sac vitellin est absorbé lorsque les individus ont atteint une longueur totale d’environ 17 mm ou plus – d’après un taux de croissance de 1,3 à 1,7 mm/jour (Alfaro et coll., 2008); le sac vitellin serait absorbé au bout d’environ 10 à 13 jours.

Larves (jeunes de l’année) – Les jeunes de l’année demeurent au site de frai jusqu’à ce que leur sac vitellin soit absorbé, après quoi ils se dispersent et commencent à s’alimenter (Simon et Wallus, 1989), tout en demeurant dans les zones littorales peu profondes (moins d’un mètre) où se trouvent des végétaux et des substrats de boue, de limon et de sable (Goodyear et coll., 1982).

Juvénile (de l’âge 1 jusqu’à la maturité sexuelle [2-3 ans pour les mâles; 3-4 ans pour les femelles]) – Aucune donnée n’a été publiée sur les besoins en matière d’habitat des lépisostés tachetés juvéniles; cependant, il est probable que ces besoins soient semblables à ceux des jeunes de l’année et des adultes.

Adultes – Au Canada, on observe le lépisosté tacheté adulte dans les eaux chaudes et peu profondes (de 0 à 5 m) des milieux humides côtiers du lac Érié où pousse une végétation abondante (Lane et coll., 1996); aucune donnée sur l’habitat du site de capture du lac East n’est disponible. De façon générale, les individus de l’espèce préfèrent les bassins calmes, les bras morts et les baies où se trouvent une végétation aquatique abondante (Parker et McKee, 1984; Page et Burr, 1991) ou des branches submergées (Snedden et coll., 1999). La végétation dense procure le camouflage nécessaire au lépisosté tacheté et le dissimule à la vue de ses proies potentielles (Coen et coll., 1981); comme le lépisosté tacheté est un prédateur qui chasse à l’affût, la présence d’une végétation dense est essentielle à son alimentation. Les sites de capture dans le lac Érié présentaient une végétation dense, qui comprenait notamment les espèces suivantes : nénuphar (Nuphar sp.), massette (Typha sp.), élodée du Canada (Elodea canadensis), potamot (Potamogeton sp.), chara (Chara sp.), myriophylle, vallisnérie américaine (Vallisneria sp.) et cornifle échinée (Ceratophyllum sp.) (Parker et McKee, 1984; B. Glass, pers. comm., 2009). En Oklahoma, le lépisosté tacheté est principalement associé aux végétaux suivants : renouée amphibie (Polygonum sp.), potamot, myriophylle et carmantine (Justicia sp.) (Tyler et Granger, 1984). Les substrats de prédilection du lépisosté comprennent le limon, l’argile et le sable (Lane et coll., 1996). Les sites où des lépisostés tachetés ont été capturés au Canada présentaient des profondeurs, d’après le disque de Secchi, allant de 0,3 à > 3 m, des concentrations d’oxygène dissous allant de 9 à 11 mg/L et des températures de l’eau allant de 15 à 17 °C (en septembre) (Parker et McKee, 1984).

Les déplacements journaliers et saisonniers du lépisosté tacheté ont été étudiés en Louisiane par Snedden et coll. (1999). Le lépisosté tacheté se déplace beaucoup plus au printemps, lorsque la température de l’eau et les niveaux d’eau s’élèvent. De grands domaines vitaux sont établis au printemps, d’ordinaire dans les plaines d’inondation submergées où le lépisosté tacheté trouve un habitat adéquat pour le frai et l’élevage. En été, à l’automne et en hiver, les domaines vitaux sont d’ordinaire plus petits (moyenne de 6,6 ha) (Snedden et coll., 1999). Toutefois, environ le tiers des lépisostés tachetés suivis ont établi des domaines vitaux beaucoup plus importants (médiane de 265 ha), habituellement à une distance considérable des sites de capture initiaux (Snedden et coll., 1999). Ces nouveaux domaines vitaux étaient situés dans des plaines d’inondation saisonnières et dans des marais fortement végétalisés affichant un débit faible, voire nul. Sauf au printemps, le lépisosté tacheté est plus actif la nuit, ce qui, estime-t-on, coïncide avec sa période d’alimentation.

1.4.2 Rôle écologique

Le lépisosté tacheté est l’un des prédateurs les plus abondants dans les habitats d’eau peu profonde et de structures complexes du sud des États-Unis (COSEPAC, 2005) et est considéré comme un élément clé du réseau trophique (Snedden et coll., 1999); dans les secteurs où ils sont abondants sur le plan local (p. ex. baie Rondeau), il peut également jouer un rôle écologique clé. Le lépisosté tacheté est principalement un prédateur piscivore qui chasse à l’affût et qui se nourrit également d’écrevisses et d’insectes aquatiques (COSEPAC, 2005). En Ontario, Scott (1967) a déterminé que la perchaude (Perca flavescens) et les ménés (cyprinidés) représentaient une part importante de son régime alimentaire. Comme le lépisosté tacheté a tendance à demeurer près de la surface, les espèces-proies qui occupent ces zones sont plus vulnérables à la prédation (Ostrand et coll., 2004). En outre, le lépisosté tacheté peut vivre dans des eaux ayant de faibles concentrations en oxygène, ce qui lui permet de s’alimenter dans les secteurs évités par d’autres prédateurs (Burleson et coll., 1998; Snedden et coll., 1999). Le lépisosté tacheté cohabite avec le lépisosté osseux dans la baie Long Point, le parc national de la Pointe-Pelée et la baie Rondeau, mais est absent de nombreux habitats adéquats du sud-ouest de l’Ontario où le lépisosté osseux est abondant (N.E. Mandrak, données non publiées); d’autres études sont nécessaires pour que l’on puisse déterminer les interactions interspécifiques entre ces espèces.

Aux États-Unis, le lépisosté tacheté est un hôte connu d’une moule perlière d’eau douce, Glebula rotundata, moule dont le cycle biologique comprend un stade larvaire parasitaire obligatoire, d’ordinaire sur un poisson-hôte (Parker et coll., 1984) et, par conséquent, peut être l’hôte de moules d'eau douce dans les eaux canadiennes. En outre, d’autres espèces de lépisostés sont des hôtes connus de certaines espèces de moules d’eau douce vivant au Canada. Par exemple, le lépisosté osseux est l’hôte de l’anodonte commune (Pyganodon grandis) (D. Woolnough, Université Trent, comm. pers., 2007).

On pensait que les œufs du lépisosté tacheté étaient toxiques pour certaines espèces (Scott et Crossman, 1998), mais des études récentes ont démontré que l’ichtyotoxine des œufs de lépisosté pouvait ne pas agir en tant que mécanisme de protection contre les poissons prédateurs (Ostrand et coll., 1996).

1.4.3 Facteurs limitatifs

Plusieurs facteurs limitatifs peuvent avoir une incidence sur le potentiel de rétablissement du lépisosté tacheté. La température de l’eau limiterait l’aire de répartition de l’espèce dans le sud-ouest de l’Ontario. Cependant, une expansion de l’aire de répartition de l’espèce vers le nord pourrait accompagner le réchauffement climatique (Mandrak, 1989). La disponibilité de bras d’eau calmes, avec une végétation aquatique dense, est limitée dans les eaux du sud-ouest de l’Ontario. Les populations subsistantes sont également séparées par de grandes distances et peuvent être isolées. Certains des habitats actuellement occupés ne donnent accès au lac Érié que de façon intermittente, ce qui limite la migration et les possibilités de dispersion. Cet isolement pourrait provoquer une baisse de la diversité génétique et de la capacité reproductive de même qu’une dépression de consanguinité, mais aucune étude n’a été faite à ce sujet.

Le potentiel de rétablissement des populations de lépisostés tachetés peut être affecté par des facteurs ayant une incidence sur certains stades biologiques. Ferrara (2001) a étudié les stades de développement du lépisosté tacheté afin de déterminer lesquels avaient la plus forte incidence sur le taux de croissance de la population. Les résultats de cette étude laissent sous-entendre que la survie des lépisostés tachetés juvéniles était le facteur ayant la plus forte incidence sur le taux de croissance de la population. Ainsi, en théorie, les mesures de gestion qui améliorent la survie des juvéniles devraient entraîner une croissance maximale de la population, comparativement aux mesures visant d’autres stades de développement.


1.5 Menaces

1.5.1 Classification des menaces

Le tableau 2 résume, par ordre de préoccupation, toutes les menaces connues ou supposées pesant sur le lépisosté tacheté au Canada. Sept menaces potentielles ont été classées en fonction des impacts relatifs qu’elles pourraient avoir. Dans la mesure du possible, on a indiqué l’ampleur spatiale, la fréquence, la certitude causale et la gravité attendue de chaque menace. Le degré global de préoccupation est également indiqué pour chaque menace. Les paramètres de classification des menaces se définissent comme suit.

  • Niveau de préoccupation global – niveau de préoccupation composite concernant la menace qui pèse sur l’espèce, tenant compte des quatre paramètres énumérés ci-après (É/M/F).
  • Ampleur – ampleur spatiale de la menace dans le plan d’eau (généralisée/localisée).
  • Fréquence – fréquence à laquelle la menace est présente dans le plan d’eau (saisonnière/continue).
  • Certitude causale – degré de certitude qu’il s’agit effectivement d’une menace pour l’espèce (élevée – É, moyenne – M, faible – F).
  • Gravité – gravité de la menace dans le plan d’eau (É/M/F).

 

Tableau 2. Tableau de classification des menaces
MenaceNiveau de préoccupation global
(élevée, moyenne, faible)
Ampleur
(généralisée/ localisée)
Fréquence
(saisonnière/ continue)
Certitude causale
(élevée, moyenne, faible)
Gravité
(élevée, moyenne, faible)
Modifications de l’habitatÉGCÉÉ
Aquatic vegetation removalMGSMInconnue
Sediment loadingsÉGSÉÉ
Nutrient loadingsÉGSÉM
Exotic speciesMGCMM
Climate changeMGCMInconnue
Barriers to movementFLCMInconnue
Fishing pressure
(incidental harvest)
FLInconnueInconnueInconnue

 

1.5.2 Description des menaces

Modifications de l’habitat – Les habitats peu profonds, calmes et végétalisés, essentiels à tous les stades de développement du lépisosté tacheté, disparaissent rapidement ou se dégradent en raison de l’envasement, du dragage, du remblayage et des améliorations portuaires (COSEPAC, 2005). Les pertes d’habitat peuvent être causées par les travaux de stabilisation des rives et la construction de structures dans l’eau et sur les rives (p. ex. jetées, épis, quais) dans l’habitat du lépisosté tacheté. Dans le port de Rondeau, des pertes d’habitat et une dégradation de l’habitat riverain ont fait suite aux travaux de stabilisation des rives exigés dans le cadre de projets d’aménagement des rives.

Enlèvement de la végétation aquatique – L’enlèvement ou la suppression de la végétation aquatique est un type de modification de l’habitat qui mérite une attention particulière en raison de l’importance de la végétation aquatique pour le lépisosté tacheté. Les travaux d’enlèvement de la végétation aquatique peuvent être dommageables pour l’espèce; l’enlèvement mécanique de la végétation perturbe les sédiments et crée des conditions de turbidité; l’enlèvement de la végétation à l’aide d’herbicides introduit des produits chimiques potentiellement dommageables dans l’eau. Même si l’enlèvement de la végétation aquatique à grande échelle est considéré comme une menace grave pour le lépisosté tacheté, la quantité de végétation enlevée et la mesure dans laquelle cette activité peut avoir une incidence sur le lépisosté tacheté demeurent inconnues.

Les enlèvements de végétaux à grande échelle effectués par le passé et à petite échelle réalisés récemment dans le port de Rondeau ont entraîné la disparition de l’habitat du lépisosté tacheté. Cependant, avec les proliférations récentes de végétaux aquatiques survenues dans la baie Rondeau (Gilbert et coll., 2007), il est possible que des enlèvements de végétaux limités puissent en fait être avantageux pour l’espèce dans de telles conditions; il faut effectuer d’autres recherches sur cette question.

On procède également à l’enlèvement de végétaux dans la baie intérieure, à Long Point, particulièrement dans les chenaux où se trouvent des chalets communautaires et où la végétation aquatique est de plus en plus problématique (en raison de sa prolifération). En outre, les pêcheurs qui utilisent la senne traînante dans la baie Long Point enlèvent la végétation aquatique au printemps, ce qui facilite la pêche (J. Robinson, comm. pers., 2009).

Dans le secteur de la Pointe-Pelée, près de 60 % des marais historiques qui raccordaient autrefois, sur le plan hydrologique, le parc actuel avec le marais Hillman ont été asséchés entre les années 1890 et 1950 à des fins agricoles. Cela a vraisemblablement entraîné une réduction considérable de l’étendue de l’habitat disponible pour la population de lépisostés tachetés dans le secteur de la Pointe-Pelée (V. McKay, Agence Parcs Canada, comm. pers., 2008).


Charges en sédiments – La charge en sédiment affecte les cours d’eau intérieurs, les milieux humides côtiers ainsi que les habitats situés près du littoral du fait qu’elle diminue la clarté de l’eau, augmente l’envasement des substrats et peut jouer un rôle dans le transport sélectif de polluants, y compris le phosphore. La charge en sédiments est souvent attribuable à diverses sources, y compris les mauvaises pratiques agricoles et de gestion du territoire, l’entretien inapproprié des réseaux de drainage, les activités de dragage et l’enlèvement de la végétation riveraine. L’augmentation de la turbidité telle que documentée à la Pointe-Pelée (H. Surrette, Université de Guelph, comm. pers., 2007) peut limiter la capacité du lépisosté tacheté à s’alimenter. La turbidité et l’envasement peuvent avoir un effet négatif sur l’espèce en perturbant sa respiration et sa vision, en diminuant l’abondance des proies de même qu’en étouffant ses œufs. L’envasement provoqué par les drains souterrains a été démontré dans la baie Rondeau, particulièrement lors de tempêtes (Gilbert et coll., 2007). L’eau qui entre dans la baie Rondeau par les tributaires du nord et de l’ouest est fortement chargée d’éléments nutritifs et de solides en suspension (y compris des sédiments) et a eu des impacts à long terme considérables sur l’habitat de la baie, des zones littorales et des milieux humides riverains (Gilbert et coll., 2007).

Charges en éléments nutritifs – L’enrichissement des cours d’eau, qui est souvent associé à la charge en éléments nutritifs, a été identifié comme étant une menace principale pour les trois milieux humides côtiers occupés présentement par le lépisosté tacheté (EREE, 2008). Une fois dans les cours d’eau, les éléments nutritifs (nitrates et phosphores) peuvent avoir une incidence négative sur la qualité du milieu aquatique en provoquant des proliférations d’algues qui entraînent une réduction des concentrations d’oxygène dissous. Les concentrations élevées d’éléments nutritifs (azote et phosphore) peuvent affecter les populations de lépisostés tachetés de façon directe (p. ex. en perturbant l’habitat) ou indirecte (p. ex. en réduisant l’abondance des proies). On peut constater ce problème de façon toute particulière dans la baie Rondeau, où des charges en éléments nutritifs provenant des terres agricoles et des zones résidentielles adjacentes ont un impact négatif sur les habitats des milieux humides (Gilbert et coll., 2007). Lorsque les charges en éléments nutritifs sont élevées, la diversité de la végétation décline et les espèces indigènes de végétation des milieux humides émergés et submergés (végétation de prédilection du lépisosté tacheté) se livrent une concurrence avec la massette et le roseau commun (Phragmites australis). Même si les milieux humides sont considérés comme très importants pour leur capacité de filtration de l’eau, ces systèmes sont affectés lorsque les concentrations d’éléments nutritifs (et de produits chimiques) excèdent les concentrations de référence (Gilbert et coll., 2007).

Espèces exotiques – Les espèces exotiques peuvent affecter le lépisosté tacheté de bien des façons, y compris par la concurrence pour l’espace, l’habitat et la nourriture ainsi que par la restructuration des réseaux trophiques aquatiques. On dénombre maintenant au moins 182 espèces exotiques dans les Grands Lacs (Ricciardi, 2006), et quelques-unes de ces espèces pourraient avoir un impact sur le lépisosté tacheté ou son habitat. La carpe commune (Cyprinus carpio), le gobie à taches noires (Neogobius melanostomus) et les moules zébrée et quagga (Dreissena spp.) sont des espèces exotiques qui ont eu un effet dévastateur sur la communauté aquatique du lac Érié et qui continuent à modifier/transformer les écosystèmes et les processus écosystémiques. Il convient de noter que l’établissement de la moule zébrée peut avoir amélioré les conditions de l'habitat en rendant l’eau plus claire, ce qui favorise l’établissement de la végétation aquatique à certains endroits (Ontario Federation of Anglers and Hunters, 2011) (en anglais seulement). Le gobie à taches noires s’est disséminé dans tout le lac Érié. Des relevés à la senne effectués sur la plage de l’île Pelée et le long de la rive nord du lac Érié, en 2005-2006, ont révélé la présence du gobie à taches noires dans l’ensemble des 34 sites visités (Reid et Mandrak, 2008). Puisque le lépisosté tacheté s’alimente d’ordinaire de poissons se trouvant près de la surface, le passage à une communauté de poissons de plus en plus dominée par les gobies (une espèce qui vit sur le fond) peut avoir un impact négatif sur le lépisosté. Il est également possible que le gobie à taches noires s’alimente des œufs du lépisosté tacheté; on sait que ce dernier mange les œufs des espèces de chabots et de dards indigènes (Fuller et coll., 2009). Les espèces exotiques, comme la carpe commune, le roseau commun (Phragmites australis) et probablement des hybrides de massettes, soulèvent des préoccupations pour les populations actuelles de lépisostés tachetés du fait que ces espèces peuvent modifier de façon importante les habitats des milieux humides naturels.

Le lépisosté de Floride, une espèce exotique, a été prélevé dans le bassin des Grands Lacs (vraisemblablement à la suite de rejets de spécimens d’aquarium). Cette espèce apparentée pourrait constituer une menace supplémentaire pour le lépisosté tacheté, soit en provoquant une hybridation, soit en devenant une concurrente si elle venait à s’établir. On a observé des hybridations à des endroits où les aires de répartition de ces deux espèces se chevauchent en Floride (Lee et coll., 1980) et où des lépisostés de Floride sont parfois vendus chez des détaillants locaux d’aquariums.

Changement climatique – Le changement climatique devrait avoir des effets importants sur les communautés aquatiques du bassin des Grands Lacs, et ce, par l’entremise de plusieurs mécanismes : augmentation des températures de l’eau et de l’air; changements des niveaux d’eau (c.-à-d. baisse); raccourcissement de la durée de la période de glace; augmentation de la fréquence des événements météorologiques extrêmes; émergence de maladies; changements dans la dynamique prédateurs-proies (Lemmen et Warren, 2004). On s’attend à ce que les effets du changement climatique soient généralisés, et ils devraient être considérés comme ayant un impact sur les espèces en péril et l’ensemble des habitats. Ce ne sont pas tous les effets des changements climatiques qui auront une incidence négative sur les espèces en péril – les espèces dont l’aire de répartition est limitée par les températures de l’eau plus fraîches, comme le lépisosté tacheté, pourront accroître leur aire de répartition à condition que des corridors de dissémination constitués d’habitats appropriés soient disponibles. Cependant, une série de réactions associées aux changements dans les régimes d’évaporation et les communautés végétales ainsi que la baisse des niveaux de l’eau des lacs, l’augmentation de l’intensité et de la fréquence des tempêtes et la diminution des niveaux d’eau dans les cours d’eau en été peuvent annuler les avantages directs d’une hausse des températures.

Dans une évaluation récente des effets prévus du changement climatique sur les communautés de poissons des milieux humides côtiers des Grands Lacs inférieurs, Doka et coll. (2006) prévoient que plusieurs espèces de poissons en péril figureront parmi les espèces les plus vulnérables. Les résultats de cette étude révèlent que le lépisosté tacheté arrive au cinquième rang en importance pour ce qui est de la vulnérabilité sur 99 espèces de poissons qui utilisent des habitats lacustres. La vulnérabilité était fondée sur une évaluation du risque posé par le changement climatique dans les milieux humides côtiers, les préférences thermiques des espèces selon différents stades de développement, ainsi que la répartition de celles-ci.

Obstacles au déplacement – Les obstacles d’origine naturelle ou artificielle peuvent offrir une protection à certaines espèces contre des compétiteurs, des espèces exotiques et des prédateurs. En conséquence, toute faille dans ces obstacles peut avoir des impacts négatifs sur les communautés de poissons locales. Ainsi, une autre espèce de poisson en péril, le sucet de lac (Erimyzon sucetta), est présente dans deux milieux humides protégés par des digues où les niveaux de l’eau font l’objet d’une gestion (RNF du ruisseau Big et RNF de Sainte-Claire); dans ce cas, ce serait les digues qui assureraient le maintien de l’habitat du sucet de lac (Staton et coll., 2009). Des failles d’origine naturelles apparaissent parfois dans les obstacles naturels qui se trouvent dans le parc national de la Pointe Pelée; cependant, de telles failles peuvent apparaître plus fréquemment par suite d’activités humaines qui perturbent les processus littoraux et qui, ce faisant, peuvent accroître la vitesse d’érosion du littoral (V. McKay, Agence Parc Canada, comm. pers., 2007). Par contre, les obstacles peuvent également empêcher l’accès à un habitat adéquat, entraîner une fragmentation des populations et limiter l’effet d’une immigration de source externe. Dans certains cas, les ponceaux constituent un obstacle, par leur présence physique ou par l’effet qu’ils ont sur la vélocité de l’eau (p. ex. ponceaux installés au-dessus du lit du cours d’eau ou de mauvaises dimensions), au passage des poissons entre des zones humides et un habitat situé en amont.

On trouve des milieux humides présentant des obstacles naturels ou entretenus de façon artificielle dans le parc national de la Pointe-Pelée et la RNF du ruisseau Big (région de Long Point). Aucun lépisosté tacheté n’a été observé dans les plans d’eau où une gestion des niveaux de l’eau est pratiquée.

Pression exercée par la pêche – Même s’il est interdit par la loi de pêcher le lépisosté tacheté (que ce soit de façon commerciale ou récréative), il est tout de même possible que des individus de l’espèce soient capturés accidentellement. La mesure dans laquelle le lépisosté tacheté peut être affecté par les prises accessoires demeure inconnue, mais on estime qu’elle est faible. La possibilité de prises accessoires découlant de la pêche aux poissons-appâts, de la pêche au harpon, de la pêche sportive et de la pêche commerciale (p. ex. pêche au filet-trappe et à la senne traînante à Long Point) doit faire l’objet d’études plus poussées.


1.6 Mesures déjà prises ou en cours

Programme de rétablissement de la région Essex-Érié – L’équipe de rétablissement de la région Essex-Érié est coprésidée par un représentant du MPO et un représentant de l’Office de protection de la nature de la région d’Essex et reçoit un soutien de nombreux organismes et particuliers. Le programme de rétablissement de la région Essex-Érié est plurispécifique et couvre 14 espèces de poissons en péril, y compris le lépisosté tacheté dans l’ensemble de son aire de répartition historique. Le but à long terme de ce programme de rétablissement est de maintenir et de restaurer la qualité et les fonctions de l’écosystème de la région Essex-Érié pour qu’il puisse soutenir des populations viables d’espèces de poissons en péril dans leurs aires de répartition actuelles et passées (EREE, 2008). Ce programme de rétablissement jouera un rôle central dans le rétablissement des populations du lépisosté tacheté. L’EREE a désigné trois milieux humides côtiers du lac Érié, où subsistent des populations de l’espèce, en tant que principales zones sur lesquelles il faut concentrer les efforts de rétablissement du lépisosté tacheté et d’autres poissons hautement prioritaires. La mise en œuvre de ce programme de rétablissement (y compris les mesures d’intendance destinées à réduire les menaces recensées) sera possible grâce aux efforts de l’équipe de rétablissement et des groupes de mise en œuvre du rétablissement connexes. En outre, certains parcs et certaines zones protégées font déjà l’objet d’initiatives d’intendance et de sensibilisation. Au parc national de la Pointe-Pelée, les programmes saisonniers assurent une sensibilisation accrue aux questions entourant les espèces en péril telles que la perte d’habitat, les contaminants, les espèces exotiques et les problèmes de qualité de l’eau dans le parc. Des programmes similaires sont mis en œuvre dans le parc provincial Rondeau. Pour de plus amples renseignements sur les mesures particulières qui sont actuellement mises en œuvre, se reporter aux approches précisées au tableau 6. Le financement de nombre de ces mesures est assuré en vertu du Programme d’intendance de l’habitat (Programme d’intendance de l’habitat [PIH]) pour les espèces en péril du gouvernement du Canada.

Groupe de travail sur les questions liées à la végétation aquatique de la baie Rondeau – Ce groupe de travail regroupant plusieurs organismes a été formé initialement pour constituer une tribune de discussion sur les enjeux liés à la végétation aquatique dans la baie Rondeau. Les organismes gouvernementaux et le public sont de plus en plus préoccupés, depuis quelques années, par les fluctuations importantes affichées par la communauté végétale aquatique de la baie Rondeau. Au cours des dernières années, en raison de la prolifération de la végétation aquatique, les organismes de réglementation ont dû approuver des projets d'enlèvement des végétaux nuisibles afin que les bateaux puissent accéder à la baie et que celle-ci puisse être utilisée à des fins récréatives. De façon plus précise, le groupe de travail veillera à ce que les projets d'enlèvement des végétaux nuisibles n'aient pas d'impact négatif sur le lépisosté tacheté et d'autres espèces en péril. De façon plus générale, le groupe tentera de trouver des solutions pour atteindre un équilibre entre des intérêts humains concurrents et les efforts consentis pour protéger et améliorer les conditions qui règnent dans l'habitat des poissons et de la faune dans la baie, en mettant l'accent sur les espèces de poissons en péril. Parmi les objectifs du groupe, mentionnons la promotion et la protection des espèces en péril ainsi que la fourniture d'orientations et de soutien aux initiatives d'intendance entreprises au sein du bassin hydrographique de la baie Rondeau. Plusieurs groupes d'intendance travaillant à l'amélioration des pratiques d'utilisation du territoire et de l'habitat aquatique sont présentement actifs dans le bassin.

Recherche sur le lépisosté tacheté – Un étudiant des cycles supérieurs de l’Université de Windsor, en collaboration avec le MPO, a réalisé une étude sur l’âge et la croissance du lépisosté tacheté (Glass et coll., 2011), et il poursuit des recherches (débutées en 2007) sur la variation génétique de cette espèce ainsi que sur les déplacements qu’elle effectue dans la baie Rondeau (par radiorepérage) afin de déterminer son domaine vital et l’utilisation qu’elle fait de l’habitat (N. Mandrak, comm. pers., 2011).

Sensibilisation – prises fortuites – Bien qu’elles ne soient pas légales, certaines prises fortuites de lépisostés tachetés par des pêcheurs commerciaux sont possibles dans le secteur de la baie Long Point. Une trousse d’information a été élaborée puis distribuée aux pêcheurs commerciaux qui peuvent exploiter des milieux humides occupés. La trousse d’information contient une description et une illustration de l’espèce, une carte des zones d’occupation connues ainsi qu’une description des habitats de prédilection. On a demandé aux pêcheurs d’éviter les zones d’occurrence connues et de signaler les zones où des prises fortuites ont été faites. Au parc national de la Pointe-Pelée, des trousses d’information sur les espèces de poissons en péril ont été distribuées en 2008 et en 2009 à tous les utilisateurs journaliers ainsi qu’aux pêcheurs sportifs saisonniers; la trousse comprenait une lettre explicative, une fiche d’information du MPO sur le lépisosté tacheté et sur d’autres espèces de poissons en péril présentes dans le marais ainsi qu’un formulaire de signalement des espèces. On a demandé aux pêcheurs sportifs de ne pas cibler ces espèces de poissons en péril, de les remettre à l’eau le plus rapidement possible si des individus étaient capturés de façon accidentelle et de signaler leur capture au personnel du parc en utilisant le formulaire fourni (V. McKay, Agence Parcs Canada, comm. pers., 2009). Il est également possible que les pêcheurs récréatifs à la ligne capturent de façon accidentelle des lépisostés tachetés dans les baies Long Point et Rondeau; il faut cependant mener des études plus poussées pour déterminer si ces captures ont bel et bien lieu et dans quelle mesure elles représentent une menace.

Relevés récents – Le tableau suivant résume les relevés de poissons récents effectués par divers groupes/organismes dans les zones d’occurrence connues du lépisosté tacheté.

 

Tableau 3. Résumé des relevés récents effectués dans les zones d’occurrence du lépisosté tacheté (adapté de l’EREE, 2008)
Plan d’eau/zone généraleDescription du relevé (années du relevé)Type d’engins
Lac Sainte-ClaireÉchantillonnage ciblé dans la région Essex-Érié d’espèces de poissons en péril par le MPO (2007)senne, autres engins (filet-trappe et trappe Windermere)
Lac Sainte-ClaireRelevé des communautés de poissons près du rivage du MRNO (2005, 2007)senne
Lac Sainte-ClaireRelevé des communautés de poissons du Department of Natural Resources du Michigan (1996-2001)chalut
Lac Sainte-ClaireRelevé indicateur à la senne des jeunes de l’année du MRNO (annuel)senne
Lac Sainte-ClaireRelevé d’automne au filet-trappe du MRNO (1974-2007, annuel)autres engins (filet-trappe et trappe Windermere)
RNF de Sainte-ClaireRelevé des assemblages de poissons du MPO (2005)verveux
Lac ÉriéÉchantillonnage des milieux humides côtiers du lac Érié du MRNO (2004-2005)dispositif d’électropêche portatif
Lac ÉriéRelevés à la senne de plage du MRNO et du MPO (2005-2006) (Reid et Mandrak, 2008)senne
Lac ÉriéRelevé à la senne près du rivage, bassins ouest et centre-ouest, du MRNO (2007-2008)senne
Parc national de la Pointe-PeléeÉtude sur la composition des espèces de poissons (Surette, 2006), Université de Guelph, MPO et parc national de la Pointe-Pelée (2002-2003)senne, chalut, dispositif d’électropêche embarqué, verveux, autres engins (filet-trappe et trappe Windermere)
Parc national de la Pointe-PeléeRecherche sur le lépisosté tacheté, Université de Windsor et MPO (2009)verveux
Baie RondeauÉchantillonnage ciblé du MPO (2002)dispositif d’électropêche embarqué
Baie RondeauRelevés des communautés de poissons du MRNO et du MPO (2004-2005)senne, dispositif d’électropêche embarqué, verveux
Baie RondeauRecherche sur le lépisosté tacheté de l’Université du Windsor et du MPO (2007-2009)dispositif d’électropêche embarqué, verveux
Baie Long PointRelevés indicateurs de la baie Long Point du MRNO (annuel)chalut
Baie Long PointÉchantillonnage ciblé du MPO (2004, 2005)senne, dispositif d’électropêche embarqué, verveux, autres engins (filet-trappe et trappe Windermere)
Baie Long PointÉchantillonnage ciblant les espèces en péril dans la région Essex-Érié (pointe Turkey) du MPO (2007)senne, dispositif d’électropêche embarqué, autres engins (filet-trappe et trappe Windermere)
Baie Long PointÉchantillonnage des communautés de poissons du MRNO (2008) 
RNF de Long PointRelevé sur les assemblages de poissons du MPO (2002, 2004-2005)dispositif d’électropêche embarqué, verveux
Ruisseau Big et RNF du ruisseau BigRelevé sur les assemblages de poissons du MPO (2002, 2005)senne, dispositif d’électropêche embarqué, verveux
Ruisseau Big et RNF du ruisseau BigÉchantillonnage ciblé du MRNO (2004)senne

 

1.7 Lacunes dans les connaissances

De nombreux aspects de la biologie, de l’écologie, de la répartition et de l’abondance du lépisosté tacheté demeurent inconnus. Or, on a besoin de cette information pour mettre au point les approches en matière de rétablissement ainsi que pour rendre plus précise la désignation de l’habitat essentiel. On a besoin d’information concernant la superficie du domaine vital, l’utilisation de l’habitat, les mouvements saisonniers et la connectivité des populations du parc national de la Pointe-Pelée, de la baie Rondeau, de la RNF du ruisseau Big et de la baie Long Point. Les principales menaces susceptibles d’avoir une incidence sur les populations n’ont pas été évaluées de façon complète (p. ex. origine de la menace, ampleur). La compétition avec le lépisosté osseux, qui est plus abondant, peut constituer une menace pour le lépisosté tacheté. L’association de ces deux espèces étroitement apparentées ainsi que la probabilité que le lépisosté de Floride s’installe au Canada doivent faire l’objet d’études plus poussées.

On tentera d’obtenir des connaissances traditionnelles autochtones en organisant des consultations et en suscitant la participation des peuples autochtones afin de combler les lacunes dans les connaissances et de contribuer à la conservation du lépisosté tacheté.