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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la rainette faux-grillon de l'ouest (Pseudacris triseriata) au Canada

Facteurs limitatifs et menaces


Facteurs limitatifs 

Espèce des basses terres et des savanes, la rainette faux-grillon de l’Ouest habite des terres qui sont également utilisées par les humains. Les pratiques agricoles mises en œuvre dans les basses terres au XIXe siècle auraient favorisé l’expansion de l’aire de répartition du P. triseriata (Bleakney, 1958). Aujourd’hui, la tendance s’inverse alors que l’homme utilise les terres de façon intensive aux fins d’aménagement urbain ou d’agriculture industrielle, souvent en drainant ou en remblayant les étangs temporaires. Il en résulte des pertes directes d’individus et de populations, l’élimination de sites de reproduction et une importante altération de la qualité des habitats terrestres restants. Les populations disposent de zones d’habitat réduites et de moins en moins bien reliées les unes aux autres.

En raison de plusieurs caractéristiques, les populations de Pseudacris triseriata ont de la difficulté à se rétablir après la fragmentation et la réduction de qualité de leur habitat. Relativement peu mobiles, ces grenouilles sont notamment très fidèles à leur étang natal (Conant et Collins, 1991), ce qui limite beaucoup leur capacité de changer d’habitat en cas de destruction ou de modification majeure de leur habitat existant. En outre, la taille effective de la population des grenouilles qui se reproduisent dans des étangs subit des variations naturelles pouvant atteindre un ou deux ordres de grandeur d’une saison à l’autre (Pechmann et al., 1991; Green, 2003); comme le recrutement dépend de la qualité de l’habitat (Gill et al., 1983; Pechmann et al., 1991; Berven, 1995), la probabilité d’une disparition de l’espèce à l’échelle locale augmente à mesure que diminuent la qualité de l’habitat (deMaynadier et Hunter, 1995) et l’immigration (Blaustein et al., 1994).

Menaces 

Au Canada, le plus grand danger qui menace les populations de Pseudacris triseriata est la destruction ou la modification de l’habitat (Bonin et Galois, 1996; Seburn et Seburn, 2001; Picard et Desroches, 2004) causée par l’urbanisation ou l’intensification des activités agricoles (Schueler, 2001b). L’aire de répartition du P. triseriata se situe dans une région désignée par le Fonds mondial pour la nature comme subissant un niveau d’anthropisation critique (WWF Canada, 2003). D’après les plus récents résultats du recensement canadien, la croissance de la population de la Montérégie et de la grande région ontarienne appelée « Golden Horseshoe » a été parmi les plus élevées du Canada de 2001 à 2006 (Statistique Canada, 2007). L’urbanisation et l’intensification de l’agriculture nuisent aux populations de P. triseriata, car elles éliminent des habitats, réduisent la connectivité entre les parcelles d’habitat restantes et compromettent la qualité de ces habitats.

À des fins d’urbanisation et d’intensification des pratiques agricoles, on assèche et on remblaie les étangs temporaires, ce qui élimine directement l’habitat de reproduction essentiel à la rainette faux-grillon de l’Ouest. Au cours du XXe siècle, les basses-terres du Saint-Laurent ont été presque entièrement drainées et déboisées à des fins agricoles (Brisson et Bouchard, 2003). Bleakney (1959) a établi un lien entre l’absence de P. triseriata dans certaines régions de la vallée du Saint-Laurent et le déboisement et l’assèchement des terres.

La destruction directe des habitats a pour effet d’isoler les parcelles d’habitat restantes et d’augmenter le risque de disparition de l’espèce dans certaines localités (Sjögren, 1991). En général, plus les habitats sont isolés, plus les taux d’immigration et de colonisation des amphibiens diminuent (Blaustein et al., 1994). Toutes les routes, quelle que soit leur dimension, limitent la dispersion des P. triseriata (Picard et Desroches, 2004; Whiting, 2004); on a constaté que des individus meurent sur les routes (Desroches et al., 2002). Au sein de certaines populations d’amphibiens, le taux de mortalité sur les routes est parfois suffisant pour affecter la densité locale (Fahrig et al., 1995; Hels et Buchwald, 2001).

Les polluants chimiques peuvent menacer directement la santé des amphibiens. Les populations de grenouilles sont particulièrement vulnérables à la charge de nutriments résultant de l’agriculture industrielle. Les nitrates, directement toxiques pour les amphibiens, sont associés à la réduction du succès d’éclosion et à certains troubles de croissance, et ce, à des concentrations couramment observées dans certains secteurs du sud de l’Ontario (Rouse et al., 1999). De nombreux sites de reproduction risquent la contamination par les pesticides, les herbicides et d’autres polluants (Harding, 1997, 2000). Des expériences de laboratoire ont montré que certains pesticides et insecticides, y compris des produits utilisés au Canada, sont toxiques pour les têtards de rainettes faux-grillons de l’Ouest (Sanders, 1970, Berrill et al., 1997). On soupçonne les pesticides d’avoir des effets mutagènes sur les grenouilles des terres agricoles du sud du Québec (Bonin et al., 1997). Jusqu’à maintenant, un seul biopesticide s’est avéré inoffensif pour les grenouilles. Il s’agit du Bacillus thuringiensis (Bt), couramment employé pour tuer les moustiques dans les étangs temporaires, surtout depuis l’apparition du virus du Nil occidental. Certains étangs de reproduction réputés abriter des rainettes faux-grillons ont reçu un traitement au Bt dans le cadre de la lutte contre les moustiques, mais les essais en laboratoire n’ont révélé aucun effet néfaste de ce produit sur les grenouilles et les salamandres (Agriculture Canada, 1982).

La succession secondaire, soit le reboisement des terres agricoles abandonnées, pourrait constituer une autre menace pour la survie à long terme du P. triseriata au Canada (Schueler, 2001b; Bonin et Galois, 1996). On sait que des populations de rainettes faux-grillons de l’Ouest ont été éliminées de certains secteurs lorsque leurs étangs, envahis par les arbres, sont devenus impropres aux activités de reproduction (Skelly et al., 1999). Ce phénomène peut sembler contre-intuitif, mais, après des années d’agriculture, il est peu probable que le sol retrouve son état d’origine. Malgré tout, les peuplements secondaires ne provoquent pas toujours la disparition des populations résidentes, comme en témoignent les populations persistantes observées dans des forêts secondaires claires du comté d’Essex (Ontario), (S. Hecnar, comm. pers.).