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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le Bécasseau maubèche au Canada

Taille et tendances des populations

Activités de recherche

Lieux d’hivernage

Les dénombrements dans les lieux d’hivernage sont considérés comme la meilleure méthode pour évaluer la taille des populations, étant donné que les oiseaux y sont résidents et qu’ils se déplacent probablement peu d’un site à l’autre; c’est la méthode de choix recommandée pour l’espèce dans les documents techniques accompagnant le United States Shorebird Conservation Plan (plan de conservation des oiseaux de rivage des États-Unis) (Brown et al., 2001). La couverture de l’ensemble de l’aire d’hivernage permet la réalisation d’un recensement de tous les oiseaux. Les incertitudes quant à l’effectif total sont liées aux seules erreurs de comptage et de détection, vu l’absence d’échantillonnage et d’extrapolation. Des relevés ont été effectués dans les années 1980, puis les dénombrements ont repris dans les principaux lieux d’hivernage en 2000 pour se poursuivre jusqu’en 2006. L’aire d’hivernage entière en Patagonie et dans la Terre de Feu a été couverte dans trois de ces années non seulement pour dénombrer tous les oiseaux, mais aussi pour déterminer si d’éventuels changements aux sites principaux pouvaient avoir été causés par une redistribution des oiseaux dans l’aire d’hivernage.

Les relevés effectués dans l’aire d’hivernage en Amérique du Sud ont pour caractéristique importante d’avoir été tous réalisés par les mêmes observateurs, soit Morrison et Ross, aucun biais ne pouvant ainsi découlé du fait d’une diversité d’observateurs.

Les dénombrements faits dans la Terre de Feu et les estimations démographiques obtenues à l’aide d’études de réobservation effectuées durant la migration se recoupaient étroitement (Gonzalez et al., 2004). Les dénombrements terrestres et aériens effectués à Bahia Lomas (Chili) et à Rio Grande (Argentine) se recoupaient étroitement eux aussi (RIGM, RKR, et LJN, données inédites).

Migration

Bien que les dénombrements dans les haltes migratoires peuvent être affectés par les variables temporelles des migrations (des oiseaux passant par la halte à différents moments, ou y passant à des taux différents selon les années) et par les incertitudes concernant la proportion de la population fréquentant la halte (Bart et al., 2005), ils peuvent néanmoins fournir de précieuses données supplémentaires sur les tendances des populations de migrateurs (Morrison et al., 1994; Morrison, 2001). Des dénombrements maximums ou des dénombrements moyens (parfois dans une fenêtre de temps donnée, par exemple, pour estimer les effectifs d’adultes dans les endroits où le moment de leur passage diffère de celui des juvéniles) ont été utilisés comme indices de l’abondance annuelle. Les tendances des populations du rufa ont été estimées à partir de dénombrements effectués à divers endroits tant en Amérique du Nord qu’en Amérique du Sud; les estimations des tendances tirées des dénombrements effectués dans les haltes migratoires de l’Amérique du Sud sont particulièrement intéressantes du fait qu’on ne trouve que le rufa sur ce continent.

Amérique du Sud

San Antonio Oeste (province de Rio Negro, côte patagonienne de l’Argentine) est une halte migratoire majeure pour la sous-espèce rufa durant la migration vers le nord. Un « recensement local » complet, couvrant toutes les plages fréquentées par l’espèce, y est effectué par des observateurs expérimentés environ chaque semaine aux mois de mars et d’avril, ce qui fournit un dénombrement exhaustif des oiseaux dans cette région. Les données couvrent les 16 années de la période de 1990 à 2005. Des dénombrements ont aussi été effectués à la plage Fracasso, dans la péninsule Valdès (province de Chubut, Patagonie, Argentine) de 1994 à 2005 à intervalles réguliers durant la période de passage en mars et en avril. Enfin, une série de dénombrements ont été effectués entre 1995 et 2003 au parc national de Lagoa do Peixe (État du Rio Grande do Sul, sud du Brésil), autre halte majeure pour le rufa.

Baie du Delaware

Les données les plus exhaustives sur les Bécasseaux maubèches durant leur migration vers le nord aux États-Unis proviennent de la baie du Delaware, halte finale d’une importance critique avant que les oiseaux s’envolent vers leurs lieux de reproduction. Des relevés aériens y ont été effectués depuis 1982, et une méthode de recensement normalisée a été adoptée en 1986, suivant laquelle les zones fréquentées par l’espèce au New Jersey et au Delaware sont survolées une fois par semaine durant six semaines, du début de mai à la mi-juin (Clarke et al., 1993; Idem, 2001). Les observateurs ont été les mêmes pour tous les vols. Les C. c. rufa peuvent se mêler aux C. c. roselaari de la population de la Floride et du sud-est des États-Unis et de la population brésilienne du Maranhão durant le passage dans la baie. Cependant, les Bécasseaux maubèches des deux dernières populations passent dans la baie généralement un peu plus tôt que ceux de la sous-espèce rufa (Atkinson et al., 2005). 

Est de l’Amérique du Nord

Pour le Canada, l’information sur les tendances des effectifs provient du Recensement des oiseaux de rivage des Maritimes (RORM), programme dans lequel des bénévoles recueillent des données sur les oiseaux de rivage de façon uniforme à leurs lieux de recensement à des intervalles de deux semaines durant toute la période de la migration vers le sud (Morrison et al., 1994; Morrison, 2001; Morrison et Hicklin, 2001). Ce recensement est effectué depuis 1974, et certains sites sont couverts par les mêmes observateurs depuis le début. Le RORM est, avec le programme international de recensement des oiseaux limicoles (ISS, pour International Shorebird Survey), qui recueille des données similaires aux États-Unis (Howe et al., 1989), le programme de recensement des oiseaux de rivage qui a la plus grande durée en Amérique du Nord. Au Québec, les tendances des effectifs ont été obtenues par analyse des données des listes d’observations présentées à l’Étude des populations d’oiseaux du Québec (ÉPOQ) pour des secteurs du corridor du Saint-Laurent entre 1976 et 1998 (Aubry et Cotter, 2001a; Idem, 2001b).

Lieux de reproduction

La seule information dont on dispose concernant les tendances récentes des effectifs de Bécasseaux maubèches dans les lieux de reproduction du centre de l’Arctique canadien provient d’études réalisées par Larry Niles sur l’île Southampton dans le cadre de l’initiative internationale concernant le Bécasseau maubèche. Les relevés ont été effectués annuellement dans une région de 9,2 km2 de 2000 à 2005 (Niles et al., 2005).


Abondance

C. c. rufa

Les premières estimations de la taille de la population du rufa, qui remontent aux années 1980 et qui sont tirées de données de réobservation de bagues et de dénombrements, laissaient entendre que les effectifs s’élevaient entre 100 000 et 150 000 individus (B.A. Harrington, résultats inédits dans Morrison et Harrington, 1992). Une telle estimation comprenait les rufa hivernant dans le sud de l’Amérique du Sud, de même que la population de la Floride et du sud-est des États-Unis et la population brésilienne du Maranhão (Harrington et al., 1988; Morrison et Harrington, 1992; Morrison et al., 2001a). Pour cette période, Morrison et Ross (1989) ont signalé des effectifs sud-américains totaux dénombrés par relevés aériens de 76 400 individus, dont 67 500 rufa, le reste appartenant à la population brésilienne du Maranhão.

Vers la fin des années 1990, selon les dénombrements des rufa dans leurs lieux d’hivernage du sud, la population de la sous-espèce était plus proche de 60 000 individus (Baker et al., 2001; Morrison et al., 2001b). L’estimation la plus récente de la population du rufa, tirée du recensement aérien réalisé dans les lieux d’hivernage en 2005, laisse entendre que ce groupe pourrait aujourd’hui ne compter qu’environ 18 000 à 20 000 individus, dont 75 p. 100 d’adultes, soit de 13 500 à 15 000 adultes (tableau 3). Les estimations de la taille de la population selon les données de réobservation de bagues pour cette même période recoupaient les résultats des dénombrements aériens (Gonzalez et al., 2004).

Les pertes dans les lieux d’hivernage étaient particulièrement notables dans les sites périphériques se trouvant sur la côte patagonienne, comparativement aux sites principaux, situés dans la Terre de Feu. Entre 1982 et 1985, les sites patagoniens abritaient 14 314 oiseaux (21,2 p. 100 de la population totale), alors que l’effectif n’y était plus que de 2 000 individus (6,9 p. 100) en 2002, puis de moins de 1 000 oiseaux en 2003 et en 2004 (1,8 p. 100 et 2,8 p. 100, respectivement; Morrison et al., 2004).

C. c. roselaari

Un relevé aérien effectué en 2005 le long du littoral du Maranhão, dans la partie centrale de la côte nord du Brésil, a révélé la présence de 7 600 Bécasseaux maubèches, dont 5 700 adultes à maturité (tableau 3; Baker et al., 2005a), le nombre total d’oiseaux étant comparable au total de 8 150 oiseaux estimé entre 1982 et 1985 (Morrison et Ross, 1989). Les estimations pour la population de la Floride et du sud-est des États-Unis réalisées au cours des 20 dernières années ont été de 10 000 individus (Morrison et Harrington, 1992), de 7 500 individus (B.A. Harrington, comm. pers., 2005), et de 4 500 individus (Sprandel et al., 1997; Niles et al., 2005). L’estimation la plus récente, fondée sur des relevés terrestres et aériens effectués durant l’hiver 2005-2006, est de 4 500 oiseaux, dont 3 375 individus matures (tableau 3; LJN, données inédites). Enfin, la population de la côte du Pacifique comptait de 6 000 à 9 000 oiseaux en 1981. Le total actuel pour cette population est de 2 000 à 4 000 oiseaux, dont 1 500 à 3 000 individus matures (tableau 3; R.I.G. Morrison, données inédites; G. Page et D. Paulson, comm. pers., 2005), plus un effectif supplémentaire de 1 000 oiseaux dans d’autres régions (tableau 3). L’estimation actuelle de l’effectif total du C. c. roselaari , comprenant les populations hivernant sur la côte du Pacifique, en Floride et au Maranhão, est de 17 100 individus, dont 12 825 individus matures (tableau 3).

C. c. islandica

L’estimation actuelle pour le C. c. islandicaest d’environ 270 000 oiseaux, dont 202 500 oiseaux matures; elle est fondée sur le compte de 250 000 oiseaux obtenu au milieu de l’hiver au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, auquel s’ajoutent 20 000 oiseaux pour la France (tableau 3; T. Piersma, comm. pers.); cette estimation est légèrement inférieure aux estimations récentes établies par Wetlands International (2005a et 2005b), mais semblable à celle obtenue en 2003 à l’aide de la méthode TRIM (Trend analysis and Indices for Monitoring data – analyse des tendances et indices démographiques fondés sur les données de surveillance) (Wetlands International, 2005b). On pense que le Canada accueille environ 81 000 islandica nicheurs, soit quelque 40 p. 100 de la population de nicheurs de la sous-espèce (Morrison et al., 2007). 

Tableau 3 : Estimations actuelles des populations des trois sous-espèces de Bécasseau maubèche présentes au Canada
Sous-espèceEstimation de la populationSource
islandica270 000
(202 500 matures;
81 000 nicheurs au Canada)
T. Piersma, comm. pers.
Morrison et al., 2007
roselaari17 1001
(12 825 matures)
estimations actuelles qui comprennent des populations biogéographiques distinctes hivernant en Floride et dans le sud-est des États-Unis, (4 500 oiseaux – dénombrements réalisés durant l’hiver 2005-2006, LJN, comm. pers.), au Maranhão, situé dans la partie centrale de la côte nord du Brésil (7 600 oiseaux – Baker et al., 2005b), sur la côte du Pacifique2 (de 2 000 à 4 000 oiseaux – G. Page et D. Paulson, comm. pers., 2005), et dans d’autres régions (1 000 oiseaux – voir la note 1).
rufa
Terre de Feu et Patagonie
de 18 000 à 20 0003
(de 13 500 à 15 000 matures)
Morrison et al., (2004, et données inédites)

Les nombres entre parenthèses comprennent des incertitudes ou peuvent être des surestimations – voir les notes de bas de tableau.

1 La population de roselaari semble beaucoup moins nombreuse que le laissait entendre l’estimation antérieure de 35 000 à 50 000 oiseaux établie par Wetlands International (2005). L’estimation de Wetlands International comprenait les oiseaux hivernant en Floride, dans les Caraïbes et dans le nord de l’Amérique du Sud, qu’on supposait appartenir à cette sous-espèce, de même que ceux hivernant sur la côte du Pacifique. Ce total était fondé sur des estimations antérieures dont certaines paraissent maintenant trop élevées : les totaux antérieurs pour la Floride (7 500 oiseaux – B.A. Harrington, comm. pers., 2005), le Texas (3 000 oiseaux – B.A. Harrington, comm. pers., 2005), le Pacifique (de 6 000 à 9 000 oiseaux – Page et al., 1999), la partie centrale de la côte nord du Brésil (8 200 oiseaux – Morrison et Ross, 1989), le nord du Venezuela (520 oiseaux – Morrison et Ross, 1989) et le Panama (200 oiseaux – Buehler, 2002) totalisent environ 28 400 oiseaux. Les estimations actuelles sont plus proches de 17 100 oiseaux, qui se répartissent dans les populations biogéographiques distinctes de la Floride (4 500 oiseaux), du Maranhão (7 600 oiseaux), de la côte du Pacifique (de 2 000 à 4 000 oiseaux) et de divers autres endroits (Texas : 300 oiseaux – Skagen et al., 1999; nord du Venezuela : 520 oiseaux – Morrison et Ross, 1989; Panama : 200 oiseaux – Buehler, 2002). On observe aussi des hivernants dans certaines îles des Caraïbes (p. ex. à Cuba); on dispose de peu d’information sur ces oiseaux, mais leurs effectifs ne semblent pas importants.

2 L’estimation antérieure de 9 000 oiseaux est probablement trop élevée, étant donné qu’elle a été obtenue en additionnant des dénombrements effectués dans différentes saisons (Page et al., 1999, G. Page, comm. pers.) : des dénombrements antérieurs ont rapporté 6 000 oiseaux migrant vers le nord dans les États du nord-ouest des États-Unis, mais des effectifs de cette importance n’ont pas été signalés récemment pour cette région. Les dénombrements hivernaux laissent penser que le total serait plus proche de 2 000 à 4 000 oiseaux pour l’ensemble de la côte du Pacifique (R.I.G. Morrison, données inédites; G. Page et D. Paulson, comm. pers., 2005), estimation recoupant l’observation de 2 000 à 3 000 individus en migration vers le sud dans les États du nord-ouest des États-Unis en 2006 (J. Buchanan, comm. pers.).

3 L’estimation de Wetlands International (2002) pour le rufa aurait compris les quelque 18 000 oiseaux de la Terre de Feu et de la Patagonie et les quelque 7 600 oiseaux de la partie centrale de la côte nord du Brésil. Il faut savoir que ces deux groupes sont considérés comme des populations biogéographiques distinctes, les oiseaux du Brésil étant actuellement placés dans le groupe roselaari.


Fluctuations et tendances

C. c. rufa

Lieux d’hivernage

La meilleure information sur les tendances des effectifs de la sous-espèce rufa provient des relevés effectués dans les lieux d’hivernage, où sa population n’est mêlée à aucune autre population. Globalement, la population hivernante du C. c. rufa est tombée d’environ 67 500 oiseaux en 1982 (Morrison et Ross, 1989) à environ 18 000 oiseaux en 2006, soit une baisse de 73,4 p. 100 dans les 24 dernières années. Le taux de déclin n’a pas été le même dans les quartiers d’hiver principaux et les quartiers d’hiver périphériques et il a augmenté au cours de cette période (figure 8); il a été relativement faible entre 1982 et 2000, particulièrement aux sites principaux, puis il s’est accru fortement entre 2000 et 2006 (figures 8 et 9).

Plus précisément, le taux annuel de déclin pour l’ensemble des sites d’hivernage entre 1982 et 2000 a été de 1,2 p. 100. Il a ensuite augmenté à 17,0 p. 100 entre 2000 et 2006 aux sites principaux, où la plus grande partie de la population est observée aujourd’hui (figure 9). Si on suppose que la taille de la population a diminué de façon linéaire entre 1982 et 2000 (voir la figure 8), la population estimée de rufa pour 1991 (soit il y a 15 ans, ou environ 3 générations) aurait été d’environ 60 900 individus. Cela signifie que la population aurait diminué de 70,5 p. 100 au cours des 15 dernières années ou des 3 dernières générations, étant donné l’effectif actuel de 18 000 oiseaux.

Tendances en matière de migration

Les dénombrements effectués dans les haltes migratoires ne sont certes pas indépendants des dénombrements effectués dans les lieux d’hivernage (c.-à-d. qu’ils couvrent les mêmes oiseaux), mais il se trouve qu’ils recoupent très bien les tendances décrites plus haut. En outre, cela laisse penser que les déclins observés ne sont pas dus à une redistribution des oiseaux dans l’aire d’hivernage et qu’ils reflètent bien une baisse réelle de la population. De fait, aucune redistribution d’oiseaux n’a été observée au cours des relevés aériens effectués dans l’ensemble des quartiers d’hiver du sud (Morrison et al., 2004).

Amérique du Sud

Les données des relevés effectués dans des haltes migratoires fréquentées par les oiseaux durant leur déplacement vers leurs quartiers d’hiver de l’Amérique du Sud (deux haltes sur la côte patagonienne en Argentine et une halte dans le sud du Brésil) montrent des tendances semblables à celles décrites plus haut pour les lieux d’hivernage de la Terre de Feu. Par exemple, les rufa passant à la péninsule Valdès, en Argentine, ont montré un taux annuel de déclin significatif de 22,4 p. 100 pour la période de 1994 à 2005 (r = 0,725, R2 = 0,526, p < 0,017). Si on extrapole le taux de déclin sur ces 11 ans à une période de 15 ans, on obtient que la population de ce site aurait diminué de 97,8 p. 100 au cours des 3 dernières générations. De façon similaire, les oiseaux à la deuxième halte argentine, soit San Antonio Oeste, ont montré un taux annuel de déclin significatif de 8,0 p. 100 entre 1990 et 2005 (R2 = 0,717, p = 0,003), ce qui aurait représenté une baisse de 71,5 p. 100 au cours des 15 dernières années. Enfin, les rufa passant au troisième site, celui du sud du Brésil, ont montré un taux annuel de déclin significatif de 30,6 p. 100 entre 1995 et 2003 (r = 0,928, R2 = 0,862, p < 0,0009), ce qui représente, après extrapolation sur 15 ans ou 3 générations, une baisse de 99,6 p. 100.

En résumé, les dénombrements à trois haltes migratoires de l’Amérique du Sud ont aussi montré d’importants déclins au cours des 8 à 15 dernières années, les taux annuels de déclin se situant entre 8,0 p. 100 et 30,6  p. 100. À ces taux, les populations de ces trois sites auraient diminué de 71,5 p. 100 à 99,6 p. 100 au cours des trois dernières générations.


Figure 8 : Estimations démographiques des Bécasseaux maubèches de la sous-espèce rufa dans le sud de l’Amérique du Sud selon des dénombrements aériens effectués entre 1982 et 1985 et entre 2000 et 2006

Figure 8 : Estimations démographiques des Bécasseaux maubèches de la sous-espèce rufa dans le sud de l’Amérique du Sud selon des dénombrements aériens effectués entre 1982 et 1985 et entre 2000 et 2006.

Symboles pleins : dénombrements aériens; symboles vides : totaux estimés (la valeur de l’année 2000 pour les sites patagoniens a été obtenue de l’équation de régression; les valeurs de 2005 et de 2006 pour les sites patagoniens consistent en la moyenne des dénombrements de 2002 à 2004 pour les sites patagoniens). Ligne du haut (carrés) – population hivernante totale; ligne du milieu (cercles) – sites d’hivernage majeurs, dans la Terre de Feu; ligne du bas (losanges) – sites périphériques, en Patagonie.


Figure 9 : Dénombrements de C. c. rufa aux sites d’hivernage principaux, dans la Terre de Feu

Figure 9 : Dénombrements de C. c. rufa aux sites d’hivernage principaux, dans la Terre de Feu. Selon les données, il y aurait eu peu de changements de 1982 à 2000, après quoi des déclins rapides seraient survenus.

Selon les données, il y aurait eu peu de changements de 1982 à 2000, après quoi des déclins rapides seraient survenus.

Baie du Delaware

La baie du Delaware, sur la côte est des États-Unis, est la dernière halte, d’une importance primordiale, pour les C. c. rufa hivernant en Amérique du Sud, qui prennent des forces dans cette baie avant le vol ultime qui les conduira dans leurs lieux de reproduction de l’Arctique. Les C. c. roselaari de la population de la Floride et du sud-est des États-Unis et de la population brésilienne du Maranhão (voir plus bas pour les tendances dans les lieux d’hivernage) passent aussi à ce site, mais probablement un peu avant les rufa (Atkinson et al., 2005). Les données des relevés pour ce site montrent un taux annuel de déclin significatif de 4,4 p. 100 entre 1982 et 2006 (R2 = 0,283, p = 0,009), la population étant tombée d’un maximum de 95 000 oiseaux en 1982 à moins de 15 000 oiseaux en 2006. 

Pour la période de 1992 à 2006, les relevés montrent un taux annuel de déclin significatif de 5,85 p. 100 (figure 10), taux correspondant à une diminution de 59,5 p. 100 pour les 15 dernières années (3 générations).

Le long déclin révélé par les dénombrements effectués dans la baie du Delaware semble refléter les déclins de la population de rufa hivernant dans la Terre de Feu, les déclins peut-être de plus en plus marqués de la population de la Floride, ainsi que les déclins présumés de la population du Maranhão.


Figure 10 : Dénombrements maximums obtenus dans les relevés aériens des Bécasseaux maubèches effectués à la baie du Delaware durant la migration vers le nord, 1992-2006

Figure 10 : Dénombrements maximums obtenus dans les relevés aériens des Bécasseaux maubèches effectués à la baie du Delaware durant la migration vers le nord, 1992-2006.

D’après Niles et al. (2005) et R. I. G. Morrison et R. K. Ross (données inédites). Les Bécasseaux maubèches de populations biogéographiques distinctes, hivernant dans la Terre de Feu, au Maranhão et en Floride, passent à la baie du Delaware.

Est de l’Amérique du Nord

Les données combinées du programme international de recensement des oiseaux limicoles (côte est des États-Unis) et du Recensement des oiseaux de rivage des Maritimes (Canada atlantique) recueillies durant la migration automnale ont montré un taux annuel de déclin à long terme significatif de 13,3 p. 100 entre 1972 et 1998 (données plus récentes non disponibles; figure 11). Comme pour la baie du Delaware, ces tendances reflètent des changements survenus dans la population de rufa de même que dans la population de la Floride et du sud-est des États-Unis et la population brésilienne du Maranhão de la sous-espèce roselaari (voir plus bas).


Figure 11 : Dénombrements moyens des Bécasseaux maubèches observés durant la migration vers le sud sur la côte est des États-Unis et du Canada (tirés des ensembles de données du programme international de recensement des oiseaux limicoles [ISS] et du Recensement des oiseaux de rivage des Maritimes [Canada atlantique] [RORM]), 1972-1998

Figure 11 : Dénombrements moyens des Bécasseaux maubèches observés durant la migration vers le sud sur la côte est des États-Unis et du Canada (tirés des ensembles de données du programme international de recensement des oiseaux limicoles [ISS] et du Recensement des oiseaux de rivage des Maritimes [Canada atlantique] [RORM]), 1972-1998.

(B.A. Harrington, données inédites; R.I.G. Morrison, données inédites). Les dénombrements comprennent probablement des oiseaux de populations biogéographiques distinctes, hivernant dans la Terre de Feu, au Maranhão et en Floride.

Lieux de reproduction

La seule information existante sur les tendances démographiques pour les lieux de reproduction du rufa dans le centre de l’Arctique canadien a été obtenue par L.J. Niles sur l’île Southampton, qui y a effectué des relevés dans une zone de 9,2 km2 entre 2000 et 2004. Les densités de nids sont tombées de 1,16 nid/km2 en 2000 à 0,33 à 0,55 nid/km2 en 2003 et en 2004. La différence entre la densité moyenne pour les trois premières années et celle pour les deux dernières années était significative (ANOVA, F1,3 = 10,09, p = 0,0502).

Modélisation démographique et possibilité d’extinction

Les études démographiques de Baker et al. (2004) ont montré que le taux de survie des adultes de la Terre de Feu est tombé d’une moyenne de 85 p. 100 entre 1994 et 1998 à seulement 56 p. 100 entre 1999 et 2001. Des projections démographiques ont été réalisées à l’aide d’un modèle matriciel pour deux scénarios (figure 12) : a) le scénario le plus favorable, dans lequel on a posé que le taux de survie des adultes se rétablit à 85 p. 100, le taux de survie des juvéniles est de la moitié de celui des adultes, et la fécondité moyenne est de 0,29; b) un scénario défavorable, dans lequel on a posé que le taux de survie des adultes demeure à 56 p. 100, et, comme dans le premier scénario, le taux de survie des juvéniles est de la moitié de celui des adultes, et la fécondité moyenne est de 0,29. Suivant le premier scénario, la population de la Terre de Feu (y compris des oiseaux immatures hivernant plus au nord) demeurerait stable, avec environ 70 000 oiseaux, d’après les données de dénombrement de 2000 pour l’Amérique du Sud (Morrison et al., 2004). Cependant, si se réalisait le scénario défavorable, avec des taux de survie des adultes fortement réduits, la population tomberait rapidement à de très faibles niveaux d’ici 2010 et se trouverait ainsi en danger immédiat de disparition. Entre 2000 et 2002, les prévisions du modèle avec le taux de survie des adultes de 56 p. 100 recoupent étroitement les données de terrain. Entre 2002 et 2004, la population s’est apparemment stabilisée autour de 27 000 à 31 000 oiseaux, mais sa chute à seulement 17 650 oiseaux en 2005 et à 17 211 oiseaux en 2006 la ramène sur la trajectoire du scénario défavorable, ce qui ravive le spectre d’une disparition. Selon Atkinson (2005), après analyse des retours de bagues à la baie du Delaware, le taux de survie dans la population hivernant dans le sud pourrait s’être quelque peu rétabli entre 2002 et 2004, la population s’étant stabilisée dans les quartiers d’hiver. Il est évident, cependant, qu’une mortalité accrue ou un manque de recrutement ont de nouveau eu un grave impact sur la population en 2005, et que la sous-espèce rufa fait toujours face à des difficultés.


Figure 12 : Tendances démographiques prévues pour les Bécasseaux maubèches adultes (ligne grise du milieu), juvéniles (ligne grise du bas), et adultes + juvéniles (ligne grise du haut) de la sous-espèce rufa pour dix ans à partir de 2000; l’intervalle de confiance à 95 p. 100 pour les adultes est indiqué avec les lignes pointillées

Figure 12 : Tendances démographiques prévues pour les Bécasseaux maubèches adultes (ligne grise du milieu), juvéniles (ligne grise du bas), et adultes + juvéniles (ligne grise du haut) de la sous-espèce rufa pour dix ans à partir de 2000

Deux scénarios sont présentés : a) taux de survie des adultes constant de 85 p. 100, avec taux de survie des juvéniles de la moitié de celui des adultes (λ= 1); b) taux de survie des adultes constant de 56 p. 100, avec taux de survie des juvéniles de la moitié de celui des adultes (λ= 0,66). Les points représentent les dénombrements aériens des Bécasseaux maubèches qui ont hiverné dans la Terre de Feu entre 2000 et 2006 (Morrison et al., 2004, et données inédites). Les limites supérieure et inférieure de l’intervalle de confiance à 95 p. 100 sont fondées sur 1 000 itérations bootstrap. D’après Baker et al. (2004, et voir Baker et al., 2005a).

C. c. roselaari

Lieux d’hivernage

La meilleure information sur les tendances démographiques du C. c. roselaari provient aussi des dénombrements réalisés dans les quartiers d’hiver.

Population de la Floride et du sud-est des États-Unis :

La portion de la population qui hiverne en Floride est tombée de 10 000 oiseaux jusqu’au début des années 1990 (Harrington et al., 1988; Morrison et Harrington, 1992) à 3 020 oiseaux (2005 et 2006, LJN, comm. pers.). Cela représente une baisse de 70 p. 100 au cours des 15 dernières années. Le nombre d’oiseaux qui hivernaient à l’extérieur de la Floride au début des années 1990 est inconnu.

On dispose de peu d’information concernant les différents sites pour l’estimation des tendances démographiques. Le seul site pour lequel des données existent pour le début des années 1990 jusqu’à aujourd’hui (15 ans, ou 3 générations) est l’île Honeymoon, en Floride (Niles et al., 2005). On y a observé un taux annuel de déclin significatif de 33,1 p. 100 (R2 = 0,604, p = 0,002), qui se serait traduit par un déclin de la population de 98,1 p. 100 pour les 15 dernières années.

Population brésilienne du Maranhão :

Au début des années 1980, 8 150 Bécasseaux maubèches ont été comptés au Maranhão, dans la partie centrale de la côte nord du Brésil (Morrison et Ross, 1989). Les dénombrements aériens effectués dans la même région par différents observateurs en 2005 ont relevé 7 600 oiseaux (Baker et al., 2005a), ce qui représente une baisse d’environ 7 p. 100 par rapport au relevé antérieur. On pense cependant que l’effectif le plus récemment établi pourrait être quelque peu surestimé, et il est probable que cette population a connu un déclin plus important que ne le laissent croire les dénombrements (A.J. Baker, données inédites).  

Population de la côte du Pacifique :

La plus récente évaluation de la taille de la population totale de la côte du Pacifique du C. c. roselaari donne 2 000 à 4 000 oiseaux, selon les dénombrements effectués dans les lieux d’hivernage et les haltes migratoires (J. Buchanan, comm. pers., 2006; Morrison et al., 2007). Il semble bien que la population a diminué depuis les estimations réalisées dans les années 1990, qui indiquaient de 6 000 à 9 000 oiseaux (Paulson, 1993; Page et al., 1999). Si l’on prend la valeur du milieu des deux fourchettes ci-dessus, on obtient une baisse d’environ 60 p. 100. À Grays Harbor (Washington), les dénombrements sont tombés d’un maximum de quelque 6 000 oiseaux, enregistrés en 1981 (Paulson, 1993), à seulement environ 250 oiseaux en 2006 (Buchanan, 2006), d’où un taux annuel de déclin significatif de 12,0 p. 100 (R2 = 0,92, p = 0,0002). Si ce taux de déclin s’était maintenu au cours des 15 plus récentes années de cette période, la population de ce site aurait diminué de 72,0 p. 100 au cours des 3 dernières générations.

En résumé, la population de la côte du Pacifique et la population de la Floride et du sud-est des États-Unis du C. c. roselaari ont connu des baisses respectives de 60 p. 100 et de 70 p. 100 au cours des 15 dernières années. La population brésilienne du Maranhão a diminué d’environ 7 p. 100 depuis le début des années 1980, mais une surestimation présumée des effectifs dans les relevés récents laisse penser que les déclins pourraient avoir été plus importants que ceux rapportés. Globalement, le déclin combiné pour les 3 populations est d’environ 47 p. 100 au cours des 15 à 20 dernières années, la population combinée étant tombée d’environ 25 650 oiseaux (10 000 + 8 150 + 7 500), en 1990, à environ 13 620 oiseaux, actuellement (3 020 + 7 600 + 3 000). En ce qui concerne cet effectif actuel, il faut garder à l’esprit que la population du Maranhão pourrait avoir été surévaluée lors des relevés récents.

C. c. islandica

Lieux d’hivernage

Les effectifs estimés des C. c. islandica durant leur hivernage sur le littoral européen se sont situés entre environ 300 000 et 400 000 oiseaux entre le début des années 1970 et la fin des années 1990. Une suite de mauvaises années pour la reproduction dans les années 1970 a entraîné des déclins, mais la population s’est rétablie pour atteindre un sommet dans les années 1980, avant de connaître de nouveau un déclin, peu prononcé, jusqu’à la fin des années 1990 (Boyd et Piersma, 2001; Collier et al., 2005; Wetlands International, 2005b). Entre 1998 et 2003, les effectifs hivernant au Royaume-Uni et aux Pays-Bas sont tombés d’environ 300 000 oiseaux à environ 250 000 oiseaux, soit une baisse d’environ 17 p. 100 (figure 13). On peut présumer une tendance similaire pour les 15 dernières années, étant donné que l’effectif se trouvait probablement à la limite inférieure de la fourchette ci-dessus (300 000 oiseaux) durant les années 1990.


Figure 13 : Déclins du Bécasseau maubèche de la sous-espèce islandica dans ses lieux d’hivernage du Royaume-Uni et des Pays-Bas entre 1998 et 2003

Figure 13 : Déclins du Bécasseau maubèche de la sous-espèce islandica dans ses lieux d’hivernage du Royaume-Uni et des Pays-Bas entre 1998 et 2003

(T. Piersma, comm. pers.).


Effet d’une immigration de source externe

Selon les informations actuelles (présentées ailleurs dans le présent rapport), le rufa, le roselaari et l’islandica constituent tous des unités biogéographiques distinctes ne présentant entre elles aucun échange détectable d’individus. Il ne peut y avoir immigration de source externe dans les cas du rufa et du roselaari, dont les aires sont limitées à l’Amérique du Nord. Par contre, il pourrait y avoir immigration d’oiseaux nichant au Groenland dans le cas de l’islandica.