Sauter l'index du livret et aller au contenu de la page

Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la rainette faux-grillon de l'ouest (Pseudacris triseriata) au Canada

Biologie


Cycle vital et reproduction 

Le Pseudacris triseriata se reproduit du début mars à la mi-mai (Wright et Wright, 1949; Whitaker, 1971; Kramer, 1973). Au Canada, sa période de reproduction est concentrée en avril, mais peut parfois commencer à la fin mars, tandis que l’appel peut se faire entendre jusqu’à la mi-mai (Francis, 1978; Bishop et al., 1997; Lepage et al., 1997; Desroches et Rodrigue, 2004). En haute altitude, les rainettes faux-grillons de l’Ouest s’accouplent jusqu’à 2 semaines plus tard que celles qui vivent dans les basses terres (Gorham, 1959). La saison de reproduction est brève : dans un étang donné, elle ne dure que 2 ou 3 semaines (Desroches et Rodrigue, 2004). Au printemps, la rainette faux-grillon de l’Ouest est l’une des premières espèces à lancer son appel, parfois sans attendre que la neige ait complètement fondu ou que la glace ait disparu des étangs de reproduction (MacCulloch, 2002; Desroches et Rodrigue, 2004). Pour l’appel, les mâles se placent dans l’eau, ne laissant habituellement émerger que leur tête ou la partie antérieure de leur corps. Des mâles satellites se tiennent souvent à proximité des individus qui coassent, sans doute pour intercepter les femelles attirées par l’appel (Roble, 1985). Comme c’est généralement le cas chez les grenouilles qui se reproduisent dans les étangs, on observe dans ces lieux un rapport des sexes des adultes favorable aux mâles puisque ces derniers y demeurent plus longtemps que les femelles (Whitaker, 1971). Dans un étang du Québec, on a observé un rapport des sexes de 1,5:1 en faveur des mâles (Whiting, 2004).

Les femelles pondent un total de 373 à 1 500 œufs (moyenne = 642 œufs) en petits amas irréguliers de 12 à 245 œufs (Wright et Wright, 1949; Whitaker, 1971; Kramer, 1978; Hecnar et Hecnar, 1999). Les œufs adhèrent aux végétaux submergés ou coulent sous la surface (Pack, 1920; Whitaker, 1971; Desroches et Rodrigue, 2004). Les amas d’œufs peuvent aussi adhérer à des tiges ou à des brindilles mortes (Hecnar et Hecnar, 1999). Parfois, quand l’espace est limité, on assiste à une ponte commune (Smith, 2002). La ponte se produit généralement en eau peu profonde (de 3 à 15,5 cm) (Hecnar et Hecnar, 1999). Après la ponte, les parents ne s’occupent plus des œufs (Harding, 1997). Les têtards en émergent de 3 à 27 jours plus tard, selon la température de l’eau, mais le plus souvent en deçà de 15 jours (Whitaker, 1971; Desroches et Rodrigue, 2004). Plus l’eau est froide, plus les têtards mettent de temps à se développer. Les têtards se métamorphosent et émergent de l’eau après une période de 40 à 90 jours, soit habituellement en juin (Wright et Wright, 1949; Whitaker, 1971; Whiting, 2004). Dans certains habitats, le développement des têtards peut prendre plus de 3 mois (Smith, 1983a).

La croissance des juvéniles est rapide et il est possible de distinguer leur sexe à la fin du premier été. Ils atteignent la taille adulte à la fin de la première saison de croissance (Whitaker, 1971; Whiting, 2004). Des observateurs ont déjà entendu des appels de mâles isolés à l’automne, près d’un habitat de reproduction et jusqu’à 100 m d’un habitat de reproduction (Whitaker, 1971; Cochran, 1989).

Mortalité et survie 

En général, le Pseudacris triseriata vit peu longtemps. Sa longévité se limite le plus souvent à un an, mais atteint parfois deux ou trois ans. (Whiting, 2004). Le taux de mortalité des œufs est élevé et varie beaucoup en fonction de facteurs tels que l’absence de fécondation, la prédation et d’autres causes mal définies (Kramer, 1978). Les têtards affichent aussi un taux de mortalité élevé et imprévisible, principalement attribuable à l’assèchement des étangs (Smith, 1983a). On présume qu’un fort taux de mortalité affecte aussi les juvéniles (Caldwell, 1987).

Pour ces raisons, le renouvellement des populations du P. triseriata est essentiellement annuel (Whiting, 2004), et la plupart des grenouilles reproductrices changent d’une année à l’autre. Whiting (2004) a mentionné un taux de renouvellement annuel supérieur à 97 p. 100. D’après une étude réalisée au Michigan (Smith, 1987), chaque année, environ 14 p. 100 des adultes survivent après s’être reproduits. Parmi les individus observés durant une saison de reproduction, pas plus de 2,6 p. 100 étaient des survivants de la saison précédente (Whiting, 2004). Les femelles affichent un taux de survie plus élevé que celui des mâles après la saison de reproduction (Whiting, 2004). D’après les observations, le taux de survie, de la métamorphose au stade adulte, oscille entre 1 p. 100 et 19 p. 100 (Smith, 1987; Whiting, 2004) et varie énormément d’une année à l’autre et d’un site à l’autre. Parmi les individus nouvellement métamorphosés, les plus grands deviennent les plus grands adultes; le taux de survie augmente avec la taille des individus, tout comme la probabilité de se reproduire à l’âge de un an (Smith, 1987). À maturité, les femelles sont plus grandes que les mâles (Smith, 1987); tout indique qu’il en est ainsi non pas parce qu’elles arrivent à maturité un an plus tard que les mâles, mais bien parce qu’elles grandissent plus vite. Les rainettes faux-grillons de l’Ouest qui se métamorphosent tardivement ou restent de petite taille sont peu susceptibles de se reproduire puisqu’elles survivent rarement jusqu’à la saison de reproduction suivante (Smith, 1987). La plupart des adultes atteignent leur taille maximale à la fin de leur première saison de croissance (Whitaker, 1971; Whiting, 2004) et ne se reproduisent qu’une seule fois dans leur vie (Whiting, 2004).

Relations interspécifiques

Prédateurs

De nombreux prédateurs potentiels convoitent le Pseudacris triseriata, notamment des insectes, des sangsues, des salamandres, des poissons, des serpents et des oiseaux. Chaque stade vital et chaque microhabitat présentent des menaces différentes. On a trouvé des amas d’œufs morts renfermant des larves de chironomes (moucherons), mais il est difficile de déterminer si les larves avaient causé la mort des œufs ou se nourrissaient simplement des œufs déjà morts (Kramer, 1978). Les œufs et les têtards servent de proies aux larves de salamandres du genre Ambystoma et aux tritons verts (Notophthalmus viridescens) adultes (Walters, 1975; Sredl et Collins, 1991). Les têtards sont aussi recherchés par les larves de libellules (Smith, 1983a, b). Dans un étang de reproduction du Québec, on a trouvé plusieurs prédateurs confirmés ou potentiels des têtards : des dytiques (Dytiscus sp.), le léthocère (Lethocerus americanus) et des sangsues (St-Hilaire, comm. pers., 2005). La taille du têtard détermine en grande partie sa vulnérabilité face aux prédateurs. Les gros têtards ne sont pas aussi susceptibles que les œufs et les petits têtards de servir de proies à la salamandre à points bleus (Ambystoma laterale) ou aux petites nymphes de libellules (Smith, 1983a).

Le P. triseriata choisit très rarement des étangs permanents pour la reproduction et le développement des petits (Hecnar, 1997; Hecnar et M’Closkey, 1997). Les étangs permanents abritent une grande densité et diversité de prédateurs, dont des poissons (Skelly, 1996), normalement absents des étangs temporaires (Whitaker, 1971; Skelly, 1997). De toute évidence, les poissons représentent un grand risque de prédation pour les têtards (Whitaker, 1971). Malgré la faible tendance des P. triseriata à occuper des étangs habités par des poissons, on a déjà observé de petites espèces de poissons, comme la tête-de-boule (Pimephales promelas) et l’épinoche à cinq épines (Culaea inconstans), en train de se nourrir d’œufs ou de petits têtards dans certains étangs de reproduction du Québec (St-Hilaire, 2005). En captivité, des umbres de vase (Umbra limi) ont mangé des têtards de P. triseriata (Whitaker, 1971).

Les rainettes faux-grillons de l’Ouest adultes ont des prédateurs aquatiques, mais aussi terrestres, parmi lesquels les larves et les adultes des dytiques déprédateurs et le léthocère (J.F. Desroches, comm. pers.). Certains serpents choisissent le P. triseriata comme proie : la couleuvre rayée (Thamnophis sirtalis), la couleuvre d’eau (Nerodia sipedon), la couleuvre à petite tête (Thamnophis butleri) et probablement la couleuvre mince (Thamnophis sauritus) (Whitaker, 1971; Catling et Freedman, 1980; Wassersug et Sperry, 1977). Certains oiseaux, comme le mésangeai du Canada (Perisoreus canadensis) et le merle d’Amérique (Turdus migratorius), prennent la rainette faux-grillon adulte comme proie si l’occasion se présente (Matthews et Pettus, 1966; Tordoff, 1980).

Nourriture 

Les têtards de rainettes faux-grillons de l’Ouest se nourrissent d’algues filamenteuses et non filamenteuses (Whitaker, 1971). Les individus nouvellement métamorphosés se nourrissent de petits invertébrés, comme les coléoptères, les acariens et d’autres petits arthropodes (Whitaker, 1971). En été et en automne, les rainettes faux-grillons de l’Ouest se nourrissent d’une variété de petits invertébrés tels que les fourmis, les araignées, les limaces et les escargots (Whitaker, 1971). En captivité, des adultes nourris uniquement de mouches domestiques (Musca domestica) et de petites larves du genre Tenebrio peuvent survivre durant des mois. Le P. triseriata se nourrit d’invertébrés terrestres plutôt qu’aquatiques (Whitaker, 1971), ce qui confirme les habitudes terrestres de l’espèce. La taille de la proie augmente en fonction de la taille de l’individu; les grands individus préfèrent parfois manger quelques proies de bonne taille que plusieurs petites proies (Christian, 1982). L’espèce n’étant pas spécialisée quant à son alimentation, il est peu probable que la disponibilité de la nourriture soit un facteur limitatif pour les populations.

Cooccurrence d’autres espèces

Le P. triseriata vit et se reproduit souvent dans les mêmes étangs et au même moment que la rainette crucifère (P. crucifer) (Whitaker, 1971). La rainette crucifère lance son appel surtout la nuit, tandis que la rainette faux-grillon de l’Ouest appelle souvent aussi bien la nuit que le jour (Whitaker, 1971, Schueler, 2004). Au sein des Pseudacris, le clade crucifer est le groupe frère du clade auquel appartient la rainette faux-grillon de l’Ouest (Moriarty et Cannatella, 2004). On n’observe aucun signe d’exclusion compétitive entre les têtards de ces deux espèces (Whitaker, 1971; Smith et Van Buskirk, 1995). Malgré le fait que les têtards de rainettes faux-grillons de l’Ouest grandissent plus vite et se métamorphosent plus tôt que les têtards de rainettes crucifères (Smith et Van Buskirk, 1995; Skelly, 1995, 1996, 1997), la cooccurrence des rainettes faux-grillons de l’Ouest ne nuit pas de façon considérable aux populations de rainettes crucifères (Smith et Van Buskirk, 1995). L’abondance relative des deux espèces varie énormément, mais, en général, les têtards de la rainette faux-grillon de l’Ouest sont plus abondants que les têtards de la rainette crucifère dans les étangs temporaires (Skelly, 1996). D’autres anoures, y compris la rainette versicolore (Hyla versicolor), le crapaud d’Amérique (Bufo americanus), la grenouille léopard (Rana pipiens) et, en particulier, la grenouille des bois (Rana sylvatica), sont souvent sympatriques (Whitaker, 1971; Weller et Palermo, 1976; Desroches et al., 2002; Picard et Desroches, 2004; Whiting, 2004; St-Hilaire, 2005). Au Canada, il arrive que la saison et les sites de reproduction de la rainette crucifère, de la grenouille des bois et de la grenouille léopard chevauchent ceux du P. triseriata (Picard et Desroches, 2004; St-Hilaire, 2005). Les autres anoures s’accouplent plus tard au printemps ou durant l’été.

À Terre-Neuve, où le P. triseriata a été introduit sans succès, on a cru que l’interaction avec la grenouille des bois pouvait être à l’origine de la disparition de l’espèce (Maunder, 1983). Pourtant, au Québec, même si la grenouille des bois est l’espèce qu’on voit le plus souvent en sympatrie avec le P. triseriata, on n’a jamais observé d’interaction négative en corrélation avec cette association (Picard et Desroches, 2004).

Parasites

Le P. triseriata est une espèce hôte pour certains protozoaires, digéniens, nématodes et trématodes (Whitaker, 1971; Bolek et Coggins, 1989). Au Québec, on a relevé une prévalence de chytridomycose (une infection fongique) de 37,8 p. 100 au sein de la population de la Montérégie, sans observer de morbidité ou de mortalité associée (Ouellet et al., 2005). La chytridomycose semble être une enzootie limitée à la population de P. triseriata de la Montérégie (Ouellet et al., 2005).

Physiologie

Au printemps, le Pseudacris triseriata s’active dans l’eau froide et l’air froid. Les mâles peuvent appeler à des températures aussi basses que -1 °C (S. Hecnar, comm. pers.). L’espèce a une bonne tolérance au gel et hiberne à des températures négatives (Storey, 1990; Storey et Storey, 1986, 1987).

Déplacements et dispersion

Le domaine vital de la rainette faux-grillon de l’Ouest comprend son étang de reproduction et l’habitat terrestre qui l’entoure. Les domaines vitaux des individus de cette espèce se chevauchent dans le temps et l’espace (Kramer, 1974). Les domaines vitaux observés ont une superficie de 641 à 6 024 , la superficie moyenne étant de 2 117  (Kramer, 1974).

Le Pseudacris triseriata ne se disperse pas beaucoup. Dans une étude sur des rainettes marquées au Co60, la plupart des individus sont demeurés dans un rayon de 100 m de leur étang de reproduction; la plus grande distance parcourue mesurait 213 m en ligne droite (Kramer, 1973). Lors d’une autre étude (Whitaker, 1971), tous les individus capturés durant l’été se situaient dans un rayon approximatif de 200 m d’un lieu de reproduction potentiel. Parmi les individus étudiés par Kramer (1973), certains ont franchi 195 m d’un étang à un autre en 25 jours ou moins. Les déplacements enregistrés de P. triseriata se limitent à moins de 42 m/jour, la moyenne étant de 3,5 m/jour (Kramer, 1973). Ces valeurs représentent la distance en ligne droite mesurée entre les lieux de capture et de recapture, mais il est hautement probable qu’elles sous-estiment la distance réellement parcourue. Après l’introduction de la rainette faux-grillon de l’Ouest à Terre-Neuve, la limite de son aire de répartition s’est déplacée de moins de 1 km en 16 ans, malgré la présence d’un habitat contigu apparemment adéquat (Maunder, 1983).

Durant la saison de reproduction, les rainettes commencent à migrer vers les étangs dès que la température de l’air dépasse 5 °C (Whiting, 2004). Au Québec, 67 p. 100 des adultes reproducteurs venaient d’un lieu situé à plus de 50 m de l’étang (Whiting, 2004). Durant la saison de reproduction, les adultes demeurent en moyenne 20 jours dans l’étang (Desroches et Picard, obs. pers.). Les juvéniles quittent l’étang entre juin et octobre (Whiting, 2004) et se dispersent souvent à une distance pouvant atteindre 50 m de leur étang natal (Whiting, 2004). À l’aide de barrières, on en a même capturé à 200 m de l’étang de reproduction, surtout en juillet et août (Desroches et al., 2002). Après la période de reproduction, le P. triseriata s’active surtout de la tombée de la nuit au lever du jour, se déplaçant à travers la végétation en quête de nourriture (Kramer, 1973). À la clarté du jour, le P. triseriata demeure inactif et caché; dans 91,3 p. 100 des cas, il reste sous des feuilles mortes et d’autres débris végétaux (Kramer, 1973; Cochran, 1989). À l’automne (en septembre et octobre), on a observé des individus sur la rive d’un étang temporaire asséché, tandis que d’autres se trouvaient à une distance de 75 à 100 m du milieu humide le plus proche (Cochran, 1989). Cette observation, associée à l’arrivée précoce des rainettes faux-grillons de l’Ouest adultes dans les étangs de reproduction au printemps, laisse supposer que les adultes hibernent à proximité des sites de reproduction.