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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la rainette faux-grillon de l'ouest (Pseudacris triseriata) au Canada

Habitat


Besoins en matière d’habitat

Le Pseudacris triseriata est une espèce principalement terrestre qui habite les basses terres. Il fréquente le sol ou les petits arbustes et les herbes (Wright et Wright, 1949; Cook, 1984); c’est un mauvais grimpeur (Desroches et al., 2002). Bleakney (1959) a observé une relation inverse entre la pente, qui favorise la formation de ruisseaux plutôt que d’étangs, et la présence de P. triseriata. Weller et Palermo (1976) ont enregistré des observations de P. triseriata jusqu’à une altitude de 305 m en Ontario.

On a longtemps associé le P. triseriata aux habitats herbeux (Bleakney, 1959), mais les observations et les relevés récents montrent que l’espèce vit dans de nombreux types d’habitats terrestres (Whiting, 2004). À l’été et à l’automne, en dehors de la saison de reproduction, on retrouve des individus dans les marais et autres milieux humides (Wright et Wright, 1949), les zones boisées à proximité de l’eau (Whitaker, 1971) et les jachères ou les friches avoisinant les sites de reproduction (Desroches et Rodrigue, 2004). L’espèce peut aussi habiter les terrains boisés, les clairières et les terres cultivées (MacCulloch, 2002). Bien qu’il occupe un habitat aquatique durant la saison de reproduction, le P. triseriata est un mauvais nageur (Wright et Wright, 1949; Mélançon, 1961). Son choix d’habitats terrestres se fonde plus sur la proximité des étangs de reproduction que sur le type d’habitat, mais, dans la mesure où il trouve satisfaction à cet égard, il opte de préférence pour les milieux ouverts et humides (Wright et Wright, 1949; Bleakney, 1959; Cook, 1984; McLeod et Gates, 1998; Whiting, 2004). Le P. triseriata hiberne dans son habitat terrestre, sous des pierres, des arbres morts ou des feuilles mortes, dans des sols meubles ou dans des terriers, même si ces lieux sont parfois inondés (Carpenter, 1953; Cochran, 1989). On a déjà recueilli un individu en hibernation immergé sous 2 cm de sol saturé d’eau, dans des bosquets, à 150 m d’un étang de reproduction (Desroches et Picard, obs. pers.).

Parmi les amphibiens des prairies herbeuses, le P. triseriata est le seul dont l’aire de répartition s’étend jusqu’au Québec. Selon Bleakney (1958), l’aménagement de pâturages et de prairies pour l’agriculture pourrait expliquer cette situation. Au Canada, les rainettes faux-grillons habitent souvent des lieux marqués par l’agriculture, la foresterie ou d’autres perturbations anthropiques (Weller et Palermo, 1976; Daigle, 1997). Les paysages agricoles semblent convenir mieux au P. triseriata qu’aux autres anoures, comme la rainette crucifère (Kolozsvary et Swihart, 1999).

Le P. triseriata se reproduit habituellement dans de petits habitats aquatiques peu profonds, le plus souvent dans des étangs et des terres humides temporaires, asséchés en été. Ces habitats recèlent moins de prédateurs que les eaux permanentes; par contre, les têtards sont plus susceptibles d’y mourir asséchés (Skelly, 1995). Il est très rare de trouver des rainettes faux-grillons de l’Ouest dans un étang permanent (Skelly, 1996). Les têtards vivent dans des eaux pouvant atteindre 40 cm de profondeur, mais on les retrouve surtout à des profondeurs de 11 à 22 cm (Whitaker, 1971). L’espèce se reproduit dans des fossés, des marais, des champs et des pâturages inondés, des étangs et flaques temporaires et des marécages (Wright et Wright, 1949; Bleakney, 1959; Weller et Palermo, 1976; Conant et Collins, 1998; Desroches et Rodrigue, 2004; St-Hilaire, 2005). Le P. triseriataest associé aux étangs des forêts à couvert discontinu (Skelly et al., 1999). Au Québec, la taille des habitats de reproduction aquatiques varie de 100 à 60 000 m² dans l’Outaouais (St-Hilaire, 2005) et de 10 à 1 000 m² en Montérégie (Picard et Desroches, 2004). Les habitats de reproduction contiennent habituellement des Typhas, des Phalaris, des Carex et d’autres herbacées (Desroches et Picard, 2004; St-Hilaire, 2005). On y retrouve souvent des arbustes et des arbres partiellement submergés (Picard et Desroches, 2004).

Tendances en matière d’habitat

Au sein de l’aire de répartition canadienne de la rainette faux-grillon de l’Ouest, on observe une énorme différence entre le déclin de l’habitat et des populations dans la région des Grands Lacs, du Saint-Laurent et du Bouclier canadien, d’une part, et dans la forêt carolinienne, d’autre part. Bien qu’on ait constaté une diminution du nombre de rainettes faux-grillons de l’Ouest dans certaines régions du sud-ouest de l’Ontario, on juge catastrophique la tendance à la baisse observée au Québec depuis les années 1950. C’est ce qui explique l’ampleur des travaux de recherche consacrés à la question au Québec comparativement à ceux réalisés en Ontario.

Unité désignable des Grands Lacs, du Saint-Laurent et du Bouclier canadien

L’actuelle aire de répartition québécoise se compose uniquement de fragments de l’aire de répartition observée par Bleakney (1958, 1959). Dans la région de l’Outaouais (Québec), l’espèce est présente dans 40 localités totalisant une superficie d’environ 100 km², situées sur une bande de 100 km au nord de la rivière des Outaouais (figure 4), mais elle est absente des localités les plus septentrionales de la vallée de la Gatineau, où on la trouvait autrefois (St-Hilaire et al., 2005). Nombre de populations qui vivaient aux alentours de l’agglomération urbaine d’Aylmer-Hull-Gatineau ont disparu au cours des récentes décennies, chassées par le développement résidentiel, et de nombreuses autres se retrouvent aujourd’hui très isolées par rapport aux populations restantes (D. St-Hilaire, comm. pers.). Depuis 1993, l’espèce a disparu de 30 p. 100 des lieux où on l’a déjà entendue dans la région de l’Outaouais, surtout des zones urbaines (D. St-Hilaire, comm. pers.). Dans la région de l’Outaouais, tous les habitats de reproduction connus se situent dans des zones urbaines ou agricoles (St-Hilaire et Belleau, 2005).

En Montérégie, dans le sud-ouest du Québec, l’espèce était autrefois bien répartie dans toute la région au sud du fleuve Saint-Laurent et à l’est des Appalaches (Bleakney, 1958, 1959). Au début des années 1990, des relevés ont montré qu’elle avait disparu de la zone située à l’est de la rivière Richelieu et que seuls des fragments d’habitat restaient au sud de Montréal et sur l’île Perrot (Daigle, 1992, 1994, 1997). Depuis 1999, le Pseudacris triseriata a disparu du secteur le plus méridional de cette région; on le retrouve uniquement sur l’île Perrot et dans quelques zones alignées sur une bande de 20 km, sur la rive sud de Montréal, entre Beauharnois et Boucherville (Picard et Desroches, 2004). Plus rien ne relie les habitats des 9 populations de rainettes faux-grillons de l’Ouest qui demeurent dans un secteur d’environ 50 km². Environ 60 km séparent ces populations des autres parties de l’aire de répartition de l’espèce, situées sur l’autre rive du fleuve Saint-Laurent, dans l’est de l’Ontario. D’après les cartes établies par Bleakney (1958, 1959), Daigle (1992, 1994, 1997) et Picard et Desroches (2004), le groupe de la Montérégie a disparu d’environ 90 p. 100 de son ancienne aire de répartition, ce qui correspond à un déclin de près de37 p. 100 en 10 ans. En Montérégie, on continue de détruire des habitats en aménageant des terres agricoles à des fins résidentielles. D’après un relevé exhaustif de l’aire de répartition, environ 10 p. 100 des étangs qui abritaient toujours des rainettes faux-grillons de l’Ouest ont été complètement détruits ou fortement perturbés au cours d’une seule année (Picard et Desroches, 2004). À ce rythme, l’ensemble des habitats de la rainette faux-grillon de l’Ouest risque de disparaître de la région d’ici 10 à 25 ans (Picard et Desroches, 2004). Actuellement, le taux de perte d’habitat se situe aux alentours de 5,4 p. 100 par année (A. Branchaud, comm. pers.).

Figure 4.  Aire de répartition canadienne du Pseudacris triseriata et provinces fauniques correspondant aux unités désignables reconnues (sources des données : Oldham et Weller, 2002; St-Hilaire et al., 2005; Picard et Desroches, 2004; Ontario Herpetofaunal Summary, Sébastien Rioux).

Aire de répartition canadienne du Pseudacris triseriata et provinces fauniques correspondant aux unités désignables reconnues.

En Ontario, la destruction et la fragmentation de l’habitat sont évidentes dans la plupart des régions urbaines de l’aire de répartition de l’espèce (Oldam et Weller, 2002), malgré la rareté des relevés historiques dans la partie la plus orientale de la province. Comme les conditions qui prévalent dans l’est de l’Ontario sont comparables à celles de la Montérégie, on peut présumer que les populations de rainettes faux-grillons de cette région ont subi des réductions semblables à celles des populations des secteurs québécois adjacents. Bien qu’on observe la disparition de populations dans nombre d’autres régions de l’Ontario (Seburn et Seburn, 2001) et du Québec (Daigle, 1997; St-Hilaire, 2005, p. 4), on en sait peu sur les habitats. En effet, comme la plupart des recensements se font par relevés auditifs, les observateurs n’ont pas toujours l’occasion de voir l’état de l’habitat.

Unité désignable de la forêt carolinienne

Depuis quelques années, l’aire de répartition de l’espèce dans le sud-ouest de l’Ontario n’a pas connu de changements majeurs. Pendant longtemps, la relative stabilité de la partie de la population canadienne qui vit dans le sud-ouest de l’Ontario a masqué les pertes observées dans l’est de l’Ontario, et, surtout, au Québec.

Protection et propriété 

Au Canada, moins de 10 p. 100 des habitats de rainettes faux-grillons de l’Ouest se trouvent dans des aires protégées, comme des parcs ou des réserves (Bonin et Galois, 1996; Oldham, comm. pers., 1998). La plupart des habitats sont situés sur des terres privées. Un plan de conservation, mis en œuvre dans la ville de Longueuil, pourrait permettre de protéger plus de 40 p. 100 des étangs qui abritent des rainettes faux-grillons de l’Ouest en Montérégie (Audet et Montpetit, 2005). Malheureusement, un grand nombre de ces étangs ne sont entourés d’aucune zone tampon ou ne sont pas reliés à d’autres habitats adéquats par des corridors. En outre, comme cette protection est assurée uniquement par règlement de zonage municipal, rien ne garantit son caractère permanent. Dans la région de l’Outaouais (Québec), seuls 10,5 p. 100 des étangs de reproduction du Pseudacris triseriata se trouvent sur des terres protégées, administrées soit par la Commission de la capitale nationale (9,1 p. 100) ou par Conservation de la nature Canada (1,4 p. 100) (D. St-Hilaire, comm. pers.). En Ontario, aucune mesure officielle ne protège explicitement l’habitat de la rainette faux-grillon.